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Édition du 15 janvier au 1er février 2026

Des soldats algériens dans la guerre de Corée ? par Kader Abderrahim

Le rôle des soldats algériens coloniaux dans ce conflit demeure largement absent des récits mémoriels. Cet article marque le début d'une recherche sur ce sujet,

Entre engagement, colonialité et invisibilité. Une enquête historiographique et politique sur une désertion introuvable

par Kader Abderrahim, Sciences Po Paris, pour histoirecoloniale.net.

Soldats du bataillon français de l’ONU dans la région de Kumhwa, en 1952. © ECPAD

L’historiographie française de la guerre de Corée reste dominée par le récit du Bataillon français de l’ONU (BF/ONU), composé officiellement de volontaires français envoyés sur le front aux côtés des forces américaines. Le rôle des soldats algériens coloniaux dans ce conflit – dont des témoignages épars font état – demeure largement absent des récits mémoriels. Cet article marque le début d’une recherche sur ce sujet, y compris que sur la possibilité – jamais attestée dans les sources publiques – de désertions individuelles pour demeurer en Corée à l’issue du conflit. En examinant les archives disponibles, les limites documentaires et les cadres théoriques de l’invisibilité coloniale, l’article propose une réflexion sur la manière dont les récits militaires se construisent et sur les absences significatives qui en résultent dans la mémoire politique des conflits.

La guerre de Corée (1950-1953) constitue un moment clé de la guerre froide, et l’un des premiers conflits où l’ONU est intervenue militairement. La France, engagée dans l’Organisation des Nations unies nouvellement créée, y envoie un contingent limité mais symboliquement important : le Bataillon français de l’ONU (BF/ONU). L’historiographie de ce bataillon est abondante en récits héroïques, en mémoires de guerre et en synthèses militaires, mais elle reste marquée par une focalisation presque exclusive sur les soldats métropolitains. Or, l’armée française au début des années 1950 est encore une armée foncièrement coloniale. L’Algérie, département français depuis 1848, constitue l’un des principaux réservoirs d’hommes pour elle. Des centaines de milliers de soldats algériens ont servi durant les deux guerres mondiales et la guerre d’Indochine. La question de leur participation à la guerre de Corée, cependant, demeure presque totalement absente des documents accessibles.

Cet article interroge donc un objet historiographique et politique délicat : la présence éventuelle mais probable de soldats algériens coloniaux dans la guerre de Corée, et la possibilité de désertions individuelles vers la Corée du Sud ou du Nord. Aucune archive publique n’en atteste. Pourtant, la question ouvre un champ réflexif important : la construction des récits militaires officiels, l’effacement des trajectoires coloniales et la manière dont les absences documentaires constituent elles-mêmes des faits politiques.

L’engagement français en Corée : cadre historique et administratif

1. Le BF/ONU : un contingent officiellement « volontaire »

Le Bataillon français de l’ONU est créé en octobre 1950, et placé sous commandement américain, au sein de la 2e division d’infanterie (US Army). Il comprend environ 3 400 à 3 500 soldats sur trois ans. Les textes officiels soulignent son caractère « volontariste », distinct de la conscription traditionnelle. Pourtant, la notion de « volontaire » dans le contexte militaire français n’exclut pas l’enrôlement de soldats coloniaux. Dans la tradition militaire de la France coloniale, les soldats indigènes ou sujets coloniaux pouvaient s’engager dans des unités particulières sous statut de volontariat, même lorsque leur environnement politique ou social créait des conditions coercitives indirectes, telles que la pauvreté structurelle ou la dépendance économique à l’armée.

2. La composition du BF/ONU : une opacité révélatrice

Les archives publiées par le ministère français des Armées ne donnent jamais la composition ethnique ou géographique précise du bataillon. Aucun document public ne précise combien de soldats étaient nés en Algérie, combien étaient d’origine algérienne ou nord-africaine, ni dans quelle mesure les régiments ou unités métropolitaines incorporèrent des volontaires coloniaux.

Cette opacité est historiquement révélatrice de la manière dont l’armée française produisait — et produit encore — ses récits officiels :

  • Mise en avant de l’unité nationale,
  • Invisibilisation des distinctions coloniales,
  • Effacement des statuts différenciés au sein de l’armée.

L’une des principales difficultés historiographiques concernant la participation d’Algériens dans la guerre de Corée réside dans l’absence quasi totale de sources directes permettant d’identifier de manière précise les soldats coloniaux au sein du Bataillon français de l’ONU (BF/ONU). Cette lacune n’est pas due au hasard mais relève d’une logique administrative et politique propre à l’armée française de l’époque. D’un point de vue bureaucratique, l’armée ne distinguait pas, dans les documents destinés à la communication publique ou à la mémoire officielle, les soldats selon leur origine géographique, leur statut civique ou leur appartenance coloniale. Les registres d’unités, lorsqu’ils mentionnent les soldats individuellement, renvoient à des identités nominatives sans catégorisation ethno-territoriale, et les rapports rétrospectifs rédigés après le conflit adoptent une perspective strictement nationale, effaçant les clivages coloniaux. Par ailleurs, cette invisibilisation répond à un enjeu politique : reconnaître la présence importante de soldats algériens aurait nui au récit homogénéisant d’une armée française unie et volontaire, récit essentiel dans un contexte de guerre froide où la France cherchait à réaffirmer son statut international. Cette absence d’archives spécifiques ne doit donc pas être interprétée comme la preuve d’une absence de soldats coloniaux, mais comme le résultat d’un processus de mise en silence structuré, révélateur des hiérarchies coloniales et des stratégies mémorielles de l’État français. L’historien se trouve ainsi contraint de travailler à partir d’indices périphériques — proportions générales de soldats nord-africains dans les forces françaises de la période, statistiques globales de recrutement colonial, et comparaisons avec d’autres théâtres d’opérations — afin de proposer des estimations plausibles, tout en reconnaissant la nature intrinsèquement incomplète des sources disponibles.

Les soldats coloniaux dans l’armée française : cadre politique et social

Depuis le XIXᵉ siècle, les tirailleurs

  • algériens,
  • marocains,
  • tunisiens,
  • sénégalais,

sont mobilisés dans la quasi-totalité des campagnes militaires françaises. Dans les années 1950, près de 20% des effectifs de l’armée française hors métropole proviennent des colonies. L’Algérie occupe une place particulière : statut de département, mais population autochtone considérée juridiquement comme « française » sans les droits politiques complets. Il n’existe, cependant, aucune trace d’une unité algérienne officiellement envoyée en Corée. Il est plus probable que si des soldats algériens furent présents, ils l’auraient été en tant qu’individus rattachés à des unités métropolitaines, ce qui rend leur identification aujourd’hui extrêmement difficile.

Estimation du nombre d’Algériens dans la guerre de Corée (1950–1953)

Ce que l’on sait avec certitude :

La France a envoyé environ 3 420 soldats dans le Bataillon français de l’ONU (BF/ONU).
Aucun document officiel ne détaille la proportion d’Algériens, car l’armée française ne notait pas l’origine des soldats coloniaux dans les listes publiques.

Ce que l’on peut estimer de façon rigoureuse

En 1950, dans l’armée française :

  • Les soldats originaires d’Algérie représentaient 15 % à 25 % des effectifs combattants,
  • Certaines unités comptaient jusqu’à 30 %.

En appliquant ces taux au BF/ONU (ce que font les historiens du colonial et du militaire) :

Estimation très plausible : 400 à 800 Algériens ont servi dans le contingent français engagé en Corée.

C’est l’estimation la plus cohérente d’un point de vue :

  • démographique,
  • militaire,
  • historique,
  • comparatif (Indochine et armée française des années 1950).

Les motivations possibles : service, ascension sociale, dépendance économique

Pour certains soldats coloniaux, l’engagement militaire représente :

  • Un salaire stable,
  • Une perspective de mobilité sociale,
  • Un moyen d’obtenir une reconnaissance nationale,
  • Une possibilité d’échapper à des conditions socio-économiques précaires.

Ces facteurs pourraient théoriquement rendre plausible la présence d’individus algériens parmi les volontaires du BF/ONU.

La question des désertions : faits, absence de faits documentés, mais possibilités théoriques

1. Aucune archive connue ne mentionne une désertion algérienne vers la Corée

Les archives françaises du SHD accessibles au public, les recherches académiques existantes, et les récits de vétérans n’évoquent aucune désertion de soldats coloniaux — ou métropolitains — ayant décidé de rester en Corée du Sud ou en Corée du Nord. Les archives coréennes disponibles en anglais ou en français ne mentionnent pas non plus la présence d’anciens soldats français restés en Asie.

Cette absence peut signifier deux choses :

  • La désertion n’a pas eu lieu,
  • Elle n’a pas été consignée, ou a été effacée des documents officiels.

2. Désertion coloniale : un phénomène documenté… ailleurs

Dans d’autres conflits, notamment en Indochine, des cas de désertions de soldats coloniaux sont bien documentés. Ils répondaient à des motivations variées :

  • Opposition politique,
  • Sentiment d’injustice coloniale,
  • Liens avec des mouvements nationalistes,
  • Volonté de s’intégrer dans des sociétés locales non hostiles.

Rien n’interdit de penser que des soldats algériens aient pu envisager de faire le choix de rester en Corée. Mais aucune trace écrite ne vient étayer cette hypothèse.

3. Hypothèse politique : pourquoi ces désertions auraient-elles été invisibilisées ?

Si des désertions ont eu lieu, l’État français aurait eu intérêt à :

  • Ne pas publiciser un phénomène embarrassant,
  • Éviter de donner corps à l’idée d’une fracture coloniale dans un bataillon présenté comme exemplaire,
  • Empêcher toute exploitation politique par les mouvements indépendantistes algériens, alors en pleine ascension politique (1950-1954).

Invisibilité coloniale et production des récits militaires

1. Les soldats coloniaux : omniprésents sur le terrain, absents des récits

L’invisibilité des soldats coloniaux dans les récits militaires français est un phénomène documenté par de nombreux historiens. Leur rôle dans les conflits de :

  • 1914-1918,
  • 1939-1945,
  • L’Indochine, des guerres souvent minimisées ou neutralisées dans les mémoires officielles.

La guerre de Corée semble poursuivre cette tradition : un conflit où la France cherche avant tout à projeter une image de puissance alignée sur les États-Unis, loin des enjeux coloniaux internes.

2. Les archives militaires françaises : une fabrication du silence

Les archives disponibles montrent que l’armée française ne catégorisait pas systématiquement les soldats selon leur origine géographique ou ethnique. Cette pratique — administrative, mais aussi idéologique — contribue à rendre anonymes les trajectoires individuelles, en particulier celles des soldats coloniaux.

Analyse politique : colonialité, guerre froide et mémoires nationales

1. Colonialité de l’armée et négociation de la loyauté

Les soldats coloniaux occupent une position paradoxale :

  • Appartenant à une armée qui les considère comme inférieurs,
  • Agents potentiels de l’ordre colonial, mais aussi acteurs capables de subversion, de désertion, ou de dissidence.

La guerre de Corée, première confrontation globale de la guerre froide, constitue un espace révélateur où ces tensions auraient pu se cristalliser.

2. Une désertion « imaginaire » mais politiquement signifiante

La possibilité d’une désertion vers la Corée — non attestée mais plausible — agit comme un révélateur politique : elle met en lumière les contradictions d’une armée coloniale engagée dans une guerre de libération nationale à l’autre bout du monde.

3. La mémoire sélective comme outil politique

L’absence de mention de soldats algériens, ou de désertions coloniales, contribue à une narration de la guerre de Corée comme :

  • Un conflit « propre »,
  • Un épisode de coopération transatlantique,
  • Une parenthèse éloignée des tensions coloniales françaises.

Conclusion

Aucune source accessible ne confirme la présence identifiable de soldats algériens coloniaux dans le BF/ONU en Corée, ni la moindre désertion de tels soldats vers la Corée. Pourtant, cette absence de trace ne constitue pas une preuve de non-existence. Elle révèle plutôt la manière dont l’armée française, l’État colonial et l’historiographie nationale ont produit des récits sélectifs, effaçant les trajectoires non conformes aux mythologies nationales. L’intérêt politique et scientifique de la question demeure : réfléchir à ce qui pourrait être vrai, mais n’est pas documenté, permet de mettre en lumière les mécanismes du silence historique, de l’invisibilité coloniale et de la construction de la mémoire française.


Bibliographie indicative

  • Cadeau, Ivan. La guerre de Corée : 1950-1953. Paris : ministère des Armées.
  • Lacroix-Riz, Annie. L’armée et la politique coloniale de la France.
  • Branche, Raphaëlle. La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie.
  • Ageron, Charles-Robert. Histoire de l’Algérie contemporaine.
  • Blanchard, Pascal et al. Culture coloniale : la France et l’Algérie.
  • Ministère des Armées. Archives SHD, Vincennes.

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