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Algérie 1954-1965, un combat anticolonialiste


l’opportune réédition d’un livre de Daniel Guérin

jeudi 7 décembre 2017

Les Éditions Spartacus ont eu la bonne idée de rééditer, dans une version augmentée, le recueil de textes sur ses engagements aux côtés des nationalistes algériens que le grand militant anticolonialiste et historien Daniel Guérin (1904-1988) avait écrits à l’époque et qu’il avait réunis en 1979 sous le titre "Quand l’Algérie s’insurgeait, 1954-1962". Il s’agit là du témoignage majeur d’un « anticolonialiste indocile », exclusivement animé par les exigences de solidarité et de vérité.


Présentation de l’éditeur.

Aujourd’hui, seules une minorité de la population française et une minorité bien plus faible encore de la population algérienne ont vécu les années de guerre qui ont abouti en 1962 à l’indépendance de l’Algérie. Pourtant, cette période et les souffrances qu’elle a causées suscitent encore de fortes émotions des deux côtés de la Méditerranée. L’Algérie en France, la France en Algérie restent des plaies ouvertes.
Il n’est donc pas inutile de revenir sur les conséquences qu’a eues la lutte des Algériens pour leur indépendance sur l’évolution politique des deux pays. Les conflits internes du côté algérien, la paralysie politique du côté français ont influencé de façon durable l’exercice du pouvoir dans les deux pays.
Militant anticolonialiste dès les années 1930, Daniel Guérin a soutenu avec lucidité pendant plus de trente ans le combat pour l’indépendance de l’Algérie. Il en a rendu compte sur le moment, ainsi que des positions de ses partisans ou adversaires français, dans des articles de journaux. Ceux qui sont rassemblés dans ce livre donnent sous une forme ramassée et extrêmement vivante une large vue des événements qui ont abouti d’abord au retour de Charles de Gaulle au pouvoir en 1958, puis à l’indépendance de l’Algérie en 1962 et enfin au coup d’État de Houari Boumediene en 1965.

Daniel Guérin (1904-1988), militant révolutionnaire et anticolonialiste, fut aussi un militant de la cause homosexuelle. Son parcours politique l’amena sans sectarisme dans les rangs du syndicalisme révolutionnaire, de la gauche socialiste, des groupes trotskystes puis des organisations libertaires. Homme de lettres, historien, son œuvre continue à susciter un intérêt dont témoignent les rééditions récentes de ses livres.

Daniel Guérin, "Algérie 1954-1965, un combat anticolonialiste", avant-propos de Mohammed Harbi, préface de Daniel Guerrier, Spartacus, novembre 2017, 250 p., 14 €.

Avant-propos par Mohammed Harbi

J’ai connu Daniel Guérin lors d’une conférence sur la culture algérienne que j’ai donnée au Cercle Lénine, au cours de l’année 1952. Cette rencontre me vaut le privilège de présenter en avant-propos la réédition de ses textes sur l’Algérie. Mon adhésion à la cause prolétarienne facilita nos rapports. Je militais alors dans un parti d’essence plébéienne, le Parti du peuple algérien (PPA) de Messali Hadj. Mon engagement était alors le fruit d’une décision éthique et non l’expression d’une théorie. Mon initiation à sa justification scientifique, commencée au lycée Dominique-Luciani de Skikda (Philippeville) au contact de mon professeur d’histoire Pierre Souyri [1], s’est prolongée avec Daniel Guérin, qui mit entre mes mains les ouvrages rares sur les internationales ouvrières et la Révolution russe. Je lui dois à certains égards d’avoir échappé aux simplifications de la doctrine de Marx par les hommes qui se considéraient comme ses héritiers, mais aussi à l’enlisement dans les marécages du nationalisme au nom de la grandeur nationale ou de l’honneur.
Daniel Guérin entreprit avec fermeté et rigueur le procès de la colonisation et mena ce combat contre la gangrène des esprits dans le mouvement ouvrier et en dehors. Il ne se méprenait pas sur les limites de l’anticolonialisme et du tiers-mondisme et s’en justifia en ces termes : « Aussi longtemps que les troupes françaises […] fouleront la terre algérienne, tous les torts seront de notre côté ; et quelque attitude que les Algériens adoptent à notre égard, ou quoi qu’ils entreprennent et fassent contre nous, c’est eux qui auront raison […]. Qu’y pouvons-nous si le programme des démocrates algériens les plus extrémistes est, de notre point de vue social, réactionnaire et qu’il tende à faire triompher les aspirations antipopulaires de […] la bourgeoisie ? C’est à leurs paysans, non à nous, de s’en expliquer avec eux. Et que sommes-nous donc pour nous croire le droit de blâmer ce que le programme algérien a d’étroit ? »
Sur bien des points, en particulier la guerre civile entre le FLN (Front de libération national) et le MNA (Mouvement national algérien) de Messali Hadj, cet ouvrage est un remède efficace contre la désinformation et la propagande, relayées à certaines occasions par la presse de gauche. Dans cet ouvrage, Daniel Guérin complète ici, rectifie là certaines données de l’histoire algérienne avec un seul souci, celui de la vérité. Sans nous départir de la saine révolte qu’il a éprouvée devant l’absurdité des luttes civiles qui ont déchiré l’Algérie pendant la guerre d’Indépendance et qui se sont poursuivies après 1962, disons que dans la mesure où la colonisation n’a pas transformé radicalement l’Algérie et assuré sa sédimentation politique, et où le nationalisme n’a pas pu ou su dépasser ses divisions ethniques, sociales, culturelles et politiques pour construire la nation, il est permis de penser que les luttes civiles devenaient inévitables.
Après l’Indépendance, Daniel Guérin reprend contact avec l’Algérie. Il fut l’un des observateurs les plus avisés de l’Algérie de Ben Bella et du sort que celui-ci a réservé à ses propres engagements. Les critiques qui lui ont été faites sur ses appréciations du commandement militaire et sur son appui à Ben Bella manquent d’une connaissance concrète du monde ouvrier et du champ politique. Ses travaux sur l’« Algérie qui se cherche » et la caporalisation du pays resteront pour les chercheurs et les historiens des documents difficiles à occulter. Son expérience a le sens que Georges Bataille, cité par Martin Breaugh, a noté : « J’appelle expérience un voyage au bout du possible de l’homme. Chacun peut faire ce voyage, mais, s’il le fait, cela suppose nier les autorités, les valeurs existantes que limite le possible. [2] »
Est-il meilleure définition du libertaire ?

Préface. Un anticolonialiste indocile, par Daniel Guerrier

Encore un livre sur la guerre d’Algérie, et qui plus est une réédition, certes augmentée ! Des centaines de livres existent aujourd’hui, issus de tous les camps, et même de toutes les tendances tant dans les camps français, celui des « nostalgériques » de l’Algérie française comme celui des anticolonialistes, que dans les camps algériens. Et toute une pléiade d’historiens indépendants se sont attelés à exhumer les zones d’ombre de cette histoire tragique. Et pourtant certaines archives seraient encore « explosives », comme le disait il y a quelque temps Mohammed Harbi en ce qui concerne celles de l’Armée de libération nationale. Certes, la possibilité d’accès aux informations disponibles aujourd’hui est radicalement différente que l’on habite le territoire de l’ancienne puissance coloniale de ce côté de la Méditerranée ou dans l’Algérie algérienne où règne encore une histoire officielle très sourcilleuse de toute incursion non contrôlée dans le passé. En témoigne la censure du Monde diplomatique d’août 2017 par le gouvernement algérien à cause d’un article de Pierre Daum intitulé « Mémoire interdite en Algérie » mettant en cause la version manichéenne officielle imposée de l’histoire de la « décennie noire » des années 1990. Certes, cette attitude vient de loin puisque que le peuple algérien n’apprendra qu’en octobre 1963, plus d’un an après l’Indépendance, par le président Ben Bella lors d’un meeting public, que le dirigeant du FLN Abane Ramdane n’était pas « mort au champ d’honneur » dans une embuscade de l’armée française en se rendant à une réunion clandestine au Maroc en 1957, mais qu’il avait été exécuté par d’autres dirigeants nationalistes alors qu’en France, dès 1962, le livre de Jacques C. Duchemin sur l’histoire du FLN signalait sa liquidation, liquidation dont Ben Bella se gardera bien de dévoiler qu’il y avait donné son aval. Et, en 1978, Ferhat Abbas dédiera son Autopsie d’une guerre, l’aurore « à la mémoire de Ramdane Abane, et à celle de tous les Algériens exécutés injustement, par leurs propres frères ».
Que peut nous apporter Daniel Guérin dans un tel contexte ? Ni historien de formation universitaire, ni dirigeant d’une organisation politique engagée dans la solidarité avec les grandes luttes de libération nationale de l’époque, ni auxiliaire de la révolution mondiale et encore moins obscur « porteur de valises » de l’un des multiples réseaux, son témoignage est pourtant exemplaire à plus d’un titre.
Dès 1927, à l’occasion d’un long séjour professionnel au Liban et en Syrie, où il fera la connaissance de l’émir Khaled, petit-fils d’Abd-el-Kader, il est indigné par les horreurs du système colonial. Celui-ci, ancien officier de l’armée française décoré de la guerre de 1914-1918 avait fondé le mouvement des Jeunes Algériens dès 1920, ce qui lui valut l’exil. Conforté dans son rejet viscéral du colonialisme lors d’un voyage en Indochine en 1930 où il put voir la répression coloniale à l’œuvre, Daniel Guérin noue dès 1931 des relations d’amitié et de solidarité avec des militants des peuples colonisés par la France soucieux de leur émancipation. C’est ce qui lui fera rencontrer dès 1934 Messali Hadj, dirigeant de l’Étoile nord-africaine (qui s’est émancipée du PCF en 1928), quand celui-ci vient mettre son organisation au service de la gauche française après les émeutes fascistes de février 1934.
Mais il est décontenancé par le peu d’intérêt pour l’émancipation des peuples colonisés qu’il rencontre dans le mouvement ouvrier traditionnel, socialiste ou communiste (malgré, pour celui-ci, la 8e condition imposée par la IIIe Internationale concernant la libération des peuples opprimés) ; son combat n’est partagé que par le noyau syndicaliste-révolutionnaire rassemblé autour de La Révolution prolétarienne et ses anticolonialistes confirmés que sont Robert Louzon, Jean-Pierre Finidori et J. Pera (pseudonyme de Louis Bercher, médecin de la marine marchande), des trotskistes et des libertaires dont il est proche. Daniel Guérin n’aura alors de cesse que de secouer les consciences sur ce sujet, par sa participation à la création et au suivi de multiples comités de défense et de soutien (dès 1931 pour l’amnistie et la défense des Indochinois, avec André Malraux, Marius Moutet ˗ futur ministre des Colonies du Front populaire ˗ entre autres), puis par sa participation à la « commission coloniale » de la SFIO durant le Front populaire comme représentant de la tendance « Gauche révolutionnaire ». Malheureusement, le Front populaire ne sera pas qu’une « révolution manquée » ; il ratera aussi le rendez-vous de l’Histoire avec l’émancipation des colonies françaises, alors que la plupart de ceux qui, plus tard, prendront la tête des luttes de libération nationale sont déjà présents et cherchent à faire entendre les revendications de leurs peuples. Sa désillusion sera à son comble lorsque Léon Blum dissoudra l’Étoile nord-africaine, pourtant partie prenante officielle du Front populaire.
La Seconde Guerre mondiale imposera bien sûr un temps d’arrêt à tous ces combats ; seule une infime minorité d’activistes nationalistes répondront aux appels du pied du régime nazi qui voyait là un moyen parmi d’autres d’affaiblir ses ennemis. En revanche, l’expérience de la guerre et du monde occidental, tout comme l’avait déjà été l’expérience des troupes « indigènes » lors de la Première Guerre mondiale, va dessiller les yeux de nombre de combattants des troupes coloniales, volontaires ou « levés » de force ; ce qui ne sera pas sans conséquence, comme en témoignera l’ossature militaire des maquis FLN d’anciens sous-officiers démobilisés tel que l’adjudant Ben Bella qui fût décoré par de Gaulle en personne en 1944 et de déserteurs de l’armée française (les « DAF »), pour certains ayant fait en outre en Indochine l’expérience de la guerre révolutionnaire.
Après un séjour aux États-Unis de 1946 à 1949, où il s’est mis au service des mouvements pour les droits civiques ainsi que des organisations afro-américaines, Daniel Guérin, fortement marqué par les massacres de Sétif et Guelma de mai 1945, se joint au Comité France-Maghreb dès sa création en juin 1953. Présidé par François Mauriac, qui est un de ses amis intimes, ce Comité rassemble un étonnant aréopage de spécialistes du monde arabo-musulman, de militaires, des socialistes, des catholiques et des personnalités telles que François Mitterrand, que Guérin qualifiera plus tard d’« impérialistes intelligents cherchant à sauver les meubles ». Comme à son habitude, Daniel Guérin y sera le mouton noir, empêcheur de penser en rond, en général toujours plus « à gauche » que le plus gauchiste, une attitude largement spontanée qui sera toujours la sienne dans ses différents engagements, extériorisation de sa personnalité intime d’éternel révolté ; il lui arrivera néanmoins parfois de se résoudre intellectuellement à prendre le parti du « moins pire », comme en 1969, quand il apportera son soutien à Poher contre Pompidou.
À la suite du démantèlement par la police en 1950 de l’Organisation spéciale, structure paramilitaire du Parti du peuple algérien (PPA), fondé en 1937 à la suite de la dissolution de l’Étoile nord-africaine, et du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD, vitrine légale du PPA maintenu clandestinement, fondée en octobre 1946), le mouvement nationaliste se réorganise. Messali Hadj fait une tournée triomphale dans toute l’Algérie au printemps 1952 qui aboutit à son arrestation à la suite d’une provocation policière et à sa déportation à Niort en mai. Il met à profit son assignation à résidence forcée en métropole pour renouer tous les liens avec la gauche révolutionnaire et créer avec Emmanuel Morniche, instituteur membre de l’École émancipée, un Cercle Zimmerwald à Niort, pendant local du Cercle éponyme parisien fondé en 1951, dans la suite des Groupes de liaison internationale initiés par Albert Camus et ses amis de La Révolution prolétarienne en 1948. Daniel Guérin rend alors visite à Messali, son ami depuis les années 1930, ce qui sera le début du long chemin commun pour l’émancipation de l’Algérie par-delà toutes les divisions. En effet, et c’est la particularité essentielle du soutien anticolonialiste de Daniel Guérin, celui-ci n’acceptera jamais de se ranger dans l’un des camps des nationalistes, celui du Mouvement national algérien autour de Messali Hadj ou celui du Front de libération nationale apparu lors des attentats du 1er novembre 1954, la « Toussaint rouge » déclenchée prématurément sur les conseils des services secrets égyptiens.

Daniel Guérin

En dépit des énormes pressions de part et d’autre, Daniel Guérin, sans jamais mesurer son soutien à la lutte de libération, n’acceptera jamais de se rallier sans condition au FLN, comme celui-ci le réclame haut et fort, affirmant son hégémonie sur fond d’assassinats fratricides croisés ente FLN et MNA. Daniel Guérin, ainsi qu’André Breton, Laurent Schwartz, Edgar Morin et quelques autres intellectuels. dénoncera la liquidation des dirigeants syndicalistes de l’Union syndicale des travailleurs algériens (USTA), messaliste, par le FLN en métropole, tout comme ses amis de La Révolution prolétarienne, avec Albert Camus, pourtant ami de longue date des dirigeants du FLN Amar Ouzegane et Mohamed Lebjaoui, qui écrira dans le numéro de novembre 1957 de la revue : « Allons-nous laisser assassiner les meilleurs militants syndicalistes algériens par une organisation qui semble vouloir conquérir, au moyen de l’assassinat, la direction totalitaire du mouvement algérien ? » Il assistera en décembre 1957 à l’enterrement de Filali Abdallah, dirigeant de l’USTA abattu par le FLN, l’une des figures marquantes du nationalisme algérien depuis 1933.
Cependant, en septembre 1960, il n’hésite pas à signer le Manifeste des 121 au moment où commence le procès du Réseau Jeanson dit des « porteurs de valises » alors que ce réseau, proche des initiateurs du Manifeste, soutenait « fanatiquement » le FLN, comme le dira Georges Fontenis, de la Fédération communiste libertaire, alors interdite. En revanche, Edgar Morin, de son côté, refusera de signer le dit Manifeste du fait de la « liquidation » du MNA par le FLN.
Daniel Guérin n’hésitera pas à se mettre au service du gouvernement Ben Bella à l’Indépendance, aux côtés de ses amis internationalistes, Michel Raptis et Mohammed Harbi tout en ayant dénoncé la « guerre impitoyable et dramatique entre fractions du FLN vainqueur au cours de l’été 1962 ». En effet, une guerre civile impitoyable et dramatique entre fractions du FLN vainqueur déchira, au cours de l’été 1962, la toute jeune République algérienne. Cette lutte pour le pouvoir entre le Gouvernement provisoire de la République algérienne, représentant le pouvoir civil avec une forte composante laïque et kabyle, et l’État-major général de l’« armée des frontières », nouvellement dénommée Armée nationale populaire, dirigé par le colonel Houari Boumediene, rejoint par Ahmed Ben Bella et le « clan d’Oujda » (dont faisait déjà partie le jeune Abdelaziz Bouteflika), à forte composante arabo-musulmane, dura des semaines et fera un millier de morts. La victoire de ces derniers privera le peuple algérien d’élections libres et donc de sa propre victoire.
Toujours aussi indépendant et lucide, Daniel Guérin mettra en garde le président Ben Bella, de plus en plus isolé, contre les dérives du nouveau pouvoir et le sabotage des tentatives autogestionnaires, l’autogestion étant pourtant présentée comme la voie officielle vers un socialisme nouveau en Algérie. En 1965, il n’hésitera pas à dénoncer clairement le coup d’État du colonel Boumediene tout en tentant d’aider les oppositionnels arrêtés ou en fuite, mais sans jamais renier son combat solidaire pour l’émancipation du peuple arabo-berbère de l’Algérie dont l’Indépendance aura été « confisquée » malgré toutes les souffrances subies, comme Ferhat Abbas, lui-même devenu oppositionnel, intitulera l’un de ses ouvrages en 1978.
Daniel Guérin restera fidèle à Messali Hadj. Celui-ci décède le 3 juin 1974 à Gouvieux, sa dépouille est portée rituellement par Daniel Guérin et Mohammed Harbi – rentré en France l’année précédente après son évasion du territoire algérien à la suite de son emprisonnement en 1965 suivi de son assignation à résidence dans le Sud algérien – lors de la cérémonie familiale. Messali Hadj est inhumé à Tlemcen, sa ville de naissance le 7 juin lors d’obsèques « grandioses » au grand dam du pouvoir en place qui ne lui avait accordé un passeport algérien que deux ans auparavant, ce qui ne lui avait pas permis de fouler un jour le sol de l’Algérie indépendante pour laquelle il avait tant combattu et parmi les tous premiers.
En octobre 1980, à la libération de Ben Bella, prisonnier depuis juin 1965, Daniel Guérin, membre du Comité pour la défense d’Ahmed Ben Bella et des autres victimes de la répression en Algérie, créé après le coup d’État, lui écrira : « Je reste tout aussi fidèle à la mémoire de Messali, dont j’ai eu l’honneur d’être l’ami dans les années 1930 que je suis fidèle à vous-même. » Il lui rendra visite en compagnie d’Anne, sa fille, dans son exil en Suisse à partir de 1981, tous deux ne manquant pas de s’étonner de la religiosité grandissante entourant le président déchu.
En 1982, paraissent à Paris Les Mémoires de Messali Hadj, 1898-1938, que celui-ci, à l’instigation de sa fille, a commencé à rédiger en 1970, mais que la maladie ne lui a pas permis de terminer. Ils comportent une préface de Ben Bella, rendant un hommage rétrospectif à la mémoire de Messali, alors qu’il fut l’un de ceux qui l’avaient condamné, au sens fort du terme, après l’avoir vénéré. Une édition à Alger verra le jour en 2006 avec cette fois-ci une préface du président Bouteflika qui fut lui aussi l’un des ardents anti-messalistes en son temps. Viendra ensuite une réhabilitation officielle bien tardive avec l’inauguration de l’aéroport « Messali El Hadj », à Tlemcen le 16 avril 2011 par le président Bouteflika, en présence de Ben Bella rentré en Algérie depuis 1990, et la tenue d’un colloque international autour de sa mémoire en septembre 2011 avec des interventions de Djanina Messali-Benkelfat, sa fille – qui publiera Une vie partagée avec Messali Hadj, mon père, à Paris, en 2013 – de Mohammed Harbi et de Benjamin Stora. Mais « Madame Messali », son épouse, née Émilie Busquant, libertaire française, reste à ce jour ignorée du panthéon officiel de la révolution algérienne, malgré le rôle actif qu’elle y eut, remplaçant souvent, y compris publiquement, Messali durant ses multiples emprisonnements.
Si Daniel Guérin nous a laissé une bonne leçon, c’est sa fidélité à un anticolonialisme intransigeant, en tant que citoyen de la puissance coloniale, sans jamais succomber au paternalisme à l’envers qui consiste à ne pas s’autoriser à critiquer les mouvements ou les hommes que l’on soutient au prétexte que leur juste lutte pour leurs droits et leur émancipation ne se discute pas ; ou pis, au prétexte qu’étant extérieur à leur combat, les anticolonialistes de l’intérieur de la puissance impérialiste n’auraient pas le droit de critique, tout comme s’il avait été interdit à celui qui n’était pas ouvrier de profession de critiquer l’horrible dérive du mouvement ouvrier que fut en son temps le stalinisme.
M’étant impliqué en politique dès 1961, à quinze ans, en diffusant des textes anticoloniaux dans mon lycée à Fontainebleau, une ville quasi militaire, dans le sillage de mon père, Paul Guerrier, instituteur proche de Pierre Vidal-Naquet et du journal clandestin Vérité-Liberté qui dénonçait la guerre et la torture en Algérie, j’ai découvert Daniel Guérin via son « best-seller », L’Anarchisme, paru en 1965. Et durant l’été 1965, lors de mon premier embarquement aux Messageries maritimes sur la ligne de l’océan Indien, j’allais être confronté, tout comme Daniel Guérin une trentaine d’années avant, aux réalités du colonialisme (à Djibouti, à La Réunion, au Mozambique) et du néocolonialisme (à Madagascar). Des embarquements suivants me feront découvrir les réalités de l’apartheid en Afrique du Sud. Et dès 1970, j’allais me retrouver l’un de ses compagnons de lutte, revoyant en même temps des amis de mes parents connus dès mon enfance tels que Georges Fontenis (de la FCL, première organisation française à avoir soutenu la lutte pour une Algérie libre dès novembre 1954), Robert Chéramy (de la Fédération de l’Éducation nationale qui, tout en soutenant la lutte pour l’indépendance algérienne dirigée par le FLN, maintint sa solidarité avec le MNA), l’avocat anticolonialiste Yves Dechezelles, tous acteurs importants de la solidarité avec la lutte du peuple algérien, ou Robert Jaussaud, ami de jeunesse et d’engagement d’Albert Camus – lequel fût chargé du rapprochement entre le Parti communiste algérien et le PPA à l’époque du Front populaire ; et nous cheminerons ensemble dans de multiples combats jusqu’à son décès en 1988.
Hermétique à tout sectarisme, mon père avait développé une véritable éducation libertaire dans notre famille, hors de tout prosélytisme, ce qui eut pour conséquence ma bonne entente avec le bonhomme Guérin, nous retrouvant parfois à envisager à adhérer en même temps à plusieurs organisations « sœurs » simplement pour nous moquer de tout esprit de boutique. Et nous serons encore, de conserve, solidaires de la lutte du peuple kanak après les « événements de novembre 1984 » au soir de sa vie. Je lui ferai rencontrer mon ami Jean-Marie Tjibaou, tout comme il m’avait demandé d’aller saluer de sa part lors de l’un de mes passages à Papeete le vieux militant indépendantiste polynésien, Pouva’ana, si longtemps déporté en métropole, ainsi que le dirigeant kanak Yann Céléné Uregeï à Nouméa.
Puisse ce livre donner au lecteur une vision d’ensemble de la lutte des Arabo-Berbères d’Algérie pour leur émancipation, sans sectarisme. Daniel Guérin, avec l’intransigeance de la lucidité, n’hésitait pas à appuyer par sa plume là où cela fait mal, y compris dans son propre camp, ce qui n’est pas si courant.

Céret, octobre 2017


[1Résistant FTP, puis militant du Parti communiste français de 1942 à 1944, il adhère brièvement au PCI (trotskiste) puis au RDR (Rassemblement démocratique révolutionnaire). Professeur d’histoire en Algérie de 1949 à 1952, il entre à Socialisme ou Barbarie en 1952, où il signe ses articles sous le pseudonyme de Pierre Brune. Membre du groupe Pouvoir ouvrier dans les années 1960, il décède en 1979.

[2Martin Breaugh, L’Expérience plébéienne, Payot, Paris, 2007.