Voile islamique : retour sur une hystérie française

publié le 28 décembre 2007 (modifié le 30 juillet 2019)

La traduction de l’article, A Look into the Muslim Headscarf Hysteria in France, où Laila Lalami revient sur le problème du voile islamique en France à l’occasion de la
parution du livre The Politics of the Veil de Joan Wallach Scott [1] donne à sa traductrice emcee l’occasion de mettre en évidence que l’affirmation “femme dévoilée = femme libérée” est une imposture.

C’est également la manifestation de son arrogance vis-à-vis des pays du sud. Notre mode de vie, nos styles vestimentaires, nos principes et nos lois ne peuvent être que des modèles pour les autres qui vivraient de façon, au mieux, exotique, au pire, archaïque et barbare.




Mais ce monde occidental a-t-il un jour favorisé l’épanouissement et la liberté
des populations dans les pays pour lesquels il dénonçait la tyrannie?
Mais ce monde occidental a-t-il favorisé l’épanouissement des populations sur
la planète et sur son propre territoire?
Et ce monde occidental a-t-il un jour favorisé les Lumières contre toute la
tyrannie?

Quand on voit le désastre écologique qu’il a généré partout avec le dieu de la
consommation, quand on voit qu’il a engendré des poches de pauvreté sordides,
quand on voit que les critères vestimentaires, les habitudes alimentaires et
autres, sont imposés par une caste de prédateurs nantis qui produisent toujours
plus pour faire dépenser plus, quand on voit qu’il est à l’origine, directement
ou indirectement, de l’anéantissement de pays entiers, QUI peut penser que nous
sommes vraiment un modèle pour les autres?

C’est, hélas, ce que pensent la majorité des Occidentaux de tous bords, qui
s’appuient hypocritement sur des principes qu’ils n’appliquent pas à eux-mêmes
ou qui se laissent aveugler par la propagande et les paillettes vendues par des
camelots de plus en plus cyniques.

_____________________

Enquête sur l’hystérie déclenchée par le voile islamique en France

par Laila Lalami [extraits]

La polémique soulevée par la question du voile islamique et de la politique
de l’identité dans la France contemporaine est le sujet d’un nouveau
livre : "La Politique du voile".
"Une sorte d’agression", "le successeur du mur de Berlin", "
un levier dans la longue lutte d’influence entre les valeurs démocratiques
et le fondamentalisme
", "une insulte à l’éducation", "un acte
terroriste
".

Ces descriptions données par l’ancien président Jacques Chirac, et les philosophes
Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut et André Glucksmann ne s’appliquent pas
à la prochaine grande menace qui plane sur la civilisation humaine mais au
foulard que portent les musulmanes, recouvrant la tête et le cou, ou, comme on
l’appelle en France, le « foulard islamique ».

Dans son livre bien documenté, “La politique du voile”,
l’historienne Joan Wallach Scott se livre à une analyse de cette obsession
particulière qu’ont les Français pour le foulard, et qui a atteint son point
culminant en mars 2004 avec l’adoption d’une loi interdisant aux élèves de
porter des signes religieux ostensibles.
La loi précise qu’est interdit le port du foulard islamique, de la kippa juive
et des grandes croix mais que sont autorisés les "petites croix, les
médailles, les étoiles de David, les mains de fatma et les corans
miniature
".
Malgré les contorsions multiconfessionnelles, il est clair, évidemment, que
cette loi s’adressait principalement aux jeunes écolières musulmanes.

Les trois épisodes de la polémique

Le premier a débuté en octobre 1989 quand Ernest Chénière, le principal d’un
collège de Creil, au nord de Paris, a expulsé trois élèves, Samira Saidani and
Leila and Fatima Achaboun. La raison de cette expulsion, d’après Chénière,
était qu’il devait faire appliquer le principe de « laïcité » [en français dans le texte] à l’école.
La polémique nationale qui s’en est suivie a eu lieu dans le contexte de la
fatwa lancée contre Salman Rushdie et de la confrontation de l’Occident avec
l’Iran, d’une part, et de la célébration du bicentenaire de la République, de
l’autre. Au moment où l’attention des Français était focalisée sur trois élèves
qui portaient le foulard, le pays comptait plus de 3 millions demusulmans.
Leïla Sebbar, auteure franco-algérienne, avait écrit dans Le Monde que cette
polémique était "grotesque". En fin de compte, le socialiste Lionel Jospin, qui
était à l’époque ministre de l’Education, avait préféré laisser la justice
trancher. Le Conseil d’État décrétait en définitive que les élèves ne pouvaient
pas se voir refuser l’accès à l’école simplement parce qu’elles portaient un
foulard, mais donnait également la possibilité aux professeurs et aux chefs
d’établissements de décider, au cas par cas, s’ils acceptaient ces signes
religieux en cours.

Le second épisode a été déclenché en 1994 par le même Ernest Chénière.
Il n’était plus principal de collège, mais profitant de la notoriété qu’il
avait acquise précédemment, il s’était fait élire député du département de
l’Oise sous l’étiquette RPR. Et, en sa qualité de député, il proposait un
projet de loi pour interdire tout signe religieux « ostentatoire » à
l’école.
On eut encore droit aux mêmes arguments qu’en 1989, mais cette fois, le contexte politique était la guerre civile en Algérie. Pour Chénière et ses partisans, nombreux et divers, la lutte contre le fondamentalisme islamique en Algérie et ailleurs passait par un renforcement de l’état laïc en France.

Le troisième et plus récent est survenu en 2003, quand deux sœurs, Alma et Lila Lévy, deux adolescentes, ont été expulsées de leur lycée de la banlieue parisienne d’Aubervilliers pour avoir refusé d’ôter les foulards qu’elles portaient. Les sœurs Lévy sont les filles d’un avocat qui se considère « juif sans Dieu » et d’une mère
professeur kabyle baptisée catholique pendant la guerre d’Algérie. Les jeunes filles s’étaient converties à l’Islam après la séparation de leurs parents adoptant, entre autres, le port du foulard.

Dans une interview publiée par Le Monde, le père avait déclaré : « je ne
suis pas pour le foulard, mais je défends le droit à l’éducation de mes
filles. Au cours de cette affaire, j’ai découvert la folie hystérique
de certains ayatollahs de la laïcité, qui avaient soudain perdu tout sens des
réalités
". »

Cette année-là, une commission présidée par l’ancien ministre Bernard Stasi et créée pour mener une réflexion sur la nécessité ou non de faire une loi interdisant le port de signes religieux, avait auditionné divers experts.
Cette commission publiait ensuite un rapport qui réaffirmait l’importance de la laïcité pour la République et suggérait l’adoption d’une loi prohibant les signes ostensibles" d’appartenance religieuse, tout en préconisant la reconnaissance de la pluralité des religions en France (par exemple, la commission suggérait que Yom Kippour et l’Aïd-el-Kébir deviennent des jours fériés).


Jacques Chirac ne retiendra que la proposition de loi sur le foulard

Wallach Scott écrit : “Il n’était plus question des concessions qui
avaient été accordées les années passées (foulards sur les épaules, foulards
"allégés, bandanas), la loi a été conçue pour supprimer les frictions
qu’avaient fait naître ces compromis
".
La loi a été adoptée en mars 2004 et mise en application en octobre de la même
année. Sans l’effet édulcorant des autres recommandations de la commission,
l’interdiction du port du foulard était devenue une décision sans appel : il n’y
aurait plus ni compromis ni conciliation — c’était soit l’Islam, soit la
République.


L’origine coloniale de la polémique

Pour comprendre pourquoi un bout de tissu est devenu une obsession nationale
(assimilé, par des philosophes — excusez du peu, à du terrorisme), il
faut revenir au passé de la France, à la période dont l’actuel chef d’Etat, Nicolas Sarkozy, a demandé à ses compatriotes de cesser de se repentir : la colonisation.


En effet, explique Wallach, il est impossible de comprendre l’attitude
actuelle en France vis-à-vis du foulard sans se plonger dans l’histoire du
racisme de ce pays, parce que le foulard a "joué un rôle important en tant
que signe pérenne de la différence irréductible entre l’Islam et la
France
" et qu’il est perçu comme l’expression "non seulement
d’incompatibilités en terme de religion, mais également en termes
éthnico-culturels
".

Quand le gouvernement français a envahi l’Algérie, en 1830, il s’est lancé dans une vaste campagne de "pacification" militaire, imposant dans la foulée la législation française, jugée nécessaire pour la réussite de la mission de
civilisation.
Les femmes étaient le pivot de cette opération.
Dans les articles de presse, les chroniques et les romans de l’époque, les
femmes algériennes étaient décrites systématiquement comme des opprimées, et
donc, expliquait-on, si on voulait que la civilisation s’implante véritablement
en Algérie, les femmes devaient ôter leurs voiles.
Le général Bugeaud, qui était chargé d’administrer le territoire dans les
années 1840, déclarait (approx.) : « Les Arabes nous échappent parce
qu’ils nous empêchent de porter les yeux sur leurs femmes
 ».
Parallèlement, les hommes en Algérie, étaient considérés comme des prédateurs
sexuels qui ne pouvaient pas contrôler leurs pulsions si leurs femmes n’étaient
pas recouvertes de voiles. La colonisation résoudrait cela en apportant la
lumière de la civilisation européenne aux hommes arabes, qui, après quelques
générations sous la loi française apprendraient à contrôler leurs
pulsions.

Le gouverneur général d’Algérie disait en 1898 : "la physiologie de l’arabe,
du juif et de la femme arabe, ainsi que la tolérance vis-à-vis de la
pédérastie, et des traditions orientales spécifiques de procréation et de la
relation aux autres, sont si différentes de l’homme européen qu’il est
nécessaire de prendre des mesures appropriées
".
Encore en 1958, les épouses des officiers français, qui cherchaient par tous
les moyens à faire cesser le soutien au FLN, fer de lance de la guerre de
libération contre la France, organisaient un « enlèvement symbolique des
voiles
 » de femmes algériennes à une manifestation en faveur de la France
à Alger, la capitale de l’Algérie.

Des dizaines d’années plus tard, des millions de citoyens français issus
d’Afrique du Nord entendent à peu près le même discours : pour être français,
ils doivent s’"intégrer" en abandonnant ce qui les rend différents,
l’islam.
Cette religion, cependant, n’est pas considérée comme un ensemble de dogmes que
les adeptes peuvent adapter aux exigences de leurs vies quotidiennes, mais
plutôt comme une caractéristique intrinsèque et infranchissable. Il est facile
de comprendre comment le racisme peut s’ancrer dans un tel contexte.

Lors des controverses sur le foulard, il était futile, semble-t-il, de
prendre en compte que 95% des musulmans français n’allaient pas à la mosquée,
que plus de 80% des femmes musulmanes en France ne portaient pas de foulard ou
même que les lycéennes qui en portaient un n’étaient pas plus de quelques
centaines. La notion raciste de l’existence de différences fondamentales entre
les citoyens français d’origine nord-africaine et ceux d’origine européenne
délimitait le débat. Par exemple, les sœurs Lévy étaient parfois appelées dans
la presse Alma et Lila Lévy-Omari, afin que le lecteur puisse bien faire le
lien avec leurs origines d’Afrique du Nord (du côté de leur mère).

Un débat présenté comme une défense de la laïcité

Mais si c’était, dit Wallach Scott, le racisme qui sous-tendait le débat sur
le voile, c’est au nom de la laïcité qu’on s’exprimait.

Les partisans de l’interdiction du foulard prétendaient que la laïcité n’était
pas seulement ce qui s’opposait au religieux mais que c’était une notion
universelle qui était aussi typiquement française. Ils appelaient cela une
singularité française (en français dans le texte).

Quand on y regardait de plus près, cependant, cette notion particulière
semblait fort complaisante pour les catholiques et intransigeante pour les
autres. Par exemple, la loi de 1905 qui sépare l’Eglise et l’Etat permettait
aux écoliers d’être libres le dimanche pour assister à la messe et leur
accordait un second jour dans la semaine pour aller au catéchisme.
Le gouvernement français contribue actuellement de 10% au budget des écoles
privées catholiques religieuses. Le calendrier scolaire n’observe que les fêtes
religieuses catholiques.
Et pourtant, malgré les différences d’application de la laïcité dans les
écoles, ceux qui s’opposaient farouchement au port du foulard revendiquaient
leur attachement à la laïcité et à la nécessité de préserver la
République.
La laïcité, c’était ce qui faisait la spécificité même de la France.
Et donc, défendre la liberté des jeunes filles de s’habiller comme elles
l’entendent, cela signifiait faire l’apologie de l’oppression des femmes et
être un ennemi de la laïcité, car, si on défendait la laïcité, on ne pouvait
être que favorable à l’interdiction du voile.

Au plus fort de la polémique, tout le monde semblait avoir un avis sur cette
loi. Plus de soixante personnalités (dont les actrices Emmanuelle Béart et
Isabelle Adjani, la philosophe Élisabeth Badinter, les anciennes ministres
Corinne Lepage et Yvette Roudy, et la militante Fadela Amara) signaient un
appel dans les pages du magazine Elle pour demander à Chirac de faire voter une
loi pour l’interdiction du foulard.

Peu de voix se sont fait entendre pour défendre à la fois la laïcité et le droit des
jeunes musulmanes à l’instruction.

Parmi elles, l’auteure de BD, Marjane Satrapi,
écrivait dans le Guardian qu’interdire aux jeunes musulmanes de porter
le voile était aussi répressif que de les forcer à en porter un, et le
philosophe Pierre Tévanian qui expliquait que la laïcité s’appliquait aux
institutions, pas aux individus. [...]

Les jeunes musulmanes absentes des débats


Outre le racisme dominant et l’interprétation rigide de la laïcité, il y a une
troisième raison à cette obsession pour le foulard : une conception étriquée de
l’individualisme.
Wallach Scott démontre que les jeunes musulmanes françaises, qui étaient les
premières concernées par la loi, étaient "étonnamment absentes des
débats
".
La commission Stasi n’a entendu que quelques jeunes filles, en huis clos, ce
qui fait que leurs voix et leurs opinions n’ont jamais fait partie du débat
public.
Tout en reconnaissant que certaines d’entre elles portaient peut-être le
foulard pour d’autres raisons que la pression familiale de leurs frères ou de
leurs pères, les observateurs ne voulaient y voir que le symbole de
"l’aliénation de la femme".
Malgré les déclarations des jeunes filles et de ceux qui s’opposaient à cette
loi, disant que le foulard était l’"expression d’une conviction
individuelle
", l’Etat et les partisans de la loi déclaraient que cela ne
pouvait pas "être le cas en toute logique" puisque le foulard sous-tendait
obligatoirement "l’abandon de l’individualité et une démonstration d’allégeance
fondamentale aux normes et aux obligations collectives".

Afin d’être véritablement françaises, donc, les jeunes musulmanes ont dû
renoncer au port du foulard, puisque dans cette optique-là, il était le signe
qu’elles n’étaient pas loyales envers la France et qu’elles n’étaient pas des
individus à part entière capables de penser par elles mêmes. [...]

L’hypocrisie des débats français

Il y a en France actuellement une vaste hypocrisie qui consiste à invoquer
la liberté d’expression quand des dessinateurs de Ch*rl*e H ou de Fr*nce S*ir
offensent les sensibilités des musulmans mais à rester obstinément silencieux
quand on refuse le droit à une femme de religion musulmane de disposer
librement de son corps.

Cela relève de la même hypocrisie quand le champion de foot Zidane est
simplement qualifié de "citoyen français" alors que Zacarias Moussaoui est
présenté comme "citoyen français d’origine marocaine".
Cela relève de la même hypocrisie quand se constituent des comités de soutien
aux professeurs de Flers qui refusent d’enseigner à des jeunes filles qui
portent le foulard alors que parallèlement le fait que 40% des jeunes Français
(dont beaucoup sont d’origine nord africaine) des quartiers pauvres ne trouvent
pas de travail semble complètement occulté.
Cela relève de la même hypocrisie quand on célèbre l’engagement des soldats
nord-africains dans la seconde guerre mondiale contre les nazis mais qu’on ne
leur verse pas, jusqu’à l’an dernier, la même retraite qu’à leurs homologues
français.
Cela relève de la même hypocrisie quand l’humoriste Dieudonné est condamné pour
ses remarques ignoblement racistes sur les juifs, alors qu’on absout l’ancien
rédacteur en chef du Point, Claude Imbert, quand il déclare : " Moi, je suis
un peu islamophobe. Cela ne me gêne pas de le dire
".
Enfin, cela relève de la même hypocrisie quand on mobilise une énergie
intellectuelle démesurée et des ressources publiques énormes pour une poignée
d’élèves qui portent un foulard alors qu’on ne fait pratiquement rien pour
garantir à ces jeunes filles (dont la plupart sont confinées dans des écoles
défavorisées, appelées ZEPs - zones d’éducation prioritaires), les mêmes
chances en matière d’éducation et d’emploi que leurs compatriotes de "souche
européenne".

Et en fin de compte, les polémiques successives en France ont servi à détourner
l’attention des vrais problèmes et ont apporté de l’eau au moulin aux
fondamentalistes de l’Islam, qui recrutent les jeunes en leur disant que la
France ne veut pas d’eux. Le foulard en France n’est rien de plus qu’une
feuille de vigne : quel que soit le temps qu’on passe à la regarder, on finira
par avoir à affronter la crudité du racisme et de la discrimination. Le racisme
nu et cru.

Pour paraphraser un autre philosophe français, je ne suis pas d’accord avec le
port du foulard, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que les femmes aient
le droit de le porter.

Laila Lalami - d’après la traduction emcee

[1L’article de Laila Lalami : « A Look into the Muslim Headscarf Hysteria in France » a été publié le 24 novembre 2007 dans l’hebdomadaire étatsunien The Nation, et sa traduction par emcee le 26 décembre 2007. Le livre de Joan Wallach Scott : The Politics of the
Veil
.