Histoire coloniale et postcoloniale

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une polémique autour de “Hors-la-loi” tente de prolonger « le temps de la dénégation »

mercredi 5 mai 2010, par la rédaction

La France a décidément bien du mal avec certains épisodes de son histoire. Après les heures sombres du régime de Vichy, c’est le passé colonial français en Algérie qui se trouve aujourd’hui au centre d’une polémique, à l’occasion de la prochaine présentation au Festival de Cannes du film Hors la loi de Rachid Bouchareb.

Deux ans après que Bernard Bajolet, Ambassadeur de France en Algérie, ait déclaré lors de son passage à l’Université du 8 mai 1945 de Guelma, le 27 avril 2008 : « aussi durs que soient les faits [...] la France n’entend pas, n’entend plus, les occulter. Le temps de la dénégation est terminé » [1], quelques élus de la droite extrême du midi méditerranéen lancent une polémique quelque peu artificielle. Derrière le dénigrement du film, qui « s’appuie sur de mauvaises raisons », comme le montre ci-dessous l’historien Gilles Manceron, il faut voir une nouvelle tentative pour refuser de regarder en face les réalités de l’Histoire.

L’extrême droite remontée contre une séquence
La polémique enfle autour du film Hors-la-loi

par Nadjia Bouzeghrane, El Watan, le 5 mai 2010


Sélectionné en compétition officielle pour représenter l’Algérie au Festival de Cannes 2010, le film Hors-la-loi de Rachid Bouchareb est au centre d’une polémique alimentée par le député UMP des Alpes-Maritimes, Lionnel Luca.

Lequel député, qui n’a pas vu le film, a estimé (dans une déclaration à l’AFP du 22 avril), à la seule lecture de son scénario, qu’il était inspiré par un « esprit négatif et négationniste » et que « Bouchareb est un irresponsable qui met le feu aux poudres de manière insupportable ». Et de menacer : « Ça ne va pas se passer comme ça. » Un collectif nommé « Vérité Histoire-Cannes », proche de l’extrême-droite, appelle sur un site internet à manifester à Cannes et à « pourrir » le Festival qui se déroulera du 12 au 23 mai. Le film Hors-la-loi sera présenté le 21 mai. Lionnel Luca saisit le secrétaire d’Etat aux Anciens combattants, Hubert Falco, fin 2009 sur le contenu du film. Dans un courrier du 15 janvier – consultable sur le site internet Médiapart –, Hubert Falco répond au député qui a demandé au service historique de la Défense (SHD) d’« analyser le contenu historique du scénario  ».

Dans son rapport, le SHD qui fait part d’« erreurs et d’anachronismes grossiers » prend parti : « Le réalisateur veut faire croire au spectateur que le 8 Mai 1945 à Sétif, des musulmans ont été massacrés aveuglément par des Européens ; or, ce jour-là, c’est le contraire qui s’est produit. » Le secrétaire d’Etat aux Anciens combattants, également maire de Toulon, ajoute dans son courrier : « Je veillerai pour ma part, au nom de la défense de la mémoire, qui relève de mes attributions, à ne pas cautionner ce film. » Alors que deux ambassadeurs de France en Algérie, Hubert Colin de Verdière, le 27 février 2005, et Bernard Bajolet, en avril 2008, reconnaissent officiellement la responsabilité de la France dans les massacres du 8 Mai 1945, des responsables et des élus politiques continuent de pratiquer le déni et l’occultation. Sur ces événements tragiques, on ne peut que rappeler que des livres qui font référence ont été écrits par des historiens de renom. Il suffit de les consulter.

Gilles Manceron, historien : « Le film est dénigré pour de mauvaises raisons »

par Nadjia Bouzeghrane, El Watan, le 5 mai 2010


L’historien Gilles Manceron [2] a vu une mouture du film. S’il a relevé quelques inexactitudes historiques de la part du réalisateur, il s’élève contre les pressions politiques qui se sont manifestées pour interdire cette première fiction cinématographique sur les massacres du 8 Mai 1945 et des jours suivants à Sétif et sur la guerre de Libération nationale en France.

  • Avez-vous été surpris par la polémique suscitée a priori par Hors-la-loi, le film de Bouchareb ?

Cette polémique témoigne d’un phénomène qu’on connaît déjà, c’est-à-dire l’existence de milieux nostalgiques de la colonisation qui sont portés par l’extrême droite, mais qui sont aussi représentés au sein même de la majorité politique actuelle en France. Le secrétaire d’Etat aux Anciens combattants, Hubert Falco, maire de Toulon, a été un relais pour les députés qui l’ont saisi à la demande de cette fraction de l’opinion française, notamment Lionnel Luca, député de Nice, vice-président du conseil général des Alpes-Maritimes, et aussi un autre député de l’Hérault, Elie Aboud, qui n’ont pas supporté qu’un film dise et montre un certain nombre de choses sur l’histoire de l’Algérie coloniale et sur la guerre d’indépendance. Le film est dénigré pour de mauvaises raisons.

  • Des relais suffisamment influents qui ont amené le ministre des Anciens combattants à demander au service historique du ministère de la Défense un rapport sur le scénario du film sur lequel s’est fondé le député Lionnel Luca pour le dénoncer sans l’avoir vu...

Ce qui n’est pas normal, parce que l’Etat n’a pas à s’ériger en critique de cinéma et en décideur de ce qui est bien ou mal dans la production cinématographique. Cette agitation préalable de la part de l’Etat et du milieu politique ne me semble pas une bonne chose. Il y a une liberté de création dans une société démocratique.

  • Sur quoi se fondent les détracteurs du film pour le critiquer ?

Ils se fondent toujours sur les mêmes idées, c’est-à-dire qu’il ne faut pas montrer les exactions de l’armée française, la violence des colons, que ce n’est pas vrai ou bien ce n’était qu’une réponse légitime à une violence préexistante, alors que c’est le contraire qui s’est produit. C’est la même idéologie de justification et de dénégation de la part de gens qui ne veulent pas voir les réalités de l’histoire, qui dénient le droit à la résistance qui s’était exercé contre la colonisation française. Par rapport à ces critiques, je défends le droit du film à montrer ces violences de l’armée française. Il y a des films aux Etats-Unis sur la guerre du Vietnam, y compris sur la guerre en Irak, alors qu’en France, il y a toujours eu une difficulté à parler de la colonisation.

  • Cela ne montre-t-il pas, une fois encore, que la dénégation est encore vivace, même si deux ambassadeurs français ont qualifié les événements du 8 Mai 1945 d’« épouvantables massacres » et de « tragédie inexcusable » ?

C’est ce que j’appelle la croisée des chemins, parce qu’il y a deux discours contradictoires qui se tiennent dans la société française : il y a un discours selon lequel il faut que la France regarde son passé, y compris les pages sombres de ce passé, et les reconnaisse, notamment tout ce qui renvoie à l’histoire coloniale et à l’histoire franco-algérienne ; et puis il y a l’idée selon laquelle il n’y a rien à regretter du point de vue de ce passé colonial qui serait une œuvre positive. A mon avis, la reconnaissance est inévitable, la France ne pourra que le faire parce que c’est intenable d’être dans la dénégation.

  • Vous avez, quant à vous, vu le film, qu’en avez-vous retiré ?

Ce film tiré d’épisodes qui jusque-là n’avaient pas été traités dans une fiction et restent méconnus des Français, totalement niés à l’époque et encore mal reconnus. J’ai toutefois des remarques à faire sur la manière dont le cinéaste a évoqué le contexte historique sur certains points, mais je préférerais en parler lorsque le film sera dans les salles, je ne veux pas interférer sur la carrière de ce film qui me semble une œuvre cinématographique qui a le droit d’être présentée, d’être jugée par un jury à Cannes, par un public, par des critiques. Je ne veux pas me situer sur le même plan que le député Lionnel Luca qui parle alors qu’il n’a pas vu le film.

  • Comment avez-vous été amené à voir le film ? A quelles fins ?

Avec quelques collègues historiens qui souhaitaient réagir aux prises de position de MM. Luca et Falco, lorsqu’elles sont apparues dans les médias (un texte signé par des historiens et intellectuels, dont Pascal Blanchard, Benjamin Stora, Gérard Noriel, Mohammed Harbi et le directeur des éditions La Découverte, devra être publié dans la presse, ndlr) nous avons voulu exprimer notre désaccord avec ces réactions d’autant plus que des groupes ont appelé à manifester contre ce film au Festival de Cannes. Nous avons appris aussi qu’il y avait des pressions sur le festival, sur les circuits de distribution ; nous nous sommes dit que ce serait bien de voir le film si une occasion venait à se présenter. C’est comme cela que j’ai pu personnellement le voir.

  • Des historiens ont travaillé sur ces questions...

Les historiens ont travaillé, la société française commence à connaître un certain nombre de faits, mais en son sein, il y a des différences selon les classes d’âge, les périodes où les individus ont été à l’école, selon les sensibilités politiques, les cultures de groupes. Ce n’est pas un hasard si des élus qui ont porté ce discours de dénégation et de légitimation de la colonisation se situent géographiquement dans le Midi de la France.

Des livres pour comprendre

Pour comprendre les enjeux de la polémique déclenchée par le film de Rachid Bouchareb, il faut, 65 ans après les faits, en revenir à leur histoire, que l’on pourra découvrir à travers cinq livres importants qui ont été publiés ces dernières années aux éditions La Découverte [3] :

  • Yves Benot, Massacres coloniaux. 1944-1950 : la IVe République et la mise au pas des colonies françaises, La Découverte, 1994 (édition de poche : 2001)
  • Boucif Mekhaled, Chroniques d’un massacre. 8 mai 1945 : Sétif, Guelma, Kherrata, Syros, 1995
  • Annie Rey-Goldzeiguer, Aux origines de la guerre d’Algérie, 1940-1945. De Mers-El-Kébir aux massacres du Nord-Constantinois, La Découverte, 2001 (édition de poche : 2006).
  • Marcel Reggui, Les Massacres de Guelma. Algérie, mai 1945 : une enquête inédite sur la furie des milices coloniales, La Découverte, 2006 (édition de poche : 2008).
  • Jean-Pierre Peyroulou, Guelma, 1945. Une subversion française dans l’Algérie coloniale, La Découverte, 2009.

Sans oublier le témoignage majeur de l’historien et militant Mohammed Harbi, qui relate dans le premier tome de ses mémoires l’épopée de la Fédération de France du FLN pendant la guerre de libération algérienne, au cœur du film Hors-la-loi : Mohammed Harbi, Une vie debout. Mémoires politiques, tome 1 : 1945-1962, La Découverte, 2001.

Ainsi que les ouvrages de référence de l’historien Benjamin Stora :

  • Histoire de la guerre d’Algérie (1954-1962), La Découverte, coll. « Repères », 1991.
  • La Gangrène et l’oubli. La mémoire de la guerre d’Algérie, La Découverte, 1991 (édition de poche : 1998).

Voir en ligne : les œuvres sur la guerre d’Algérie devront-elles être soumises à une "précensure" ?


[2Gilles Manceron est l’auteur notamment de Marianne et les colonies, publié aux éditions La Découverte.

Vous trouverez sur ce site les textes de ses interventions lors de colloques qui se sont tenus à Guelma :

  • en 2008, tout d’abord,
  • puis en 2009.