Histoire coloniale et postcoloniale

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un rapprochement nécessaire : du fichier des Juifs au fichier ELOI, par Georges Gumpel

dimanche 26 octobre 2008

Le rapprochement est nécessaire, non pas que les finalités (destruction industrielle massive de populations entières) soient les mêmes, mais le processus étant mis en route, nul ne peut prévoir les développements futurs de cette politique infernale.

Français juif, enfant caché pendant la Seconde Guerre mondiale et fils de déporté mort pour la France, Georges Gumpel a écrit ce texte en avril 2008 [1].

1940-2008 : la France et ses lois racistes

Notre voix juive est chargée de mémoire, chargée d’expériences.

En 1991, une partie du Fichier des Juifs constitué par la police est mis à jour…
Le 5 décembre 1997, ce fichier est déposé dans la crypte du Mémorial du Martyr juif inconnu à Paris.
Au cours de cette cérémonie, Jacques Chirac - alors président de la République - évoque “ l’abdication morale du régime de Vichy ”.

Cette abdication morale française qui a alimenté, pour partie, le système concentrationnaire nazi.
Cette abdication morale sur laquelle, sans cesse, il est nécessaire de revenir si nous voulons comprendre la situation actuelle.

Entre la fin janvier 1945 – date de la libération du camp d’Auschwitz par l’armée soviétique – et le 8 Mai 1945 – date de la libération du dernier camp d’extermination, celui de Mauthausen et de ses camps satellites en Autriche –, le monde découvrait toute l’ampleur du phénomène concentrationnaire : la réduction en esclavage de centaines de milliers d’hommes et de femmes, leur destruction, la Solution Finale, ses conséquences.

Ma voix juive est chargée de cette mémoire.
Ma voix est citoyenne, nécessairement engagée.

C’est la raison pour laquelle je parlerai essentiellement du rôle de la France, notre pays, au cours de cette période tragique.

La France a alimenté tout le système concentrationnaire nazi, que les déportations soient répressives ou aux fins de destruction.

La création de camps de concentration (dénomination officielle dans les documents administratifs français de l’époque) sur tout le territoire national dès 1939 est le prélude à cette tragédie, l’étape politique fondatrice à partir de laquelle viendra s’articuler, ensuite, tout le processus criminel de Vichy.

Les premiers camps de concentration français sont créés en janvier 1939 pour interner les Républicains espagnols fuyant la répression franquiste à la fin de la Guerre d’Espagne. Ils seront les premiers livrés aux nazis, dès le début de l’année 1941, laissant leurs places aux juifs étrangers arrêtés, enfants compris…

La déportation des Républicains espagnols est répressive, tout comme l’arrestation, l’internement et la livraison aux nazis de tous les opposants politiques et des résistants (s’ils n’étaient fusillés comme otages ou parce que condamnés à mort).

La déportation des juifs, elle, est destructive : la livraison aux nazis des juifs arrêtés, internés dans les différents camps, puis leur transfert au camp de concentration de Drancy, dernière étape avant leurs déportations.

La part française de responsabilités dans la destruction des juifs vivant en France – environ 330.000 personnes au début de la Guerre (150.000 français, 180.000 étrangers) – est importante à connaître, le processus employé également.

La politique raciste et xénophobe à l’égard des juifs s’est mise en place en plusieurs étapes, avant et dès la mise en place du gouvernement de Pétain, dit de Vichy, en juin 1940.

Le premier décret raciste est antérieur à Vichy, il est du 6 avril 1940 : il interdit la circulation des " nomades " sur l’ensemble du territoire national. Ceux-ci doivent se déclarer aux gendarmeries les plus proches.

Puis, le 13 mai 1940, est mis en place le premier fichier des " étrangers de race juive "…

Le 27 septembre 1940, la Gestapo, en zone occupée nord, ordonne le fichage des juifs vivant dans cette zone. La police française est chargée de la réalisation de cet objectif. Cette ordonnance allemande est a l’origine du premier fichier juif concernant tous les juifs, français et étrangers vivant en zone occupée. La police française remet gracieusement un exemplaire de ce fichier à la Gestapo… Ce fichier est connu aujourd’hui sous le nom de Fichier Juif de la Police (" fichier Tulard ").

Le 3 octobre 1940, le gouvernement de Vichy promulgue le premier Statut des Juifs.

Puis c’est l’ordonnance du 4 octobre 1940 qui décrète l’internement de tous les Tsiganes, ces fameux " nomades " visés par le décret du 6 avril 1940.

Moins de quatre mois auront suffi après la formation du gouvernement de Vichy pour mettre en place les textes essentiels qui deviendront les outils majeurs de la déportation et de la destruction. Moins de quatre mois, alors que l’Allemagne nazie aura mis plusieurs années pour mettre en place son dispositif législatif répressif et destructeur…

Puis, en mars 1941, c’est la création du Commissariat Général aux Questions Juives (CGQJ).

Ensuite, avec le second texte sur le Statut des Juifs du 12 juin 1941 s’effectue la mise en œuvre méthodique du recensement de tous les juifs - français et étrangers - vivant sur le territoire national, et la mise en place officielle d’un Fichier Juif central.

A cette date, l’ensemble du système répressif et destructeur est en place.

Le processus s’articule de la façon suivante :

exclusion, fichage, rafle, internement

Puis livraison aux nazis pour déportation.

Les moyens gouvernementaux sont :

  • au niveau central de l’Etat - les lois et les décrets.
  • dans chaque département, les relais gouvernementaux pour application sur tout le territoire sont les Préfectures, la Police et la Justice.

C’est ce triptyque majeur,

Préfecture / Police / Justice

rouage administratif central, qui a accepté et appliqué, sans état d’âme, cette politique raciste criminelle, l’a banalisée, transformée en un travail de routine normal.

Le racisme, l’antisémitisme d’Etat, deviennent une norme administrative banale, intégrée aux tâches quotidiennes des agents des services administratifs publics.
Ces services ont repris à leur propre compte et largement diffusé un vocabulaire raciste (émanant certes de l’occupant) mais, là aussi, sans état d’âme. Ils ont fait leur ce langage sans y apporter la moindre distanciation. La détection du juif se trouve ainsi intégrée à un travail administratif de routine somme toute banal [2].

L’historien Raul Hilberg a écrit :

" Une évidence s’impose : les Français firent mieux que les Allemands en matière de spécialisation des services administratifs affectés à la destruction " [3].

Deux grandes dates sont à retenir de cette politique française :

  • l’organisation et la mise en œuvre de la grande rafle du 16 juillet 1942, dite " rafle du Vel’d’Hiv " en zone nord où, pour la première fois, le gouvernement français livre aux nazis les enfants juifs avec leurs parents.
  • l’organisation et la mise en œuvre des rafles d’août 1942 en zone libre, avec livraison aux nazis des personnes arrêtées, enfants compris.

Deux rafles qui n’auraient été possibles, compte tenu de leur ampleur, sans l’outil majeur qu’a été le Fichier Juif mis en place dans les Préfectures et centralisé au Commissariat Général aux Questions Juives (CGQJ).

Deux rafles qui n’auraient été possibles sans la participation active des différents rouages : les Préfectures, la Police et la Gendarmerie, les services des transports publics.

L’occupation totale de la France par les Allemands ne changera rien dans le processus français. Les deux politiques, française et allemande, se compléteront, non sans quelques frictions parfois, l’une aidant l’autre le plus souvent, jusqu’à la Libération. Deux politiques racistes et antisémites destructrices complémentaires sont à l’œuvre, se nourrissent mutuellement :

  • la politique antisémite et répressive de Vichy
  • la politique antisémite et destructrice nazie

Auschwitz et tout le système concentrationnaire nazi ont été alimentés par ce processus jusqu’à la Libération.

A la Libération, le Gouvernement Provisoire de la République annule tout le corpus inique de lois et décrets de Vichy, à l’exception des textes visant les Tsiganes… Leur internement, dans les camps de concentration français, se prolonge jusqu’à la fin 1945-début 1946…

La politique coloniale, avec tous ses méfaits, est maintenue sinon amplifiée sur l’ensemble de ce qui est appelé, à cette date, " l’Empire Français ", avec l’accord politique de tous les partis, toutes tendances politiques confondues :

  • en Algérie : massacres du Nord-Constantinois le 8 Mai 1945 et les jours suivants
  • à Madagascar, massacres en 1947
  • en Indochine, guerre de libération nationale de 1946 à 1954

Politique coloniale qui ne pouvait que maintenir et entretenir le racisme comme fond idéologique, même aux lendemains de la Guerre, dans la conscience nationale – ce racisme contre lequel nous ne cessons de lutter encore à ce jour

Aujourd’hui, avec la mise en place du ministère de l’Immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du co-développement placé sous la responsabilité de Brice Hortefeux, avec l’ensemble du corpus répressif visant les étrangers demandeurs d’asile, dont le décret du 26 décembre 2007 portant sur la création du fichier ELOI comme éloignement, nous assistons à la destruction méthodique du droit français mis en place à la Libération.

Nous sommes alors totalement fondés à nous interroger sur la nature de cette politique raciste et xénophobe mise en œuvre par le gouvernement sous l’impulsion de N. Sarkozy.

A mettre en parallèle les années noires de Vichy, les similitudes avec la politique actuelle. [4].

Naturellement, il existe entre ces deux périodes des différences considérables que nous ne nions absolument pas. Mais, une fois cela affirmé, si l’on considère le comportement des autorités françaises, les similitudes sont manifestes.

En premier lieu, la présence de certaines personnes est présentée comme " un problème ", et tous les esprits " raisonnables " s’accordent pour estimer que ce " problème " exige une solution.

Hier, il s’agissait de la " question juive " ; aujourd’hui, de la droite à la gauche, tous les dirigeants affirment en chœur que l’immigration illégale met en péril nos équilibres sociaux et économiques, notre " identité ", qu’il est nécessaire de a refouler. Les désaccords ne portent que sur la méthode. Les solutions envisagées passent toutes par l’expulsion, partielle ou totale, des personnes jugées indésirables.

En 1940-1944, l’expulsion des personnes " en surnombre dans l’économie nationale " se traduit par leur livraison aux autorités d’occupation nazies, leur déportation.

Aujourd’hui, les sans-papiers, demandeurs d’asile pour la plupart, sont renvoyés dans des pays dont certains sont soumis à des dictatures impitoyables, ravagés par des guerres civiles, tous marqués par le sous-développement, la pauvreté.

Bien entendu, les conséquences finales sont infiniment moins tragiques aujourd’hui qu’hier, mais ce qui est caractéristique, dans les deux cas, c’est que l’Administration française se désintéresse des conséquences de ces expulsions : ce n’est pas son affaire.

En 1940-1944, les autorités françaises ne voulaient pas savoir ce qui adviendrait des populations juives déportées " à l’Est ".

Aujourd’hui, ce qui compte pour le gouvernement, c’est de se débarrasser d’hommes, de femmes et de leurs enfants dont, sitôt la frontière franchie, le destin lui est totalement indifférent.


Ces expulsions nécessitent la mise en place du même processus qu’en 1940-1944 :

exclusion, fichage, rafle, internement

Mais avec le fichier ELOI, l’Administration française franchit un nouveau pas.

Le triptyque répressif

Préfecture / Police / Justice

dispose d’outils jamais connus jusqu’à ce jour. Comme le soulignent justement la Cimade, le GISTI et la Ligue des Droits de l’Homme, le fichier Eloi vient confirmer la signification réelle de celui ci : " l’Administration de l’expulsion s’organise et se rationalise de manière de plus en plus précise. En un mot : elle s’industrialise" (communiqué du 3 janvier 2008).

Le temps des rafles, des arrestations, de la traque de l’Autre, de l’arrestation des enfants dans leurs écoles, de l’internement dans les centres de rétention et des expulsions massives est à nouveau inscrit dans notre quotidien.

Les commémorations ont pour but de nous rappeler ce passé tragique mais également de nous prévenir et de nous armer pour lutter contre les effets destructeurs du racisme, de la xénophobie, du rejet de l’Autre que l’on voit à nouveau s’installer ici et ailleurs.

Aussi, aujourd’hui, nous devons impérativement :

  • refuser l’idéologie de l’exclusion, du racisme en général, sous toutes ses formes, dont celle majeur qu’est l’islamophobie
  • refuser les lois et les textes xénophobes à l’encontre des demandeurs d’asile - sans papiers
  • refuser la politique des Centres de Rétention Administratifs (CRA), les internements massifs de longue durée, les expulsions et leurs quotas
  • refuser que l’on expulse, ici en France, 25 000 personnes par an, ce qui est exactement le chiffre moyen annuel des juifs déportés de France entre 1941 et 1944 !

Cette politique criminelle qui faisait dire aux rares survivants à la libération des camps nazis " plus jamais ça ! " est à nouveau dans l’air du temps.

Et bientôt, en Europe puis en France, des projets d’internement de longue durée (18 mois !) sont évoqués, pour de larges pans de populations fuyant les guerres, le racisme et la misère. Projets d’internement qui nécessiteront, obligatoirement, la création de camps adaptés aux nombres envisagés de personnes internées, la mise en place de moyens nécessaires pour maintenir enfermées ces populations - moyens répressifs, naturellement, afin de réprimer et mater les révoltes éventuelles.

La proposition scandaleuse de N. Sarkozy de demander à ce que des jeunes d’aujourd’hui soient porteurs de la mémoire d’un des 11.000 enfants juifs de France exterminés par les nazis, outre qu’elle est abjecte, pose la question centrale de ce que doit être la lutte contre le racisme. Il convient de dénoncer la perversité de cette proposition qui masque le rôle central de la France dans la déportation de ces enfants juifs, dont la plupart, contrairement aux affirmations de N. Sarkozy, n’étaient pas français.

Nous pouvons nous demander à quel objectif répond cette volonté de transformer l’école en un sanctuaire religieux dédié à Auschwitz. Cette démarche ne répond à aucun critère pédagogique. Dans le contexte politique d’aujourd’hui, il ne s’agit pas d’une démarche mémorielle de plus, mais bien d’une provocation. C’est une occultation et un oubli que l’on veut nous imposer. Le génocide perpétré par les nazis est un crime abject. De quel droit ce crime peut-il être instrumentalisé ?

En quoi ce gouvernement français qui a créé le ministère de " l’identité nationale ", remake du Commissariat Général aux Questions Juives, est-il compétent pour nous parler de mémoire ?

Nous ne pouvons pas continuer à évoquer Auschwitz et les autres camps nazis, ainsi que les politiques criminelles à l’origine de ces monstruosités résumées sous le concept juridique de crimes contre l’Humanité, comme de l’histoire ancienne dont nous serions à jamais protégés. Il n’en est rien.

Les rapprochements sont nécessaires.
Non pas que les finalités (destruction industrielle massive de populations entières) le soient.
Mais le processus étant mis en route, nul ne peut prévoir les développements futurs de cette politique infernale.

Georges Gumpel

[1Georges Gumpel fut notamment partie civile au procès de Klaus Barbie, jugé à Lyon en 1987 pour crimes contre l’Humanité. Il est aujourd’hui délégué régional Rhône-Alpes de l’Union juive française pour la paix : UJFP, association notamment investie dans la lutte contre la politique xénophobe de l’Etat français, à travers la plate-forme du Réseau Education sans frontières : RESF.

Nous remercions le site http://www.acontresens.com de nous avoir autorisé à reprendre ce texte.

[2Tal Bruttman, Au bureau des affaires juives, La Découverte, 2006.

[3Raul Hilberg, La destruction des juifs d’Europe, Fayard, 1988.

[4Sur ce point, voir Emmanuel Terray, “1942-2006, réflexions sur un parallèle contesté”, par Emmanuel Terray de janvier 2007, texte dont sont repris ici un certain nombre de passages.