« treize chibanis harkis »

publié le 16 novembre 2006 (modifié le 17 novembre 2006)

Dans cet ouvrage, Fatima Besnaci-Lancou présente treize vies blessées de harkis. Ils furent reçus avec leurs familles par la France avec mépris et indifférence. On n’a jamais cessé de mentir à ces déracinés, leur affirmant qu’ils étaient français quand on avait besoin d’eux, avant de leur signifier qu’on ne les considérait pas comme tels quand on n’avait que faire d’eux en France. Ils ne réclament aucune réparation matérielle ; comme Ali, dont vous lirez le témoignage ci-dessous, ils demandent simplement qu’au moins leurs enfants connaissent un jour la vérité [1].

Ali – 66 ans

Je suis devenu harki lorsque mon père a été égorgé par des indépendantistes en 1957.
Enfant de la région de Guelma, j’avais fréquenté l’école coranique où j’avais appris l’arabe. Je courrais vite. J’étais aussi rapide que le vent. Après l’école je travaillais avec mes frères à la ferme de mes parents.

Le 10 mai 1945, Guelma avait subi de très grandes violences de la part de l’armée française et de certains colons. Les soldats d’origine algérienne qui avaient aidé les français à combattre les allemands pendant a deuxième guerre mondiale étaient rentrés après avoir fêté, en France, la fin de la guerre. Ils attendaient un geste de la part du gouvernement français. Ils étaient persuadés de recevoir plus d’égards, une véritable citoyenneté et en général un peu plus de droits. Comme remerciement, ils reçurent la mort pour eux et leurs familles.

Pendant la guerre d’Algérie, celle qui avait commencé en novembre 1954, beaucoup d’Algériens, aussi incroyable soit-il, s’étaient engagés dans l’armée française à cause de la violence du FLN. C’était le cas de certains harkis de ma région.

Mon père était fils unique. Il était très actif. En plus de la ferme, en 1955, il avait créé un petit commerce à 30 kilomètres de Guelma. Il vendait de tout, comme dans tous les commerces en Afrique. Nous l’aidions beaucoup, mes frères et moi. Nous partagions notre temps entre la ferme et le commerce.
Un jour de 1957, mon père fut retrouvé égorgé par des indépendantistes.

Pendant trois jours, nous n’avons pas su où il était. Ma mère pleurait. C’est elle qui m’a annoncé sa disparition. Je me souviens du moment où elle m’a dit : « Ton père est arrêté depuis une demi-heure ». Je l’avais serrée contre moi.

C’est seulement au bout du troisième jour que j’ai appris sa mort. Après avoir été tué, il avait été abandonné dans la nature. Je suis allé le reconnaître et suis resté un long moment, complètement traumatisé, à me demander ce que je devais faire. C’étaient les restes de mon père. L’essentiel de son corps avait été dévoré par des animaux sauvages. Je ne pouvais pas pleurer. ; aucune larme n’aurait pu apaiser mon chagrin.
Après l’enterrement, nous avions quitté notre ferme et fermé le commerce. Isolés, nous n’étions plus en sécurité. Pendant la guerre, tous les gens habitant la campagne étaient en danger de mort. Nous avons dû emménager dans un petit appartement à Guelma, la ville la plus proche.

En 1957, j’avais 18 ans ; j’étais en âge de faire mon service militaire. J’ai été affecté dans la gendarmerie. A la fin de mon service, je me suis engagé comme harki jusqu’à l’indépendance.

Après le 19 mars, un officier de la gendarmerie m’a promis de s’occuper de moi. Il m’a proposé de m’engager dans l’armée active et j’ai accepté. C’était la seule condition pour pouvoir être sauvé et rejoindre la France. J’ai eu beaucoup de difficultés administratives. J’ai dû négocier longtemps pour pouvoir emmener avec moi ma femme et mon enfant de six mois.

Nous avons quitté l’Algérie, avec quinze autres familles, le 3 juin 1962. Sur le bateau, il y avait aussi beaucoup de très jeunes militaires. Ils étaient très heureux de la fin de la guerre et aussi de rentrer chez eux. Notre désespoir contrastait avec leur bonheur. Quand la sirène du bateau a retenti, ce fut un déchirement. Nous regardions s’éloigner notre pays.

Nous sommes arrivés à Marseille le 4 juin 1962. Des religieuses nous attendaient. Elles ont tenté comme elles ont pu de s’occuper des enfants. Un militaire nous dirigea vers la gare SNCF. Des immigrés algériens nous accueillirent à coups de pierres et de crachats. Les femmes se sont mises à crier et à protéger les enfants comme elles le pouvaient. Gros coup de panique. Arrivés dans les wagons, certains se rendirent compte qu’ils avaient égarés des enfants. Nous avons vu arriver des gardes mobiles. Ils avaient essayé de mettre un peu d’ordre et surtout aidé à récupérer les gosses. Nous avons entendu des coups de feu. De nouveau, nous nous sommes tous mis à crier. Il a fallu au moins deux heures pour faire revenir le calme et faire partir le train vers le département de l’Essonne. Là, nous avons été logés dans un grand hangar appartenant à l’armée. Nous dormions sur de la paille.
Une semaine après notre arrivée, nous avons repris le train avec trois autres familles en direction de La Courtine dans le département de La Creuse. Nous étions attendus au camp de manœuvres militaires International de la 35ème compagnie de La Courtine. Des camions militaires nous attendaient à la gare. Il faisait nuit lorsque nous sommes arrivés dans le camp où se trouvaient les baraques qui devaient nous servir de logement.

Après deux jours de repos, j’ai repris mon service puisque j’étais toujours militaire. Là, j’ai fait connaissance avec des soldats de nationalités très diverses : des anglais, des hollandais ou des allemands.

Les soldats nous trouvaient très bizarres. Pour eux, nous parlions une langue très étrange. Nous étions tellement mal en point que nous ressemblions à des clochards.

Dès le premier jour, un grand rassemblement a été organisé dans la grande cour. Après le lever du drapeau tricolore et les instructions données, le Colonel donna l’ordre à l’ensemble des soldats de partir, sauf aux harkis. Il nous a dit : « Un camion vous attend. Vous allez demander la nationalité française à Limoges. ». Nous nous sommes regardés avec stupeur : nous pensions être déjà français. Ce jour-là, nous avons tous dit « oui » et nous sommes devenus deux fois français.

Nos épouses n’ont eu leur carte de nationalité française que plus tard, avec l’aide de l’assistante sociale du camp militaire.

Je me souviens qu’en 1963 la caserne de La Courtine avait reçu, en très grande pompe, le général de Gaule. Une grande tente avait été dressée dans la cour d’honneur ; un grand bataillon de gardes mobiles avait été placé autour de la tente, au moins une semaine avant.
Le jour de la visite du chef de l’état, nous, les harkis, avons été consignés à l’extérieur de la caserne toute la journée. Nous avons mangé dehors et avons été ramenés à la caserne le soir, après le départ du général.

Comme pendant la guerre, les français ne faisaient pas confiance aux arabes. Un jour, des gendarmes, en l’absence des hommes, ont demandé aux femmes si nous avions des armes. Une fille kabyle a crié sa colère en leur répondant « Les seules choses que nous possédons sont de vieux chiffons. Nous pouvons vous les donner si vous voulez ! »

Un jour, j’ai su que mes quatre frères restés en Algérie étaient au camp de Rivesaltes. J’ai posé une semaine de permission et suis allé les voir pour les faire sortir de là. Arrivé à l’entrée de ce lieu immense et désespérant, un militaire les avait fait appeler par haut parleur : « La famille XXXXX est demandée au bureau du commandant. ». Je fus bien sûr très soulagé de revoir mes frères.

Je les ai fait venir à La Courtine et embaucher dans une usine grâce à l’aide d’un ancien médecin militaire. Malheureusement, ils ont dû repartir très vite vers le camp du Larzac, en raison d’un climat très tendu. Ils craignaient des représailles de la part des travailleurs immigrés.

L’année d’après, nous nous sommes tous retrouvés dans le camp du Puycelci, dans le Tarn. Puis, pour ma famille et moi, ce fût Gaillac depuis 1963.

Quarante ans après, j’attends toujours de savoir pourquoi la France a abandonné les harkis en 1962. Je n’oublierai jamais. Je n’ai pas besoin d’argent. Je veux qu’au moins nos enfants connaissent un jour la vérité. Il paraît que l’on va nous donner quatre sous. Cet argent remplira nos poches de vent. On vit avec ce que l’on a. Nous voulons seulement que l’on nous rende notre honneur.

Je ne suis jamais retourné en Algérie. Nous n’avons rien à demander au gouvernement algérien. Nous sommes français, c’est donc à la France de régler nos problèmes. Nous ne pouvons pas circuler librement entre les deux pays. Il faut une volonté politique pour que ça devienne possible. Lorsque Boutéflika nous avait insultés, aucun de nos gouvernants n’a réagi. J’ai vu à la télévision l’accueil fait aux pieds-noirs. Pour les harkis, rien. Nous avons été sacrifiés pour des raisons politiques et économiques. Malgré tout, nous avons élevé nos enfants dans le respect de la République et dans la tolérance. L’état français ne nous respecte pas.
Je voudrais retourner à Guelma pour voir l’endroit où mon père a été tué.
Pour finir, je veux rendre hommage à nos épouses. Elles ont tellement souffert. Elles ont tellement bien pris soin de nos enfants.

[1Fatima Besnaci-Lancou, présidente de l’association “Harkis et Droits de l’Homme”, Treize chibanis harkis, avec une préface de Gilles Manceron, éd. Tiresias, sept. 2006, 10€.