Histoire coloniale et postcoloniale

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tirailleurs sénégalais : ils sont toujours là

vendredi 27 juillet 2007, par la rédaction

« Le triptyque justice, égalité et équité semble coller à sa bouche. Il [Nicolas Sarkozy] ne manque jamais l’occasion, dans ses discours, de faire part de sa détermination et de sa volonté à conserver ces valeurs. Mais, parfois, les actes qu’il pose sont en parfaite contradiction avec les valeurs dont il se réclame. L’épineuse question de la décristallisation des pensions entre les anciens combattants français et leurs frères d’armes sénégalaise ne semble pas relever, au constat, d’une injustice. Ce dossier qui avait connu un début de solution avec l’ancien Président français, Jacques Chirac, est enseveli pour ne pas être dépoussiéré devant Sarko. »

Ndiaga Ndiaye [1]

Désespoir d’un volontaire libre

Je n’y comprends rien, dit l’Adjudent : un Sénégalais — et volontaire !
Il est là depuis quinze jours, qui tourne en rond, ruminant
la nouvelle Grande Bêtise
Et le nouvel affront — son front qui sue ! — de son sacrifice payé en monnaie fausse.
Il ne demandait même pas les cinquante centimes — pas un centime
Seulement son identité d’homme, à titre posthume.
 [2]

Les tirailleurs du foyer de Bondy [3]

Les tirailleurs du foyer de Bondy.

Ce samedi après midi, dans la cuisine du foyer Sonacotra de Bondy, c’est le rendez-vous des tirailleurs. Décorations de guerre collées sur leurs boubous, les six anciens combattants sénégalais, qui ont tous au-delà de 70 ans sont très heureux de venir raconter leur engagement dans l’armée française. La plupart sont revenus en France pour se soigner et séjournent dans ce foyer de Bondy seuls. Leurs femmes et leurs enfants sont restés au pays et ils ne peuvent obtenir de visas pour venir les visiter.
C’est Nordine Nabili, l’un des journalistes qui parrainent le Bondy Blog qui a convoqué cette assemblée. Ils n’ont pas combattu pendant la seconde guerre mais la plupart sont allés en Indochine, en Algérie, au Niger ou en Mauritanie avant de retourner au Sénégal après l’indépendance.

«  J’étais engagé volontaire » nous dit Baldé Yéro 73 ans. « Je n’étais pas pauvre. Mon père était chef de Canton. J’ai choisi de servir la France ». Ils gardent tous en travers de la gorge “l’abandon” de la France après leur engagement. Ils se présentent tour à tour en citant leur classe, leur date d’incorporation et le terrain de leurs missions.

Bamba Babacar, classe 52, incorporé le 1er Mars 53 nous explique son parcours, son engagement en Asie et en Afrique. « Nous avons passé notre jeunesse pour la patrie, on est sorti sans rien  ». « Lors de la dernière visite de Jacques Chirac à Dakar, on lui a dit que s’il ne faisait rien pour nous, il devait au moins faire quelque chose pour nos enfants, les laisser venir travailler en France, il a pris bonne note mais rien n’a été fait. »

Sagné Ousmane brandit ses photos de guerre, nous parle de ses médailles militaires obtenues en Mauritanie où on le nomme sergent. « Je voulais faire carrière dans l’armée mais j’ai été libéré de force en 1963  ».

Ils sont très reconnaissants envers l’équipe du film Indigènes d’avoir “déterré” ce problème. Ils avouent tous aussi que les associations d’anciens combattants français les ont toujours soutenus dans leur démarche. « Au combat, on était côte à côte. On disait, on est des Français, le drapeau bleu blanc rouge on va le défendre, mais après, l’armée nous a oubliée ».

Les pensions qu’ils touchent sont ridicules, ceux qui n’ont pas de pensions proportionnelles touchent 27 euros par mois.
Pour les autres, les pensions cristallisées en 1959 ne sont guerre plus importantes.
« Ce que nous touchons en trois mois, les anciens combattants français le touchent deux à trois fois en un seul mois » nous dit Mamadou Sarr, ancien parachutiste en Indochine et en Algérie.
Alors ce que ce film a fait pour la décristallisation des pensions les touche beaucoup. « On arrive à survivre depuis des années parce qu’on est ici, dans ce foyer, avec nos camarades et on s’entraide, sinon on ne pourrait pas ».
Seul Madani Gaye, le doyen de 80 ans regrette que ce film ne montre pas assez l’engagement de tous les Africains. « Il n’y a pas une seule section de tirailleurs sénégalais sur ce film, ce n’est pas normal ». [...]

On sent dans leurs paroles beaucoup de déception, de rancoeur mais aucune haine et surtout, beaucoup de dignité. « Nous sommes musulmans et notre religion nous apprend à patienter », nous dit le doyen.
Le soleil commence à tomber dans la petite cuisine du foyer et les tirailleurs repartent dans leur chambre pour se préparer à la rupture du jeûne.

Mohamed Hamidi

Des Français n’ont pas oublié

par Françoise Croset, présidente de l’Ahtis [4]

Concernant les anciens combattants de l’armée française venus des colonies, l’année 2006 fut une césure, celle du succès de masse du film Indigènes de Rachid Bouchareb.
Onze ans auparavant, en 1996, une première brèche s’était ouverte dans la chape de silence qui régnait en France au sujet de ces soldats : ce fut, dans le contexte du mouvement des sans papiers de Saint Ambroise et Saint Bernard, la référence explicite de certains d’entre eux à leurs pères ou grands-pères qui avaient donné leur sang pour la France.

Mais auparavant, durant les longues années qui vont de la deuxième guerre mondiale à 1996, rares furent en France les voix qui s’élevèrent pour parler des anciens combattants africains de l’armée française. Parmi ces voix, celle de Senghor, dans ses poèmes du recueil Hosties Noires [5]. Il y eut aussi celle de l’infatigable colonel Maurice Rives, qui depuis 1964 se bat pour que soient décristallisées les pensions des anciens combattants des colonies, et qui fut l’un des tous premiers auteurs d’un ouvrage historique français sur ces « soldats oubliés » ainsi qu’il les nomme [6]. Citons également Joseph Conombo, ancien soldat des troupes coloniales, qui publia un livre, Souvenirs d’un tirailleur sénégalais [7].

Moins connus sont d’autres Français qui oeuvrèrent également pour faire vivre le souvenir des tirailleurs sénégalais et des autres combattants de l’armée française venus des colonies. Ils le firent là où ils vivaient, dans des bourgs ou des villages dans lesquels eurent lieu des combats lors de la deuxième guerre mondiale. De ces témoins des lieux, je me propose d’évoquer ici deux figures : Albert Poiret d’Airaines, et Suzanne Russier, de Chasselay.

Albert Poiret, aujourd’hui décédé, vivait dans le bourg d’Airaines (Somme). Il avait 18 ans lors des combats de juin 1940 quand l’armée allemande envahit la France. Il vécut toujours à Airaines, où il tint après la guerre, avec son épouse Raymonde, un café puis un hôtel-restaurant.

C’est à son initiative que fut édifiée à Airaines en 1965 une stèle [8] en l’honneur du capitaine Charles N’Tchorere, officier français d’origine gabonaise qui combattit avec acharnement avec les soldats et officiers du 53° Régiment d’Infanterie Coloniale Mixte lors de la défense d’Airaines, les 6 et 7 juin 1940 face à l’offensive de la Wehrmacht venant du Nord de la France. Charles N’Tchorere, fait prisonnier par les troupes allemandes avec quelques survivants des troupes françaises, fut assassiné le 7 juin d’une balle dans la tête par un soldat ou un officier allemand. La stèle que fit dresser Albert Poiret porte l’inscription suivante : « Au capitaine N’Tchorere mort héroïquement le 7 juin 1940 et à tous les combattants d’Afrique Noire qui ont versé leur sang pour la France ».

La volonté de M. Poiret, qui réunit les deniers nécessaires à l’édification de la stèle, fut d’empêcher que l’oubli efface le combat et les souffrances de ces soldats, dont un très grand nombre venait des colonies françaises d’Afrique et que soit honoré le nom du capitaine N’Tchorere. La stèle témoigne de l’inscription de ces hommes dans l’histoire du bourg d’Airaines.
Après le décès d’Albert Poiret, son épouse Raymonde [9], son frère Robert et d’autres habitants du bourg ont poursuivi et poursuivent la tâche qu’il avait engagée [10] .

Suzanne Russier est une habitante du village de Chasselay, situé au nord de Lyon, village qui fut le lieu d’importants combats entre l’armée française et la Wehrmacht les 19 et 20 juin 1940. Elle avait alors dix ans. Elle vit les soldats africains du 25° Régiment de Tirailleurs Sénégalais prendre position dans le village ; ils avaient eu l’ordre de tenir coûte que coûte, Chasselay et les villages voisins occupant une positon stratégique importante pour la défense de Lyon face à l’offensive de la Wehrmacht. Comme les autres habitants du village, elle resta cachée pendant les combats (elle-même, avec sa famille, était à l’abri dans une cave). Avec les autres habitants, elle découvrit le 20 juin avec horreur le massacre qui avait été perpétré par les troupes allemandes (une unité de S.S.) : 51 gradés et tirailleurs (8 militaires européens et 43 militaires africains) du 25° R.T.S. avaient été assassinés par les Allemands dans un champ proche du village ; leurs corps avaient été ensuite broyés par les chenilles des chars… Suzanne Russier, encore aujourd’hui, se rappelle de l’odeur des corps broyés qui avait envahi Chasselay.

30 juin 1945 : Défilé devant le Tata. (Coll.M.S.M. Lyon)Quelques mois plus tard, en 1941-1942, fut construit à Chasselay le cimetière du Tata, destiné à être la sépulture des soldats tués dans le village et aux alentours lors des combats de juin 1940. Tata signifie « enceinte de terre sacrée où sont inhumés les combattants morts au combat ». Cet extraordinaire monument d’architecture soudanaise fut l’œuvre de Jean Marchiani, un ancien combattant de la guerre de 1914-1918 qui habitait la région. Il y consacra toute son énergie à partir de l’été 1940.
Comme un très grand nombre d’habitants de Chasselay, Suzanne Russier est très attachée au Tata et elle ne veut pas que soient oubliés ces soldats venus d’Afrique qui ont combattu et qui, pour beaucoup, sont morts à Chasselay. Elle leur a dédié des poèmes. Voici ce qu’elle écrit dans l’un d’eux [11] :

« Un nuage est passé sur notre beau village
Il y a bien longtemps, c’était au mois de juin
Il a semé la mort dans l’horreur du carnage
Tandis que l’air sentait l’aubépine et le foin »

Madame Russier participe chaque année aux cérémonies de commémoration qui ont lieu au Tata, en juin et lors du 11 novembre. Par son action, par ses poèmes, par ses récits, elle agit en témoin des lieux [12].

D’autres personnes ont œuvré, comme Albert Poiret ou Suzanne Russier, pour conserver la trace du combat des soldats africains lors de la deuxième guerre mondiale.
Ces hommes et ces femmes ont été, et sont encore pour certains, des témoins des lieux. Après avoir vu ce qui s’est passé dans la ville ou le village où ils vivaient lors de la deuxième guerre mondiale, après avoir rencontré les soldats africains de l’armée française, après avoir vu les marques des combats, vu les blessés, les morts, ils ont choisi d’en garder la trace. Leur action est, pour partie, venue d’une conviction forte : ces soldats africains font désormais partie de l’histoire du village, ou de la ville, et cette réalité ne doit pas être oubliée.

Une des tâches des historiens est de rencontrer ces femmes et ces hommes, de recueillir leurs témoignages, de présenter leur action. C’est une des tâches que s’est fixée l’Association pour l’Histoire des Tirailleurs Sénégalais.

Françoise Croset
présidente de l’Ahtis
juillet 2007
Le Tata en 2004. A l’horizon les pentes du Mont Verdun (Photo F. Lescel)

[1Le Quotidien - édition du 27 juillet 2007 :
http://www.lequotidien.sn/articles/....

[2Extrait de « Désespoir d’un volontaire libre », in « Ethiopie », Oeuvre poétique, Léopold Sédar Senghor, éd. 1990 [éd. initiale 1964], Point Seuil, p. 66

[3Nous avons repris de larges extraits d’une page du Bondy blog.

[4Nous remercions Françoise Croset de nous avoir adressé ce texte que nous avons choisi de publier en y associant « Les tirailleurs du foyer de Bondy » ainsi que quelques documents photos. Toutes les notes qui suivent sont de Françoise Croset.

L’ Association pour l’Histoire des Tirailleurs Sénégalais (AHTIS), association loi 1901 créée en 2005, a pour but de favoriser les études historiques sur les tirailleurs et autres combattants d’Afrique de l’armée française en regroupant des historiens, mais aussi des personnes de divers horizons interessées par la question.

Contact : ahtis@hotmail.fr ou Ahtis, chez Mme Croset, 15 quai de la Garonne, Paris 75019
site : http://ahtis-association.blogspot.com.

[5In Léopold Sédar Senghor, Œuvre poétique, éd. du Seuil, Paris, 1990.
Voir aussi l’article publié dans le n°2 du Bulletin de l’Association pour l’Histoire des Tirailleurs Sénégalais, AHTIS, à paraître en août 2007.

[6Maurice Rives et Robert Dietrich Héros méconnus, 1914-1918, 1939-1945 – Mémorial des combattants d’Afrique noire et de Madagascar, éd. Association Frères d’Armes, 1993.

[7Joseph Conombo, Souvenirs d’un « tirailleur sénégalais », éd. L’Harmattan,Paris, 1989.

[8Une première stèle en mémoire des soldats qui combattirent dans le bourg d’Airaines avait été érigée après la deuxième guerre mondiale à l’initiative de l’association des anciens du 53° Régiment d’Infanterie Coloniale Mixte.

[9Elle-même décédée en 2006, mais que j’ai eu la chance de rencontrer, ainsi que M. Robert Poiret.

[10François Rouillard a publié en 2002 un roman historique L’enfer d’Airaines, 5, 6 et 7 juin 1940, aux éditions La Vague verte, 80460 Woignarue.

[11Un nuage est passé, Juin 1940

[12Deux cinéastes de la région lyonnaise ont rencontré de nombreux témoins des combats et du massacre de juin 1940 et ont présenté les entretiens avec eux dans un très beau film réalisé dès 1992 ; il s’agit d’Eveline Berruezo et de Patrice ROobin, auteurs du film Paysages de pierres, le Tata, disponible en cassette vidéo – S’adresser à Espace Mémoire BP 3054 Lyon Cedex 03 – tél/fax : 04 72 34 58 28.