Histoire coloniale et postcoloniale

A propos du film « Tirailleurs »,
quelques rappels historiques par Alain Ruscio
sur les soldats coloniaux de 14-18

publié le 23 janvier 2023 (modifié le 24 janvier 2023)




Les soldats colonisés pendant la Grande guerre :
quelques rappels historiques

par Alain Ruscio, pour le site histoirecoloniale.net

À la veille du premier conflit mondial, les troupes coloniales sont composées de l’armée coloniale proprement dite, créée par décret en 1900, et de l’armée d’Afrique, ou XIXème Corps d’armée. De 1914 à 1918 bien des « indigènes », venus du Maghreb, d’Afrique subsaharienne, d’Indochine, des vieilles colonies [1] et du reste de l’empire, sont venus souffrir - toujours -, mourir - souvent - et se couvrir de gloire - parfois - en France. Cet épisode a fait l’objet de bien des commentaires, depuis un siècle : de la justification de la « mission civilisatrice » - « Ces braves gens, venus de pays si lointains, seraient-ils venus, ne seraient-ils battus avec tant de courage, seraient-ils morts, si nous avions été des oppresseurs ? » disait, par exemple, le général Gouraud en 1924 [2] - à la thématique de la chair à canon sacrifiée avec cynisme.

Le thème de l’Empire, source inépuisable d’hommes, déjà présent avant 1914, prit des proportions parfois démesurées.

Le moins que l’on puisse dire est que les experts militaires se contredisaient : « Les douze ou treize millions d’habitants que compte l’Afrique occidentale française (AOF) peuvent certainement nous donner 200 000 soldats en moins d’un an », écrivait le général Mangin dans son rapport du 26 novembre 1916. Ces déclarations à l’emporte-pièces avaient le don d’irriter d’autres hauts cadres militaires ou civils, beaucoup plus au fait des réalités. Mangin avait de solides adversaires dans la hiérarchie : l’état-major des armées jugeait « dangereux » de faire croire « comme le font certains », que « les ressources en hommes de notre Empire colonial sont inépuisables » [3]. Le Gouverneur de l’AOF, Joost Van Vollenhoven, en particulier, s’opposa au recrutement de masse, par exemple dans cette lettre au ministre des Colonies, André Maginot : « Cet empire africain, qui est pauvre en hommes, est riche en produits, laissez-lui sa misérable population pour le ravitaillement pendant la guerre et pour l’après-guerre ! Pour tirer de ce pays-ci quelques milliers d’hommes, on le mettra à feu et à sang et on le ruinera » (Lettre, 20 juillet 1917) [4]. Triste ironie du sort, Van Vollenhoven devait mourir au combat, un an jour pour jour après ce courrier, le 20 juillet 1918.

On voit qu’entre les 200 000 hommes dont parlait Mangin et les « quelques milliers » auxquels Van Vollenhoven voulait qu’on se limite, il y avait quelques nuances.

Combien furent-ils ?

Combien furent-ils en réalité ? De grandes tendances de chiffrages sont apparues. Dans l’introduction d’un ouvrage-référence, Guy Pedroncini [5] a proposé les chiffres globaux suivants : 820 000 « indigènes » ont été mobilisés, 450 000 ont été affectés aux champs de bataille d’Europe, dont 135 000 Noirs africains, 150 000 Algériens, 39 000 Tunisiens, 34 000 Marocains, 43 000 « Indochinois », 31 000 Malgaches, 31 000 Antillais, Guyanais et Réunionnais, 3 000 Somaliens et quelques centaines de Kanak ou de Tahitiens. Son collègue Marc Michel [6] propose : 170 000 Noirs d’Afrique subsaharienne, 40 000 Malgaches et 272 000 Maghrébins. Au total, toutes catégories de colonisés ou de para-colonisés confondues, un ordre d’idées de combattants d’un demi-million d’« indigènes » au combat paraît vraisemblable [7].

D’une façon générale, ces colonisés étaient des hommes de troupe, parfois des sous-officiers. Ils étaient encadrés par quelques officiers indigènes : 250 Maghrébins et 6 Africains d’AOF en 1917 [8], la plupart ne dépassant pas le grade de lieutenants, à la notable exception du capitaine Khaled ben el Hâchemi, dit l’émir Khaled. Et les « Indochinois » [9] ? Sauf erreur ou omission, nous ne connaissons pas le chiffre global de ceux qui devinrent officiers. Mais il y eut plusieurs cas de gradés qui participèrent aux combats à des échelons divers de responsabilité : on pense aux capitaines Pham Cong Binh, blessé au front le 13 septembre 1916, Nguyen Van Xuan et Do Huu Vi, mort au champ d’honneur le 9 juillet 1916 et, surtout, à son frère, Do Huu Chanh, qui finit la guerre avec le grade de colonel (mais sans véritable commandement).

Méthodes de recrutement

Il faut cependant bien voir que le choc sur les sociétés colonisées dépassa de beaucoup le simple fait d’arracher à leurs terres natales des soldats. La quasi totalité des familles fut affectée. Le recrutement se fit, dans la majorité des cas, dans la tension, la frayeur, parfois dans le traumatisme. Pour un soldat finalement engagé, il y eut parfois trois ou quatre examinés. Pour le Dahomey, trois adultes sur dix furent examinés, un sur dix envoyé au front [10].

Pour ce recrutement, tous les moyens furent utilisés.

Une certaine propagande, lors du conflit puis après, attribua l’afflux de soldats indigènes à un mouvement de reconnaissance. Ils devaient tant à la France protectrice qu’ils voulaient lui témoigner, dans cette épreuve, leur attachement. Jamais sans doute l’expression loyalisme des indigènes [11] ne fut tant employée : « Les adresses de loyalisme que les musulmans transmettent journellement au gouverneur général proviennent des grands centres algériens, comme des confins les plus reculés de l’extrême sud » (Le Matin, 11 novembre 1914) [12]L’Illustration ne pouvait être en reste. Elle envoya en reportage une romancière coloniale alors très connue, Myriam Harry, qui retranscrit ainsi un entretien avec Bechaoui – qu’elle tutoie –, un marabout marocain, blessé, ramené à l’arrière à Royan [13] :

« Et pourquoi, lui dis-je, es-tu venu guerroyer pour nous, toi, un homme religieux ?
Cette question le scandalise. Il relève sa tête enveloppée d’un grand turban bleu et, jetant en avant ses bras squelettiques :
- Parce que la France est notre mère ! Si on insulte une mère, est-ce que ses fils ne doivent pas accourir pour la défendre ? »
(L’Illustration, 25 septembre 1915) .


Au début de la guerre, on faisait apprendre aux enfants des écoles de Casamance :

« J’aime tendrement notre libératrice France
Qui soutient nos Parents et notre Noble Puissance ;
De ma propre volonté, quand je serai grand,
Je porterai la belle chéchia au joli gland
Et j’irai au combat franchement, à plein cœur,
Lutter sous les Trois Couleurs en vaillant vainqueur »
(juin 1915) [14].


La vérité fut sans doute moins… romantique. S’il y eut des engagements libres en nombre, rares sont les témoignages authentiques évoquant des indigènes se ruant avec enthousiasme vers les bureaux de conscription. On les comprend. Et, à vrai dire, le contraire eût été surprenant. De toute façon, que pouvait bien vouloir dire réellement, pour des populations massivement analphabètes, ces notions : la République française… l’expansionnisme allemand… La plupart ne savaient pas, ne pouvaient pas savoir, où étaient la France, l’Allemagne… Quelques années plus tard, un jeune musulman impétueux, Ferhat Abbas, pourtant nullement anti-Français, faisait remarquer que seuls, parmi ses compatriotes partis au front, « vingt-et-un un savaient lire et écrire », chiffre évidemment à vérifier. Abbas poursuivait : « Les autres, arrachés à leurs gourbis, armés d’un fusil, allèrent se battre sans avoir entendu parler ni de la France, ni de l’Allemagne. Ils sont morts. Dormez, glorieux frères dans vos tombes délaissées et sur lesquelles pas une maman ne viendra pleurer en vous contant son deuil. Votre cœur ne savait palpiter que pour les joies familiales et vous n’avez pas su pourquoi vous alliez mourir… » (Le service militaire des indigènes algériens, 1922) [15].

Combien furent-ils, les Sénégalais qui auraient pu dire, comme ce héros d’Apollinaire :

« Je ne sais pas mon âge
Mais au recrutement
On m’a donné vingt ans
Je suis soldat français on m’a blanchi du coup »
(Les soupirs du servant de Dakar, 1915)I [16].


Par contre, l’attrait de la solde, devant la misère qui régnait partout dans l’Empire, fut un puissant argument. Le rédacteur d’un article de l’époque ne cachait pas que bien des indigènes furent réceptifs : « Il convenait de faire jouir ces incomparables combattants d’un traitement largement équitable, en ce qui touche leur solde et l’allocation à leur famille. C’était d’autant plus nécessaire que, par suite d’une sécheresse qui dure depuis des mois, la Tunisie subissait, notamment dans le Sud, une crise agricole désastreuse. Privés de toute récolte, les indigènes, en dépit des mesures prises par le gouvernement pour leur venir en aide, souffraient cruellement et eussent été réduits à la famine si ces mesures n’avaient apporté un soulagement à leur misère. La mobilisation, en leur procurant d’importants avantages matériels, conjurait les maux dont ils étaient menacés. Une prime exceptionnelle de 200 francs, accordée au mobilisé au moment où il est engagé au titre algérien, une solde journalière de 25 centimes, une allocation de 75 centimes à sa femme, qui s’augmente de 25, s’il est envoyé en France, et qui est alors payée par le gouvernement de la métropole, tel est le traitement que lui assurait la mobilisation à lui et aux siens. C’en était assez pour la rendre populaire… » (Ernest Daudet, Revue des Deux Mondes, 1er décembre 1914).

Dans tous les pays, les autorités traditionnelles – y compris les souverains – firent des appels, les agents locaux mis (ou laissés) en place par les colonisateurs, mandarins, chefs de tribus, caïds, firent des tournées, présentèrent aux paysans dans les villages la perspective, en quittant la terre natale, de pouvoir nourrir femmes, enfants, parents… Des affichettes furent apposées dans les villes et les villages. Au Viêt Nam, par exemple, elles représentaient un tirailleur souriant indiquant du doigt à un nhà quê accroupi à ses pieds la liste des avantages financiers réservés aux nouvelles recrues [17].

En Afrique noire, les réactions furent, dans un premier temps, plutôt positives. Le Journal officiel du Dahomey publia dès le 15 août 1914 une liste de 200 noms d’habitants qui déclaraient se mettre à la disposition de la France.

Blaise Diagne

Un homme déploya toute son énergie pour incorporer le maximum d’Africains dans l’armée française : Blaise Diagne, élu en 1914 député des Quatre communes du Sénégal, arrivé à la Chambre le 8 juillet. Pour lui, l’impôt du sang était le meilleur garant de l’intégration totale de ses frères de race dans la nation française. Dès le 3 août 1914, il réclama pour ses compatriotes des Quatre communes une égalité dont ils se seraient sans doute passés : l’incorporation automatique dans l’armée, qu’il obtint en juillet 1915 [18]. En 1918, Diagne, envoyé en mission en AOF pour y accélérer le recrutement des troupes noires. La presse publia une lettre de Diagne à Clemenceau : « Si, à l’heure actuelle notre pays dispose de plus de 70 000 soldats noirs récupérés en moins de cinq mois (…), j’ai le droit de dire, et de l’aveu même de cette administration, que j’y ai été pour beaucoup. Mon ambition était (…) de servir mon pays, le vôtre, et de sauver ma race, celle de toutes les populations noires d’Afrique. J’ai servi mon pays en lui apportant des soldats. J’ai sauvé ma race, parce que la France ne pourra jamais dire que les indigènes n’ont pas loyalement répondu à l’appel de la patrie, pas loyalement répondu à l’appel de la patrie commune. Et ils se seront ainsi acquis la pleine sollicitude de celle-ci » [19].

En réalité, les inquiétudes naquirent très vite, suivies de francs refus, parfois de révoltes, devant l’ampleur des chiffres demandés par la métropole [20]. Mais aussi lorsque les nouvelles des décès arrivaient ou devant les échos qui parvenaient du front : malgré la censure, le contrôle du courrier, il y avait toujours un moyen, même dans les endroits les plus reculés de l’Empire, d’avoir connaissance de l’enfer qui y régnait.

Les mois passant, Paris fit de plus en plus pression sur les autorités locales, pas toujours très à l’écoute, pour obtenir des résultats. Dès lors, les méthodes changèrent, les recruteurs multiplièrent les mesures de contrainte, allant jusqu’aux rafles et chasses à l’homme [21]. Au Maroc, on n’hésita pas à aller chercher dans les prisons du royaume d’anciens soldats de l’armée du Sultan faits prisonniers après la révolte de Fès en 1912. En échange de leur liberté, ces hommes s’engagèrent à combattre en France pour la totalité de la guerre [22].

Il y eut des résistances, des révoltes, comme celle du Bélégoudou (Soudan français, actuel Mali), en 1915. Parfois, la protestation prit la forme de l’aveu d’impuissance, comme celle de ce Diossébilé de Coumbi, qui s’était fait sauter plutôt que d’être pris. Vingt ans plus tard, les griots chantaient toujours en son honneur des strophes.

Des « indigènes » devenus des « héros », puis des « frères d’armes »

Nos « protégés », au combat, étaient redoutables. De façon du reste un peu barbare : en atteste l’image omniprésente du tirailleur partant à l’assaut « une grenade d’une main, son coupe-coupe de l’autre » (alliance de l’arme moderne européenne, qui pulvérise, et de l’arme blanche archaïque, qui mutile). Les hommes de troupe, s’ils admirèrent le courage des indigènes montant à l’assaut, ne se départissaient pas de leurs préjugés. Barbusse, dans une scène vécue, évoque la sauvagerie particulière de ceux qu’il nomme, après bien d’autres, les bicots.

« L’on rapporte des traits de bicots : leur acharnement de monter à l’assaut, leur ivresse d’aller à la fourchette, leur goût de ne pas faire de quartier (…). Un des tirailleurs entend, en passant, de quoi l’on parle. Il nous regarde, rit largement dans son turban casqué et répète, en faisant “non“ de la tête : “Pas Kam’rad, non pas kam’rad, jamais ! Couper cabèche !“ ». Conclusions de deux poilus :
« I’ sont vraiment d’une autre race que nous (…)
- Au fond, ce sont de vrais soldats.
- Nous ne sommes pas des soldats, nous, nous sommes des hommes. »
(Le Feu, 1916) [23].


Mais ils étaient également de bons défenseurs de la patrie, ils méritaient notre reconnaissance.

Alors que les relations humaines avec les colonisés, avant 1914, avaient été souvent marquées par la méfiance, la suffisance, souvent le mépris racial, nos protégés devinrent très populaires dès lors que la mère-patrie avait besoin d’eux. Myriam Harry, dans le reportage de L’Illustration déjà cité, fait dire à son tirailleur marocain : « Maintenant, les Français et les Arabes sont égaux. On ne nous appelle déjà plus des “bicots“, on nous appelle des “sidis“. Le sang du vaincu a coulé uni avec le sang du vainqueur. Aujourd’hui, nous sommes véritablement vos frères, et c’est pour cela que cette guerre sera une guerre bénie entre toutes parmi les peuples arabes » [24]. La popularité du tirailleur Y’a bon Banania est emblématique de ce retournement spectaculaire… qui s’estompera après 1918.

Hommes politiques, journalistes, caricaturistes, billettistes, chansonniers, écrivains – dont certains célèbres – rivalisèrent d’enthousiasme pour saluer l’abnégation, le dévouement de nos soldats indigènes : « Spectacle sublime, on put voir ces Noirs héroïques monter à l’assaut, les pieds demi-gelés, appuyés sur des bâtons » (Général Andlauer, Ordre général de la 18 è DI, 15 octobre 1918) [25].

La vie quotidienne

Toutes les études [26] prouvent que, en dehors même des peurs et des morts du front, communes à tous les combattants, les soldats colonisés connurent des souffrances physiques et morales spécifiques.

La majorité d’entre eux foulaient pour la première fois le sol de France et ignoraient, par exemple, les rudesses du climat. Les hivers (il y en eut quatre) furent épouvantables. L’étude du courrier entreprise par Gilbert Meynier [27] montre un abattement profond devant « la pluie et la neige (qui) ne cessent de tomber, le brouillard et les nuages (qui) règnent en permanence, le soleil (qui) ne se montre qu’à de rares intervalles » (décembre 1916). Mais ce climat n’affectait pas seulement le moral les gelures des membres (des pieds surtout), les bronchites et pneumonies, l’inévitable tuberculose, firent des ravages.

Blaise Diagne, pourtant partisan déterminé de l’engagement de ses « frères de race », plaida pour un repli vers l’arrière, durant les mois les plus froids. Ce fut l’origine des camps dits d’hivernage. Par ailleurs, les mentalités coloniales ne pouvaient être effacées en quelques semaines. Si, à l’arrière, la propagande exaltait la fraternité d’armes, au sein de l’armée, il y eut bien des incompréhensions. La plupart des cadres militaires faisaient preuve de racisme ou, pour le moins, de mépris.

Si, la plupart du temps, les officiers et sous-officiers surent tenir leurs hommes, il y eut des résistances passives, des mauvaises volontés, des refus d’obtempérer, voire des révoltes. La répression fut terrible. Il y eut, au moins en 1914, un cas de décimation [28]. En décembre 1914, au sein du 8 è régiment de tirailleurs tunisiens, sur le front de l’Yser, certains soldats refusèrent de sortir des tranchées (…). Ce fut le général Foch, alors commandant le groupe des armées du nord, qui réclama cette mesure devant servir d’exemple. Le 15 décembre 1914, on désigna donc un homme sur dix au hasard, sans décision de justice, puis on promena ces infortunés devant leurs camarades avec une pancarte où était inscrit le mot « lâche » en français et en arabe avant de les passer par les armes [29]. L’apogée du mécontentement fut atteint après le sanglant échec de l’offensive du Chemin des dames, au printemps 1917. Plusieurs témoignages attestent de forts mouvements. Des soldats noirs prirent d’assaut l’hôpital de Courlandon, d’autres défilèrent dans les rues de Château-Thierry « avec des cris d’indignation et de rage ».

En 1915, la désertion du lieutenant Rabah Boukabouya et sa dénonciation publique contre les brimades et les injustices dont étaient victimes ses compatriotes, dans un livre, abondamment diffusé par la propagande allemande, L’Islam dans l’armée française, dans lequel il dénonçait ces inégalités [30], créèrent un émoi particulier en France.

« Chair à canons » ?

La Grande Guerre a été, pour les combattants, une épouvante absolue. Quatre années de face à face ont amené des souffrances inimaginables et un taux de mortalité élevé. Pour tous. Mais une question ne peut pas ne pas être posée : y eut-il, proportionnellement, plus de morts indigènes que de Français de souche ?

Des déclarations cyniques – toujours prononcées en comités restreints – peuvent le laisser penser.

Le général Nivelle, qui avait la réputation, hélas fondée, de ne pas ménager ses troupes, fut nommé le 25 décembre 1916 commandant en chef des armées, en remplacement de Foch, jugé trop statique. Son plan était effectivement basé sur une reprise massive de l’offensive – ce sera la bataille dite du Chemin des dames, en avril 1917. Lors d’une réunion de préparation, il déclara : « Il faut y aller avec tous les moyens et ne pas ménager le sang noir, pour conserver un peu de blanc » (16 janvier 1917) . Dans une note à Lyautey, alors ministre de la Guerre, il demanda que « le nombre d’unités noires mises à ma disposition soit aussi élevé que possible (tant) pour donner de la puissance à notre effectif (que pour permettre d’épargner dans la mesure du possible du sang français) » (21 février 1917) [31]

Formules qui laissent un goût amer quand on sait que Nivelle eut comme principal adjoint Mangin, l’homme de la « force noire »… Deux mois plus tard commença l’offensive Nivelle au Chemin des Dames (16 avril 1917). Dans cette grande tuerie que fut la guerre du premier au dernier jour, cette bataille fut un des paroxysmes. Le début fut un carnage. Le premier jour, 1.400 Africains, soit près de 10 % des effectifs montés à l’assaut, trouvèrent la mort. Jamais plus que, ce jour-là et les deux qui suivirent, des hommes n’avaient été fauchés à ce rythme. Il y eut, au terme de ce drame, 7.000 morts Africains, sur 16.500. Nivelle, devant l’évidence, retirera tout de même son commandement à Mangin, le 29 avril, mais après treize jours de carnage.

Cet épisode, peu de temps après, fut l’objet d’un très sévère affrontement lors d’une séance secrète de la Chambre, le 29 juin 1917 [32]. Le rôle de procureur fut tenu par Diagne. Nivelle, bien sûr, fut mis en cause. Mais aussi, mais surtout, Mangin, son adjoint – Diagne, perfide, ajouta, ce jour là : « il faisait du général Nivelle ce qu’il voulait » – à la tête de la VIème armée. Le député fit remarquer que le principe de l’hivernage n’avait pas été respecté, que les Sénégalais avaient été envoyés au front, certes en avril, mais que l’hiver n’était pas cette année-là achevé, qu’ils avaient donc dû combattre « dans des conditions de température telles que les hommes étaient d’avance physiquement frappés d’impuissance par le froid, la neige et la pluie. C’est donc à un véritable massacre, sans utilité, hélas ! qu’ils ont été voués par l’inimaginable légèreté de certains généraux, qui n’ont voulu tenir compte ni des instructions du ministre [33], ni des fortes indications de tous les chefs militaires compétents par leur expérience personnelle, quant au degré de résistance des noirs en hiver » [34].

Ce drame, évidemment connu de tous, n’empêcha pas une nouvelle vague de demandes, quelques mois plus tard. Le 16 novembre 1917, Clemenceau devint président du Conseil. La situation militaire qu’il trouva lui parut inquiétante. En séance privée, au Sénat, il déclara : « Nous sommes à bout de forces. Nous avons perdu trois millions d’hommes et nous sommes obligés, à l’heure qu’il est, pour des batailles qui se préparent et produiront des hécatombes de bons Français de demander l’aide de nos colonies... ». Il informa les élus qu’il s’apprêtait à demander 100.000 nouveaux indigènes, répartis à parts à peu près égales entre AOF et Algérie, plus « quelques-uns en Indochine ». C’est en réponse à des objections qu’il prononça des phrases d’un infini cynisme : « J’aime mieux faire tuer dix Noirs qu’un seul Français, bien que je respecte infiniment ces braves Noirs, parce que je trouve qu’on fait tuer assez de Français et qu’il faut en sacrifier le moins possible » (Sénat, 20 février 1918) [35].

Fort de l’acceptation des élus, Clemenceau envoya immédiatement un délégué, particulièrement chargé de convaincre les Noirs de venir en Europe. Ce fut, on le sait, Blaise Diagne, qui ne vit aucune contradiction entre ses dénonciations enflammées de juin 1917 contre Mangin et le fait de venir chercher de nouveaux combattants – et, donc, de nouvelles victimes – parmi ses « frères de race ». Fort heureusement, ce nouveau recrutement vint tard, de février à septembre 1918 : peu de nouveaux tirailleurs parvinrent au front.

Alors, les soldats « indigènes », particulièrement les Tirailleurs sénégalais, ont-ils été, selon une expression connue, de la « chair à canons » ? Une réponse vient immédiatement à l’esprit : tous les combattants – des deux côtés – ont été, durant toute la guerre, voués à la boucherie, fauchés, hachés par les canons adverses.

Un article marquant d’Antoine Prost [36] présenta les difficultés méthodologiques à compter précisément les combattants. Lorsqu’il a fallu procéder à la comptabilité macabre et à la répartition des « races » des cadavres, les tâtonnements des premiers temps (« Jusqu’à la fin de 1915, l’État-Major ne semblait guère préoccupé de connaître l’état exact des pertes »), l’immensité du charnier de 1914-1918, le rythme même des décès – voire, détail horrible, l’impossibilité parfois de récupérer ces cadavres – ont encore accentué ces difficultés. Antoine Prost cite le Rapport parlementaire du député Louis Marin, basé sur une estimation de l’état-major arrêtée au 1 er août 1919), chiffres qui peuvent être considérés comme offrant une base consensuelle. L’armée française aurait perdu 1 357 800 hommes, se répartissant comme suit :
- Français de métropole morts ou disparus : 1 282 100
- Colonisés d’Afrique du Nord mort ou disparus : 35 900
- Colonisés des autres territoires morts ou disparus : 35 200
- Étrangers au sein de l’armée française (Légionnaires) : 4 600

Si l’on s’en tient aux « indigènes » morts ou disparus au combat, le rapport Marin retient donc le chiffre de 71 100 (addition des deux catégories). Le site officiel du Musée de l’Armée propose le chiffre de 75 512 [37].

Il faudrait, comme pour les métropolitains, prendre en compte, outre ceux qui sont également morts des suites de leurs blessures, les colonisés victimes collatérales sur leurs terres natales : insurgés (voir supra) tués lors des révoltes anti-conscription, Camerounais tués des deux côtés lors de la guerre franco-allemande au cœur de l’Afrique occidentale, porteurs contraints d’accélérer le travail (forcé) afin d’acheminer des vivres vers l’Europe, victimes des famines dues à cette ponction supplémentaire de vivres, etc. Enfin, combien d’indigènes contractèrent-ils la tuberculose et, pis encore, la fatale grippe espagnole, sur la terre européenne, lors de la dernière phase de la guerre ?

Est-il aventureux, dans ces conditions, d’avancer une estimation arrondie de 100.000 morts indigènes ?

Mais tenons-nous en aux morts directes au front. Si l’on reprend le chiffre avancé par Guy Pedroncini, 450 000 indigènes mobilisés, on aurait alors une proportion de pertes de 15,8 % si l’on s’en tient au chiffre de Louis Marin, (71 100 morts). Ces moyennes tragiques cachent des inégalités : le contingent venu d’AOF (le cœur de la « force noire » de Mangin), victime de sa réputation de combattant d’élite, eut à déplorer entre 21,6 et 22,4 % de pertes [38] ; les musulmans d’Algérie perdirent 14,5 % des leurs [39] ; à l’inverse, les Indochinois, en proie au mépris de bien des officiers, ne furent guère appelés au front et n’eurent que 2,6 % de tués. Si l’on compare ces proportions à celles des fantassins français, on constate qu’il y a eu une relative égalité dans le malheur et dans la mort. Globalement, les soldats colonisés « n’ont pas supporté plus de pertes que les troupes françaises » [40].

Cette constatation détruit certes l’image facile d’indigènes envoyés seuls au massacre. Mais elle ne peut dispenser d’une réflexion sur la nature de ces sacrifices. Si les jeunes Parisiens, Provençaux ou Auvergnats pouvaient, à la rigueur, penser qu’ils combattaient et souvent mouraient pour leur patrie en danger, qu’en était-il des natifs des rives du fleuve Sénégal, du Bou Regreg ou du Mékong ? Quelle patrie défendaient-ils ? En tout cas pas la leur, dont l’existence même était niée par le système colonial. Quelle liberté protégeaient-ils ? Celle de leurs maîtres français. On connaît la formule d’Anatole France : « On croit mourir pour la patrie ; on meurt pour des industriels » [41]. Sans esprit malveillant, on pourrait la paraphraser : On croit mourir pour la patrie française et pour la liberté ; on meurt pour que la situation coloniale reste en place.

Ce qui fut fait. Aucune des espérances, sans doute sincères, de Blaise Diagne ne fut accomplie. Les indigènes – ceux qui revinrent – ne connurent pas de modifications fondamentales dans leur vie, dans leur statut (l’indigénat), dans leurs droits (les réformes de 1919 en Algérie furent bien timides). La vie normale reprit son cours, sous les tropiques, à l’ombre du drapeau français. Mais, dans les dix années qui suivirent, un certain Nguyen Ai Quoc, le futur Ho Chi Minh, fondait l’Union Intercoloniale (1921), première organisation anticolonialiste indigène de l’histoire… un certain Ahmed Mesli, dit Messali Hadj, prononça pour la première fois la formule « Indépendance de l’Algérie »…(congrès de Bruxelles, 1927).

[1Parmi ces derniers, il est toutefois bien difficile de faire le partage entre les descendants d’esclaves et les békés ou les blancs-péyis.

[2Conférence prononcée le 24 janvier 1924, La politique coloniale de la France, Paris, Libr. Félix Alcan.

[3Note, 1er janvier 1916, citée par Marc Michel, L’appel à l’Afrique. Contributions et réactions à l’effort de guerre en AOF, 1914-1919, Paris, IHRIC, Publications de la Sorbonne, 1982.

[4Idem.

[5Guy Pedroncini, Introduction, in Claude Carlier & Guy Pedroncini (dir.), Les troupes coloniales dans la Grande Guerre, Actes du Colloque de Verdun, 27 novembre 1996, Paris, IHCC-Economica, 1997.

[6Marc Michel, L’Afrique dans l’engrenage de la Grande Guerre, Paris, Karthala, 2013.

[7Auxquels il faut ajouter 300 000 militaires non combattants (terrassiers, porteurs, brancardiers, auxiliaires de santé, conducteurs, etc.).

[8Jacques Frémeaux, De quoi fut fait l’Empire. Les guerres coloniales au XIXème siècle, Paris, Éd. du CNRS, 2010

[9Colonel Maurice Rives, « Les premiers officiers d’origine indochinoise (1879-1920) », Bulletin de l’Association nationale des Anciens d’Indochine, 1er et 2ème trimestres 2000.

[10Hélène d’Almeida-Topor, « Les populations dahoméennes et le recrutement militaire pendant la Première guerre mondiale », Revue française d’Histoire d’Outre-Mer, tome LX, n° 219, 2 à trimestre 1973.

[11Gilbert Meynier, « Le problème du “loyalisme“ des Algériens dans l’armée française (1914-1918) », Bulletin de la Société d’Histoire Moderne, supplément à la RHMC, n° 2, 1981.

[12« Protestation de loyalisme des musulmans d’Algérie »

[13« Nos convalescents musulmans à Royan »

[14Cité par Marc Michel, L’ appel à l’Afrique, op. cit.

[15Le Trait d’union, Alger, novembre 1922, repris in De la colonie vers la province. Le Jeune Algérien, Paris, Aux Éditions de la Jeune Parque/Alger, Éd. le Trait d’union, 1930.

[16n Calligrammes, Paris, Mercure de France, 1918.

[17Colonel Maurice Rives, Site Internet ANAI (Assoc. nationale des Anciens d’Indochine) http://www.anai-asso.org/NET/docume...

[18Chambre des députés, 8 juillet 1915.

[19Le Figaro, 18 août 1918.

[20Hélène d’Almeida-Topor, art. cité.

[21Marc Michel, L’Afrique dans l’engrenage, op. cit.

[22Jean-Pierre Riera & Christophe Tournon, Ana ! Frères d’armes marocains dans les deux guerres mondiales, Casablanca, Senso Unico, 2nde édition. 2014.

[23Le Feu (Journal d’une escouade), Paris, Ernest Flammarion, 1916.

[24Article cité.

[25Cité par Marc Michel, L’appel à l’Afrique, op. cit.

[26Bastien Dez, Dans la “guerre des Toubabs“. Les Tiraileurs “sénégalais“ en 1917, Étude, Université Paris IV-Sorbonne, Site Internet regards.grandeguerre.free.fr

[27L’Algérie révélée. La guerre de 1914-1918 et le premier quart du XXème siècle, Genève, Paris, Libr. Droz, 1981.

[28Gilbert Meynier, « Pour l’exemple. Un sur dix ! Les décimations en 1914 », Politique aujourd’hui, janvier 1976.

[29Jean-Yves Le Naour, Fusillés : enquête sur les crimes de la justice militaire, Paris, Larousse, 2010.

[30Hadj Abdallah Boukabouya, L’Islam dans l’armée française. Lausanne, Librairie nouvelle, 1917, cité par Belkacem Recham, « La participation des Maghrébins à la Seconde guerre mondiale », in Abderrahmane Bouchène, Jean-Pierre Peyroulou, Ouanassa Siari Tengour & Sylvie Thénault (dir.), Histoire de l’Algérie à la période coloniale, Paris, La Découverte, Alger, Barzakh, 2012, SHD, Vincennes, 16 N 84, cité par Bastien Dez, étude citée.

[31SHD, Vincennes, 16 N 85, idem (l’auteur précise que la dernière partie de cette note, entre parenthèse, fut rayée).

[32Site Internet Chemin des dames http://www.memorial-chemindesdames....

[33À ce moment le général Lyautey.

[34Lettre de Diagne à Paul Painlevé, successeur de Lyautey au Ministère de la Guerre, 28 avril 1917, citée par lui-même à la tribune.

[35Cité par Charles-Robert Ageron, « Clemenceau et la question coloniale », Cahiers de Tunisie, 1981, repris in De l’Algérie française à l’Algérie algérienne, Saint-Denis, Editions Bouchène, Coll. Histoire du Maghreb, 2005.

[36« Compter les vivants et les morts : l’évaluation des pertes françaises de 1914-1918 », Le Mouvement Social, n° 1 (222), 2008.

[38Marc Michel, L’appel à l’Afrique, op. cit.

[39Charles-Robert Ageron, « Une politique algérienne libérale sous la III è République (1912-1919) », Revue d’Histoire Moderne & Contemporaine, tome VI, avril-juin 1959. Cet auteur remarque que la proportion des Européens d’Algérie morts au combat (14,1 % des effectifs) est tout à fait comparable.

[40Guy Pedroncini, Introduction, in op. cit.

[41Formule utilisée pour la première fois dans une critique du livre de Michel Corday, Les Hauts Fourneaux, Paris, Flammarion, 1922, dans une lettre ouverte à Marcel Cachin, L’Humanité, 18 juillet 1922.