Histoire coloniale et postcoloniale

La « sale guerre » d’Indochine
une guerre importante,
trop absente des débats mémoriels en France

publié le 14 septembre 2022

Un dossier de la revue L’Histoire sur la guerre d’Indochine



« 1945-1954, France-Indochine. La “sale guerre“ »,
dossier central de L’Histoire, n° 499, septembre 2022


par Alain Ruscio, pour histoirecoloniale.net

La « sale guerre »… Que cette expression, naguère véhiculée par la critique de l’engagement français en Indochine (1945-1954) [1], résume un dossier complet de la principale revue d’histoire, pas spécialement réputée pour ses combats anticolonialistes, montre que des vérités – à défaut d’écrire la vérité – cheminent au fil des décennies. Dans l’article-leader de Christopher Goscha, professeur à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), l’auteur expose sereinement un certains nombre de faits de la lutte menée contre le Viet Minh [2] et par ricochet contre les populations civiles.

Oui, il y eut des « My Lai français » (du nom d’un massacre perpétré par les Américains lors du second conflit), des populations paysannes entières massacrées, des ratissages. Les épandages de napalm, sous les ordres du général (il fut maréchal à titre posthume) de Lattre de Tassigny, dès 1951, massivement utilisés à Dien Bien Phu en 1954, attestés depuis longtemps (Lucien Bodard les décrivit dès cette époque dans France-Soir), sont rappelés. Goscha souligne que « les sources sur les brutalités de la guerre d’Indochine, pourtant nombreuses, (...) sont encore peu exploitées » [3].

Le même auteur évoque également un fait tragique oublié, le massacre d’une centaine de Français à Saigon le 25 septembre 1945. Équivalence entre les deux violences ? Non pas. Goscha signale que le déchaînement eut lieu après que les autorités britanniques et françaises, complices, avaient chassé le comité Viet Minh qui avait auparavant contrôlé les populations.

Le dossier est utilement complété par un article de Pierre Grosser, du centre d’Histoire de Science Po, « Combat pour une puissance perdue ». Article informatif, qui a le mérite de rappeler que France et Viet Nam de Ho Chi Minh furent loin d’être les seuls acteurs de ce conflit : Japonais, Britanniques, Chinois nationalistes, Américains (dont les services secrets OSS, les ancêtres de la CIA), puis, après la victoire de la révolution chinoise (1949), communistes chinois et soviétiques. Jeu complexe, qui a donné à ce conflit son caractère sans doute unique, un mélange inextricable de nationalisme et de communisme côté vietnamien, puis pékinois et moscovite, de vieux réflexes colonialistes et d’anticommunisme côté français, puis occidental. En une formule : la guerre d’Indochine fut un front chaud de la guerre froide…

La mobilisation du Viet Minh

Une autre contribution est d’une incontestable originalité : Benoît de Tréglodé, chercheur à l’Institut de recherches stratégiques de l’École militaire (IRSEM), utilisant sa bonne connaissance de la langue vietnamienne, expose les différents aspects, militaires mais surtout politiques, de la mobilisation d’ « en face », le camp Viet Minh. On y voit, logiquement, le passage progressif de la lutte « purement » nationaliste dans les premières années, à la politisation communiste, après la jonction avec la Chine. Divers encadrés illustrent ce propos, dont une mise au point sur la réforme agraire entamée en 1953, qui eut un double effet : une mobilisation de la paysannerie pauvre pour la lutte armée, mais aussi une répression contre les « propriétaires terriens » qui, selon la logique maoïste alors en cours, étaient devenus des « ennemis du peuple ». L’auteur avance le chiffre vraisemblable de 15 à 20 000 victimes.

On se permettra d’être plus réservé sur la contribution qui clôt ce dossier, due à Jean Garrigues, intitulé « L’heure de Mendès ». La présentation factuelle est juste mais le rôle de Pierre Mendès France paraît quelque peu magnifiée. L’historien reprend sans distance critique une formule ultérieure de Raymond Barre : dans la grisaille de la IVème République, « le ciel s’est éclairé » avec l’arrivée de Mendès au pouvoir. Les fondements de l’opposition mendésiste à la guerre d’Indochine, à partir de 1950, ne puisaient nullement dans la tradition anticolonialiste, mais se rattachaient au vieux thème colonial « Lâchons l’Asie, gardons l’Afrique » (Onésime Reclus, 1904). Sinon, comment comprendre le Mendès France de novembre 1954 face à l’insurrection algérienne ?

L’article s’achève sur la signature de l’accord de Genève, certes la fin d’une guerre. Mais il eût été utile, indispensable, de prolonger l’étude aux mois qui suivirent, marqués par l’acceptation rapide par le gouvernement français du relais américain, au mépris du droit international [4], politique qui ouvrit hélas les portes à une seconde guerre, plus meurtrière encore.






[1Elle fut utilisée pour la première fois par le grand journaliste Hubert Beuve-Méry, dans un article d’Une semaine dans le Monde, supplément dominical du Monde (17 janvier 1948), puis reprise de façon polémique, en particulier par la propagande communiste.

[2Abréviation de Viet Nam Doc Lap Dong Minh, le front de résistance dirigé par Ho Chi Minh.

[4La consultation des archives emporte l’adhésion sur cette question. Voir Commission de publication des documents diplomatiques français, 1954, 21 juillet-31 décembre, Paris, Imprimerie nationale 1987.
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