Histoire coloniale et postcoloniale

Malaise et héritage colonial
dans les territoires français d’outre-mer

publié le 4 août 2022

Les outre-mer lassés d’être délaissés

(extraits)


par Benjamin König, publié dans l’Humanité les 22, 23, 24 juillet 2022.
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Face à une situation sociale et institutionnelle délétère, les élus ultramarins tirent une énième fois la sonnette d’alarme. Des Antilles, du Pacifique ou de l’océan Indien, des populations éloignées prennent conscience de problèmes communs. Partout, une idée gagne du terrain : et si le problème, c’était la France ?

À Mayotte, 80 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Ici, le bidonville de Karidjavendza à Kahani. Faid Souhaili/AFP

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Sur les vingt-sept « circos » ultramarines, dix-sept ont élu un député de la Nupes

Car l’exécutif ne rechigne désormais pas à adopter des accents colonialistes : lors de son discours de politique générale au Sénat, Élisabeth Borne a parlé des outre-mer comme des « places fortes de notre souveraineté », se félicitant que, grâce à eux, « le drapeau tricolore flotte partout sur le monde ». « On n’existe que quand la France bombe le torse en parlant de la deuxième puissance maritime mondiale, mais en dehors de ça, on n’existe pas », déplorait, mercredi, Moetai Brotherson [Lire ci-dessous l’entretien avec Moetai Brotherson].

Le chef de l’État ne semble pas avoir pris la mesure des résultats des récentes élections : à la présidentielle, les outre-mer ont voté massivement contre la politique de l’exécutif. Hormis dans le Pacifique, où la droite anti-indépendantiste s’est mobilisée pour réélire un président qui la soutient, les électeurs se sont abstenus massivement et ont placé en tête Jean-Luc Mélenchon au premier tour, et n’ont pas hésité à voter Marine Le Pen au second avec près de 60 % des voix, atteignant même 70 % en Guadeloupe. Là où Le Pen père ne pouvait pas même atterrir… Lors des législatives, c’est la gauche qui a été plébiscitée : sur les vingt-sept « circos » ultramarines, dix-sept ont élu un député de la Nupes. Seuls trois sont macronistes, dont les deux de Nouvelle-Calédonie.

Mais le message ne semble pas être passé : « Ce gouvernement conserve la même attitude brutale », déplore Élie Califer, député PS de Guadeloupe. Plusieurs épisodes récents ont accentué le sentiment de mépris et de relégation : la crise sanitaire et surtout la suspension sans salaire des soignants non vaccinés, la répression brutale des mouvements sociaux en Guadeloupe, Martinique et en Guyane. Et puis, il y a des causes plus profondes, comme le pointe le député de La Réunion Philippe Naillet : « Ce vote dit que les préoccupations sont d’abord sociales : loyers, prix, salaires, retraites. »

Le gouvernement avait l’occasion de répondre enfin à cette pauvreté qui confine parfois à la misère. Mais la loi pouvoir d’achat n’a été l’occasion que d’un énième mépris : rien n’a été prévu pour les outre-mer. Ce qui a occasionné, ce 20 juillet, fait très rare, une parole à l’unisson de tous les députés ultramarins – ne manquaient à l’appel que les macronistes. « Le gouvernement zappe totalement la spécificité des outre-mer », a d’abord pointé l’élu de La Réunion Jean-Hugues Ratenon, qui demande que l’exécutif décrète « l’état d’urgence sociale ». Le député de Martinique Jean-Philippe Nilor a fait part d’une « indignation collective partagée par tous les outre-mer ».

L’indépendance et l’autonomie ne sont plus des gros mots

À l’oubli, le gouvernement a ajouté un énième dédain : « Bruno Le Maire a dit qu’il était ouvert aux propositions, mais tout a été balayé d’un revers de main », déplore Émeline K/Bidi, élue de La Réunion. Tous les amendements défendus par les élus ultramarins ont été rejetés, « sous l’article 40 (qui interdit toute création ou aggravation d’une charge sur les finances publiques – NDLR), ou bien sous couvert d’une rupture d’égalité avec la Métropole », relate Karine Lebon. Une provocation qui a fait déborder le vase. Car la rupture d’égalité, l’outre-mer connaît. « Elle existe depuis longtemps au détriment de nos populations ! » a tonné Jean-Hugues Ratenon, qui liste « le taux de pauvreté, le chômage, les services publics sous-dotés, la vie jusqu’à 40 % plus chère ». Sans oublier « les rentes des élites économiques et des profiteurs de crise », selon le député de La Réunion Perceval Gaillard, qui décrit « des réalités coloniales dans nos territoires ».

Dans l’Hémicycle, Jean-Philippe Nilor n’a pu retenir un cri de colère quand la rapporteure LaREM du projet de loi, Charlotte Parmentier-Lecocq, s’est retranchée derrière la rupture d’égalité pour refuser toute spécificité ultramarine : « Lorsque nous avons subi l’empoisonnement à la chlordécone et que les gouvernements français ont accordé des dérogations pour cette molécule interdite sur le territoire français, on a parlé de rupture d’égalité ? » Et de rappeler que « l’État reconnaît la réalité de cette vie chère pour les fonctionnaires, qui ont une rémunération supérieure de 40 %. » Pour le député guyanais Davy Rimane, les propos de la rapporteure sont « quasiment une insulte » et rappelle qu’en Guyane, 52 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, 30 % en Guadeloupe, 40 % à La Réunion… et 80 % à Mayotte.

C’est dans ce contexte électrique que Jean-François Carenco a entamé une visite dans plusieurs territoires ultramarins : à La Réunion au début du mois, puis en Guadeloupe et Martinique ces 21 et 22 juillet. Avec pas grand-chose dans sa besace, si ce n’est le « bouclier qualité-prix » (BQP) mis en place à La Réunion et que le gouvernement veut étendre aux autres territoires. « C’est une réponse partielle et fixée par le préfet », rétorque Karine Lebon, qui use d’une expression créole pour dire que le problème n’est en rien réglé : « En attendant cabri mange salade. »

Plus inquiétant : tous les élus ultramarins alarment sur la désespérance que ces politiques iniques causent. Un temps tombée aux oubliettes, la question de l’indépendance ou à tout le moins de l’autonomie face à cette situation coloniale n’est plus un gros mot. « C’est une population qui est française, mais qui ne se retrouve pas dans la France », pointe Davy Rimane. Et de déclarer : « Ils ne se rendent pas compte qu’ils sont en train de nous rassembler… » Son collègue guyanais Jean-Victor Castor décrit une évolution majeure liée à ce rejet progressif d’une métropole méprisante : « On se demande si on existe vraiment. Donc, nous avons pris la décision de défendre un projet d’autonomie. » Le Martiniquais Jean-Philippe Nilor résume : « L’état d’esprit est en train de se renverser : nos parents et grands-parents parlaient de la France comme de la Mère Patrie. Aujourd’hui, nos enfants sont en colère contre elle. Les prochaines déflagrations sociales seront malheureusement mémorables. » Ce gouvernement est-il seulement capable de l’entendre ?



« Nous ressentons tous la persistance d’une situation coloniale »

Entretien avec Moetai Brotherson


Entretien réalisé par Benjamin König, publié dans l’Humanité les 22, 23, 24 juillet 2022.
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Paris, le 19 juillet. Les députés polynésiens du groupe GDR sur les bancs
de l’Assemblée nationale.


Moetai Brotherson

Moetai Brotherson, né à Papeete (Polynésie française) en 1969, est vice-président du parti Tavini huiraatira et député de la troisième circonscription de la Polynésie française depuis 2017. Il est également élu à l’Assemblée de la Polynésie française au sein du groupe des îles du Vent depuis 2018.

Dans cet entretien, il fait le lien entre la relégation sociale et la question coloniale dans l’ensemble des outre-mer. Et il interpelle le chef de l’État pour que celui-ci entende le message des ultramarins.



Il est très rare que tous les outre-mer s’expriment d’une seule voix. C’est le cas aujourd’hui, à l’occasion de l’examen de la loi pouvoir d’achat. Pourquoi ?

Il y a eu comme un électrochoc sur ce texte. Nous étions souvent partis divisés lors de la mandature précédente. Là, nous partageons la même surprise et la même indignation de voir encore les outre-mer relégués et absents des débats, car ces problématiques nous concernent tous.

Quelles sont-elles ?

En premier : le pouvoir d’achat. Cette question existe bien sûr en métropole, mais, chez nous, il y a une double peine : les prix sont plus élevés et les salaires plus bas. Il s’agit de la préoccupation majeure du moment. Mais, de façon plus profonde, nous ressentons tous la persistance d’une situation coloniale, d’une vision qui continue d’exister dans les administrations et le gouvernement à des degrés divers. J’ai senti cela chez tous mes collègues, y compris dans les départements (la Polynésie et la Nouvelle-Calédonie disposant d’un statut plus autonome – NDLR). Il y a une volonté de faire évoluer la situation institutionnelle avec plus d’autonomie partout. En ce qui me concerne, c’est dans mon ADN politique, mais cette volonté est aujourd’hui partagée.

Cette question des rapports entre métropole et outre-mer revient régulièrement : récemment, les élus des collectivités locales ultramarines ont lancé l’appel de Fort-de-France pour interpeller l’État à ce sujet. Quelles sont les causes du malentendu ?

Il y a un constat de l’échec des politiques de décentralisation menées en outre-mer. Chez nous, en Polynésie, il se manifeste de diverses façons. Lors de la crise sanitaire, c’était le flou artistique permanent entre ce qui devait être du ressort de l’État et du ressort de la Polynésie. Autre exemple, lors de la négociation d’accords économiques et commerciaux dans notre bassin naturel, le Pacifique. Il faut que ce soit validé par l’État – et je ne parle pas d’accords diplomatiques, mais bien économiques, qui sont théoriquement du ressort de la Polynésie. Enfin, il y a chez nous la question de l’immigration depuis la métropole, c’est une thématique avec des répercussions importantes sur l’emploi local et l’accaparement du foncier avec une hausse du prix du mètre carré. Dans les îles habitées de Polynésie, le foncier est hors de portée des habitants natifs.

La Polynésie a élu pour la première fois trois députés indépendantistes de votre parti, le Tavini huira’atira. C’est une évolution majeure, que traduit-elle ?

Il ne faut pas surinterpréter, ce n’est pas un référendum d’autodétermination. Mais c’est symptomatique du fait qu’une grande partie de la population a fait sauter le verrou de l’indépendance. Cette peur se dissipe à force d’explications. C’est aussi une victoire porteuse d’espoirs et un message à l’adresse de l’État. Un message qui a été d’ailleurs envoyé dans tous les territoires ultramarins, et Emmanuel Macron ferait bien de l’entendre.

Il ne semble pas que cela soit le cas : de nombreux élus ultramarins ont dénoncé, lors du remaniement, un raidissement du gouvernement. Qu’en pensez-vous ?

Nous avons déjà vu la perte d’un ministère de plein exercice, et nous vivons la tutelle du ministère de l’Intérieur comme si les outre-mer étaient un risque de trouble à l’ordre public. Nous ne savons pas si cela est volontaire ou non, mais l’ensemble des territoires ultramarins l’ont perçu de façon claire. Cela dit, nous ne faisons pas de procès d’intention et nous jugerons sur pièces. Je constate que, lors de la venue de M. Carenco à La Réunion, il n’a effectué aucune visite de terrain et s’en est tenu à des réunions à la préfecture. Il connaît mal les outre-mer, malgré son expérience : la réalité ne se limite pas aux administrations.

Kanaky-Nouvelle-Calédonie Gérald Darmanin annule sa visite

À quoi joue le gouvernement ? L’exécutif semble décidé à jeter de l’huile sur le feu après avoir saboté le 3e référendum de décembre dernier. Le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, qui exerce désormais la tutelle sur les Outre-mer, a décidé d’annuler la visite prévue avec Jean-François Carenco le 26 juillet à Nouméa. Avant de convoquer le comité des signataires de l’accord de Nouméa à Paris. Une provocation pour les indépendantistes du FLNKS : « On n’ira pas à Paris », a réagi son porte-parole, Daniel Goa, qui précise : « S’il y a discussion, c’est ici, chez nous, et dans le cadre de bilatérales. » Pendant trois ans, le FLNKS avait demandé la tenue de ce comité des signataires… en vain.

Un dernier mot sur la situation particulière de la Kanaky-Nouvelle-Calédonie, que vous connaissez bien. M. Darmanin a annulé sa visite prévue le 26 juillet et a convoqué tout le monde, à Paris, pour une réunion du comité des signataires de l’accord de Nouméa. Les indépendantistes ont fait part de leur refus de se rendre en métropole. Comment analysez-vous la situation ?

À l’époque du gouvernement d’Édouard Philippe, il y avait une grande sagesse dans la gestion du dossier. Depuis, on voit un affichage de fermeté de la part du gouvernement, une volonté de tout garder au sein de l’Hexagone. La nomination au gouvernement de Sonia Backès (qui fait partie des chefs de file de la droite anti-indépendantiste calédonienne – NDLR) est un symbole, et un casus belli pour les indépendantistes, presque une déclaration de guerre. Il y a une expression univoque de la Nouvelle-Calédonie à l’Assemblée nationale (les deux députés, Philippe Dunoyer et Nicolas Metzdorf, sont issus de la mouvance anti-indépendantiste – NDLR), même si nous sommes là pour porter la voix des Kanak. Mais la situation est explosive, peut-être plus qu’ailleurs.