Histoire coloniale et postcoloniale

Du pillage culturel colonial
aux difficiles restitutions postcoloniales

publié le 14 novembre 2021

Voir sur Arte le film de Nora Philippe :

Restituer ? L’Afrique en quête de ses chef-d’œuvre




ENTRETIEN AVEC NORA PHILIPPE

Extrait du dossier de presse.

Le Président Macron fait une annonce historique en 2017 à Ouagadougou qui engage la France à restituer dans un temps proche ses patrimoines à l’Afrique. Le sujet a semblé sortir de nulle part, mais a agité énormément les milieux culturels. Comment êtes-vous arrivée à ce sujet?

Le sujet m’a sauté au visage lors de la publication du brillant rapport Savoy-Sarr, en novembre 2018, fruit de la mission qu’avait commandité Emmanuel Macron. J’ai pris conscience bien sûr de l’ampleur de la dépossession coloniale qui a eu lieu, et dont bon nombre de nos musées sont les temples. J’étais d’autant plus abasourdie que mes études en histoire de l’art et en muséologie n’avaient jamais, même une minute, ouvert ce chapitre ; dans le champ des musées, j’étais beaucoup plus familière de cette problématique autour des collections autochtones dans les musées nord-américains, par exemple, et des politiques de restitution qui y existent depuis les années 1980. Mais de ce côté-ci du monde, j’ai surtout découvert que les demandes de restitutions s’inscrivaient dans un temps très long, et elles ont été effacé de l’histoire.

Je vois l’horizon des restitutions comme un défi immense, culturel et politique, et promesse de renouveau dans les relations Europe-Afrique, mais pas que : il s’agit aussi de refondre les relations entre les Européen.ne.s d’aujourd’hui et leur propre histoire ! Cela nous requiert.

Et j’y vois, par ailleurs, une histoire de luttes - ce que je tente de raconter dans tous mes films. A ce titre, le choix du medium de la télévision pour ce film afin de s’adresser à un large public, en faisant le pari qu’elle ne soit pas le prolongement du pouvoir, était là dès l’origine du projet. Après tout, Black Panther de Ryan Coogler s’ouvre sur une scène de reprise en main, dans un simili British Museum, d’une pièce du royaume du Bénin. Des dizaines de millions de personnes ont vu ce film, et sont donc sensibles à cette cause. Cette histoire ne doit pas continuer à être étiquettée comme un enjeu de niche.

Le film est rythmé par des entretiens fouillés avec de nombreuses personnalités, comment les avez-vous choisies ?

J’ai choisi les intervenant.e.s du film en fonction de leur engagement réel sur la question et sur ce terrain. Je dis bien « réel » : que ce ne soit pas de l’opinion, du discours, mais bien une pensée développée, ancrée dans un temps long et dans une praxis, qu’elle soit politique, artistique, juridique ou historienne, et qui prend au sérieux l’impératif de la restitution. Des personnes qui sont au travail là-dessus et que le sujet requiert. Outre Bénédicte Savoy et Felwine Sarr qui constituaient évidemment les piliers pour leur travail sur le Rapport, il y a donc des directrices/directeurs et conservateurs de musées, une philosophe, une historienne de l’art, un archéologue, un artiste, des politiques, un juriste, une anthropologue….Les disciplines et angles sont très divers. Je devais tourner des entretiens également au Royaume-Uni et au Cameroun, mais la pandémie m’en a empêché.

« Restituer ? » est composé pour plus d’un tiers d’archives, très variées, qui balayent à peu près 140 ans d’histoire. Comment s’est mené votre travail de recherche ?

Quand on recherche des archives pour un film historique, il y a deux dimensions. D’abord, se documenter pour penser et maîtriser son sujet, donc fréquenter des archives dans toutes leurs formes : imprimées, photographiques, cartographiques, sonores, filmiques, etc. Cela a représenté un travail de deux années. Puis, trouver les archives les plus puissantes qui vont pouvoir illustrer ou prouver une idée, porter une séquence narrative, ou soutenir une émotion. Dans le cas de ce film, il y avait un troisième enjeu : on est face à des archives qui ont essentiellement été produites par ou dans le cadre du pouvoir colonial, et ensuite détruites ou diffusées dans des logiques qui perpétuent un déséquilibre des pouvoirs entre ex-colonisateurs et ex-colonisés ; il s’agit donc de les déconstruire le plus possible, ou de mettre à distance la toxicité de ces images. Et de les retrouver !! Par exemple, les images de spoliations d’objets par les missionnaires sont extrêmement difficiles à localiser.

Il y a une troisième dimension, que je ne pouvais pas vraiment déployer dans un film aussi court : la récupération des archives elles-mêmes fait partie des revendications des ex-colonisés, aux côtés des oeuvres d’art, des objets, des restes humains. L’accès aux archives dont j’ai disposé (très coûteux pour la production) est un privilège dont mes homologues en Tanzanie ou au Cameroun ne disposent pas. Cela fait partie intrinsèque de la problématique des restitutions.

La recherche des archives s’est mené tout le long de la réalisation du film, sur deux années environ, et a bénéficié des conseils précieux d’historiennes spécialistes du sujet : Bénédicte Savoy en premier lieu, qui a fait preuve d’une générosité constante et hors du commun, mais aussi Gaëlle Baujean, Felicity Bodenstein…., et du travail de la documentaliste Alba Lombardia.

Le film est aussi nourri de citations d’oeuvres cinématographiques. On note La noire de…, d’Ousmane Sembène, des extraits des Statues meurent aussi de Resnais et Marker….

Je tenais beaucoup à ce que le film donne à voir - et rende hommage - à des films qui l’ont précédé, et qui ont contribué à raconter des pans de cette histoire : celle des luttes anti-colonialistes puis décoloniales, prenant le musée et les collections comme protagonistes. Le film cite le séminal Les Entrelacs de l’Objet de Kader Attia, qui a un art consommé de l’entretien, Palimpseste pour l’Africa Museum de Matthias de Groof, remarquable documentaire sur la réfection du Musée de Tervuren, Fang : An Epic Journey, de Susan Vogel, et , plus loin, l’incroyable You Hide Me de Nii Kwate Owoo, datant de 1972. Les Statues meurent aussi constituent la référence absolue (réalisé en 1953 et interdit pendant 11 ans), en ce qu’il opère explicitement la connexion entre le modèle du musée ethnologique et le racisme à l’œuvre dans la société française.

Il y a très peu d’images d’horreur coloniale dans votre film, pourquoi ?

Je n’ai pas éludé la question, mais je privilégie la parole à la monstration visuelle quand il s’agit de violence. Je ne souhaite pas reconduire l’agression par des images ultra-violentes et spectaculaires. J’ai choisi de ne montrer qu’une seule image insoutenable, qui est celle de quatre colons français en Côte d’ivoire posant fièrement autour d’une pique, sur laquelle est plantée la tête décapitée d’un homme noir. La légende de la photographie indique que cela illustre la répression d’une rébellion. Le commentaire du film, lui, insiste sur une idée phare : la colonisation implique des meurtres de masse, des opérations politiques et économiques bien sûr, et des pillages culturels. C’est le caractère systématique et structurel des captations de biens culturels et sacrés, mais aussi de restes humains - cela va jusqu’au trafic de corps -, qu’il s’agit de faire comprendre. Comprendre que ce n’est pas seulement un « à-côté ». Le nerf du scénario est à cet endroit-là.

Votre récit est chronologique, était-ce dans le scénario dès le départ? Vous auriez-pu faire un film de débat d’idées, ou sur les musées au présent, mais vous avez choisi un propos essentiellement historique.

Le fil du film est chronologique, mais comprend beaucoup d’incursions contemporaines, et des va-et-vient entre récit historique et analyse plus vaste. Tout le défi du film tient dans sa capacité à faire entendre la généalogie coloniale des collections ethnologiques de nos musées, et d’instiller ainsi, dans le public, une connaissance et, en quelque sorte, une inquiétude : ce qui est donné comme acquis, lumineux, vertueux, voire intouchable (les Musées, la Culture…), et qui n’est jamais questionné, doit devenir au contraire un terrain d’interrogations et de changement. Les restitutions muent le terrain du musée, qui est une chose publique donc citoyenne, en terrain de justice possible, à l’échelle du monde. Certes, ce n’est pas un mouvement qui est naturel ou confortable.

L’enjeu de ce film est de rendre ce geste compréhensible au grand public, et de sortir un tant soit peu le sujet des restitutions d’un périmètre par trop technique. J’aurais pu remonter beaucoup plus loin, mais il fallait choisir un point de départ charnière : la Conférence de Berlin, comme le précise Bénédicte Savoy, marqua le moment décisif de la colonisation, donc des pillages culturels, et donc de la création des musées ethnologiques en Europe. Le moment des Indépendances est un autre moment charnière, qui permet aux restitutions d’exister en tant que demandes d’Etat officielles.

Il est intéressant de voir que l’une des stratégies fréquentes des personnes s’opposant aux restitutions tient dans l’effacement de la très longue histoire des demandes : c’est une mode, c’est tout récent, il faut le temps long de la réflexion pour y répondre. Mais pas du tout ! Les universitaires qui travaillent sur le sujet le martèlent depuis longtemps, et c’est une mémoire qui est bien sûr transmise de génération au sein des communautés et des familles spoliées : les demandes de restitutions, les résistances et les protestations face au pillages, datent de la spoliation.

Le film laisse une place aux arguments anti-restitution. Comment avez-vous choisi vos intervenants, sur l’échiquier du débat ?

C’est un point important : les arguments anti-restitution n’ont pas beaucoup changé depuis quatre décennies, le film leur donne donc voix uniquement sous forme d’archives. Les arguments « anti » présentés comme urgents et incontournables aujourd’hui, sont majoritaires dans les médias. Ce n’est pas très stimulant. Ce qui est intéressant en revanche, c’est de faire un travail archéologique dans les archives télé françaises ou allemandes et de repêcher ces moments ahurissants où, dans les années 1980-90 notamment, l’élite culturelle ou politique européenne se gargarise sur les plateaux avec des arguments condescendants et racistes sur l’incapacité des Africains à récupérer et soigner leurs patrimoines, ou sur le rôle civilisationnel de la France dans la missions de sauvegarde des biens culturels de l’humanité. En exhumant ces séquences, on se rend compte que les Européens font du sur-place.

Vous avez décidé d’éviter le studio ou le « fond neutre » pour les entretiens avec vos 13 intervenant.e.s. Comment avez-vous choisi les lieux ?

Les lieux, les décors étaient fondamentaux pour moi, dès le début de l’écriture de ce film. Il s’agit de souligner les appartenances de chacun.e, de travailler les symboliques des lieux (musée, bureau, bibliothèque…), en somme de signifier que toute parole est « située ». Et ce faisant, de faire exister le monde, et une parole sur le monde, depuis l’Afrique. J’espère que le film est riche de ces « afrotopies » et que la mise en scène véhicule le sens profond qui peut attacher les êtres et les choses à des lieux - certes sans les y réduire. Par ailleurs, les intervenant.e.s ont toujours été associé.es au choix des lieux, des angles, des cadres.

Le commentaire dit « Nous » tout au long du film. Quel est ce « Nous » ?

C’était le grand défi du film ! Tout au long des débats autour des restitutions en Europe, ici, en France, et de ce côté de la planète, les voix africaines ont été (très) peu entendues, et toujours minorées. Nous sommes dans l’ensemble restés dans un quant-à-soi au mieux prudent, au pire arrogant. Le but du film était donc, pour un public européen, que je peux toucher car je travaille depuis l’Europe, de lui donner à entendre des points de vue et des prises de parole exprimés depuis l’Afrique, ou depuis les diasporas. Les points de vue de professionnels européens sont, eux, très majoritaires dans la presse. Ce « Nous », c’est donc celui d’une Européenne concernée (j’insiste sur le fait que c’est un Nous européen et pas français, car la colonisation fut un crime largement partagé entre toutes les nations européennes), qui regarde dans un esprit de responsabilité le passé colonial de l’Europe, et la manière dont on peut réparer la relation aujourd’hui, pour aller de l’avant. Aller de l’avant et parler au futur ne peut se faire qu’en affrontant l’impératif de réparation. Cela n’a absolument rien de contradictoire, c’est au contraire ainsi ainsi que l’ont peut constituer un « nous » !

Ce « Nous » est habité et parlé par des personnes afro-descendantes, cela va sans dire. Léonie Simaga, la formidable comédienne qui dit le commentaire, porte cette histoire, entre la France et le Mali. Thi - « La restitution affirme que l’on doit tenter de réparer l’irréparable. C’est une utopie politique. » Yala Nadia Kisukidi bault Kientz-Agyeman, l’auteur de la musique originale, porte cette histoire, entre le Ghana et la France. Le rôle que jouent les objets africains dans les musées européens pour les diasporas africaines est d’ailleurs évoqué à plusieurs reprises dans le film : une jeune Abidjanaise explique que leur présence en Occident est importante, parce qu’elle permet aux Ivoiriens expatriés de connaître leur culture, et Yala Kisukidi, née à Bruxelles, souligne le rôle qu’eut Tervuren dans la découverte de certaines de ses racines congolaises.

Le sujet est éminemment politique, et qualifié de « sensible ». Comment avez-vous mené l’enquête ?

Le sujet est dit sensible en France parce qu’il a trait à la reconnaissance du crime colonial et à la nécessité de la réparation, toutes choses que le pays peine à regarder en face. Au sein des musées, beaucoup de professionnel.le.s ont peur de s’exprimer, certains m’ont dit ne pouvoir parler qu’une fois à la retraite…

Les restitutions donnent également lieu à des tractations diplomatiques à tiroirs multiples, qui touchent aux ventes d’armements, aux intérêts de l’industrie française, au contrôle de l’immigration, aux investissements de l’AFD en Afrique. En France, les différents ministères n’ont pas forcément le même agenda sur le dossier…Quant aux député.e.s, ils/elles se sont parfois sentis téléguidés par l’Elysée, volontariste sur ce dossier, au moment du vote pour la restitution au Sénégal et au Bénin, suscitant donc des réticences de principe.

En somme, soit on se positionne exclusivement dans le champ des restitutions d’objets, et l’on se dit que ces retours ne peuvent de toute façon pas se faire sans être enchâssés dans une Realpolitik, on ferme les yeux sur tout le reste, pourvu que les objets reviennent. Soit on tient une position plus globale et plus morale, et l’on défend l’idée que les restitutions sont précisément l’occasion symbolique profonde de se défaire du fantôme (néo-)colonial et de défendre des relations Europe - Afrique décolonisées, et qu’une restitution qui s’accompagne de la signature de contrats engageant les nations africaines à juguler leur immigration vers la France (par exemple), ne change donc aucunement la donne.

Là-dessus, Hamady Bocoum formule un rêve, qui rejoint aussi les réflexions de Felwine Sarr : le retour des oeuvres (objets, archives…) constitutives des cultures africaines historiques, permettra de nourrir l’estime de soi de la jeunesse d’aujourd’hui et fertilisera ses devenirs. Et, certes aux côtés de bien d’autres changements à souhaiter, ce ré-enracinement culturel - à ne pas confondre avec un retour à la tradition - ré-ancrerait aussi les jeunesses africaines dans leur continent…

Quelles sont vos conclusions quant au futur des restitutions ?

J’aimerais pouvoir parler au présent ! En France, je n’observe pas le « logiciel » idéologique des élites politiques et culturelles évoluer véritablement, et quatre années après le discours de Ouagadougou, seuls 27 objets ont pris le chemin du retour, sans modifier en rien les modèles en vigueur. Très peu dans nos fonctionnements institutionnels et législatifs, etc. n’a été touché à la racine. On préfère parler de coopération muséale et scientifique plutôt que de restitution, or, ce n’est pas la même chose, même si de toute évidence, cela ne s’exclut pas. Il y a une expression britannique qui qualifie ce geste : « Retain but explain » (Garder, mais avec des cartels d’explication). Plus largement dans le monde occidental, le rapport Savoy-Sarr a suscité une vague de prises de conscience, de programmes institutionnels de recherche de provenance et d’échanges nourris avec les musées africains, voire de politiques pro-actives de restitution, dans le cas de certains musées en Angleterre ou aux Pays-Bas.

Une dynamique puissante a été lancée, son expansion requiert des mobilisations citoyennes, intellectuelles et politiques constantes, partout dans le monde. Le magnifique discours de Chimamanda Adichie au Humboldt Forum en septembre 2021 ne dit pas autre chose. L’Afrique ne nous attend absolument pas - elle a d’ailleurs ses propres défis en termes de politiques culturelles. Evitons de donner le triste spectacle d’une Europe barricadée loin dans l’Histoire, serrant auprès d’elle ses trophées de guerre.



Restitution de ses œuvres d’art à l’Afrique :
un documentaire érudit et passionnant à voir sur arte.tv

par François Ekchajzer, publié par Télérama le 30 octobre 2021.
Source.

En 2017, Emmanuel Macron promettait la restitution d’œuvres détenues par les musées français, dérobées en Afrique durant la colonisation. L’excellent documentaire de Nora Philippe « Restituer ? L’Afrique en quête de ses chefs-d’œuvre » fait le tour de cette question pas si simple.

« On pille les Nègres, sous prétexte d’apprendre aux gens à les connaître et les aimer, c’est-à-dire, en fin de compte, à former d’autres ethnographes, qui iront eux aussi les “aimer” et les piller. » Confié à son épouse dans une lettre de novembre 1931, le constat de l’écrivain Michel Leiris, « secrétaire-archiviste » de la mission Dakar-Djibouti, est lucide et désenchanté, mais surtout prophétique. Les quelque trois mille cinq cents objets du « butin » amassé par l’ethnologue Marcel Griaule et son équipe entre 1931 et 1933 ne représentent qu’une infime partie du patrimoine qui sera soustrait à l’Afrique au cours du XXe siècle. Cette dépossession culturelle massive a inspiré à Emmanuel Macron, en novembre 2017, un engagement inattendu de la France pour la restitution de pièces africaines détenues dans ses musées.

Si le discours de Ouagadougou a créé la surprise, le rapport (« Restituer le patrimoine africain ») remis douze mois plus tard au président par l’économiste Felwine Sarr et l’historienne de l’art Bénédicte Savoy a suscité un vif émoi dans le monde de l’art et des conservateurs. Plaçant la phrase de Leiris en exergue de leur travail, les deux chercheurs y documentent le pillage systématique de l’Afrique sous le joug colonial, et énoncent une série de recommandations visant au retour, sur leur continent d’origine, d’œuvres de grande valeur.

« Leur rapport a créé une déflagration et suscité une prise de conscience massive. Depuis sa publication, sept nations africaines ont demandé la restitution de pièces figurant dans la collection du musée du Quai Branly », explique Nora Philippe, autrice de Restituer ?, excellent documentaire sur cette problématique trop longtemps négligée mis en ligne sur Arte.tv en attendant une prochaine diffusion sur l’antenne d’Arte. à éplucher certains documents didactiques de grandes institutions, on pourrait croire que les pièces figurant dans leurs collections n’ont pas, à proprement parler, d’histoire. Que leur présence dans les musées ne saurait susciter d’interrogation.

Ouvrir le chemin d’une nouvelle éthique

Restituer ? croise avec autant de rigueur que d’adresse les fils historique, esthétique, économique, juridique, diplomatique et culturel d’une question complexe et sujette à instrumentalisation. La variété des angles abordés dans le documentaire comme la diversité des spécialistes qui s’y expriment (dirigeants de musées africains et européens, chercheurs sénégalais, béninois, français ou allemand, philosophe, artiste…), jusqu’à la pertinence des extraits de films qui enrichissent son propos (La Noire de…, d’Ousmane Sembène, Les statues meurent aussi, d’Alain Resnais, Chris Marker et Ghislain Cloquet), font de Restituer ? une mine d’érudition et de réflexions.

À l’heure où vingt-six statues, soustraites en 1892 par les troupes coloniales aux trésors royaux d’Abomey, vont quitter les vitrines de Branly pour retourner dans l’actuelle république du Bénin, la volonté de réaliser à grande échelle la promesse formulée voilà quatre ans par Emmanuel Macron, comme d’appliquer les prérogatives du rapport Sarr-Savoy au-delà de gestes très médiatisés, mérite qu’on la questionne. Que la montagne érigée par le tandem sénégalo-français n’accouche pas d’une souris, si grosse fût-elle. Et que s’engage enfin une politique proactive en la matière, en y associant les États d’une Europe concernée au premier chef par les effets de son histoire coloniale. « De la même manière que des demandes de restitutions peuvent s’inscrire dans des démarches panafricaines, il serait bon que l’Europe se concerte et s’organise », explique Nora Philippe, qui voit là une occasion rêvée de « se défaire du fantôme (néo)colonial », comme de défendre de nouvelles relations avec l’Afrique. Et de rappeler le sous-titre ambitieux du rapport Sarr-Savoy : « Vers une nouvelle éthique relationnelle. »



Lire la proposition de loi « relative à la circulation et au retour des biens culturels appartenant aux collections publiques ».