Histoire coloniale et postcoloniale

« Batouala » de René Maran (1921),
le premier Prix Goncourt critique de la colonisation

publié le 5 novembre 2021

Il y a cent ans :
le Goncourt à un « véritable roman nègre »,
Batouala, de René Maran

par Alain Ruscio, pour histoirecoloniale.net

Le 14 décembre 1921, lorsque le jury du (déjà prestigieux) Prix Goncourt se sépara et que fut annoncée sa décision, une affaire – plus politique et racialiste que littéraire – commença : l’œuvre primée, Batouala, sous-titré véritable roman nègre (Paris, Albin Michel) était une œuvre de René Maran (1887-1960) [1]. L’attribution fut d’autant plus remarquée que Maran était inconnu et qu’il battit quelques écrivains alors prestigieux, Jacques Chardonne [2] et Pierre Mac Orlan [3].

La civilisation blanche « bâtie sur des cadavres »

Mais ce n’est pas cela qui fit alors sensation : Maran n’était-il pas lui-même un nègre, selon le vocabulaire colonialiste alors quasi unanimement appliqué ? Guyanais, né à Fort-de-France [4], il avait choisi, après des études en métropole (Bordeaux), l’administration coloniale. En 1912, il avait été en poste en Oubangui-Chari, l’actuelle République Centrafricaine. Il y rencontra, déjà, le racisme des administrateurs et des petits blancs. Il y prit force notes, qu’il utilisa pour l’écriture de son premier roman [5], ce Batouala.

La thèse de l’ouvrage, exaltant la nature africaine, n’avait rien d’extrémiste, voire même était teintée d’un exotisme / érotisme de bon aloi. Par contre, la préface était très accusatrice contre le bilan du colonialisme en Afrique noire :

« Civilisation, civilisation, orgueil des Européens, et leur charnier d’innocents, Rabindranath Tagore, le poète hindou, un jour, à Tokyo, a dit ce que tu étais ! Tu bâtis ton royaume sur des cadavres. Quoi que tu veuilles, quoi que tu fasses, tu te meus dans le mensonge. À ta vue, les larmes de sourdre et la douleur de crier. Tu es la force qui prime le droit. Tu n’es pas un flambeau, mais un incendie. Tout ce à quoi tu touches, tu le consumes ». Maran ne se contentait pas d’un constat : il appelait à la lutte : « C’est à redresser tout ce que l’administration désigne sous l’euphémisme d’“errements“ que je vous convie. La lutte sera serrée. Vous allez affronter des négriers. Il vous sera plus dur de lutter contre eux que contre des moulins. Votre, tâche est belle. À l’œuvre donc, et sans plus attendre. La France le veut ! ».


Dans le cours du roman, également, l’homme blanc en Afrique était parfois tourné en dérision (sa peur des insectes, sa façon de se vêtir…). A contrario, le personnage principal, le chef noir Batouala, était noble, courageux, beau.

Prose acide, agressive, on le voit, mais qui n’avait rien d’exceptionnel, en ces temps de remise en cause de bien des valeurs : c’est à la même époque que Valéry écrit son fameux « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles [6] »… sans compter les provocations surréalistes et les premiers balbutiements communistes. Mais Valéry, Breton et les autres étaient blancs. Maran était noir, même s’il n’était pas Africain, même s’il était plus clair que ses héros… La critique changeait de ce fait de nature. L’accueil de la nouvelle fut surtout marqué par la référence à l’appartenance à la race noire de l’auteur : « Ce qui distingue tout d’abord ce prix, c’est que René Maran appartient à la race noire. » (Louis Payen, La Presse, 15 décembre 1921)… « Un noir remporte le Prix Goncourt. » (L’Intransigeant, 15 décembre 1921). D’autres s’essayèrent à un humour facile : « C’est la première fois que les noirs jouent et gagnent. » (Le Petit Parisien, 15 décembre 1921)… « Le sort en est jeté, ou plutôt le gri-gri. C’est en effet un Noir, M. René Maran, qui a obtenu le prix des Goncourt pour son roman nègre, “Batouala“. Et nous ne pouvons nous empêcher de penser que l’on réhabilite ainsi, à bien juste titre, les malheureux nègres qui pullulent dans la littérature. » (Le Figaro, 15 décembre 1921)… Paul Souday, le très redouté et alors très célèbre critique du Temps avait trouvé le roman « pittoresque », ajoutant avec un certain mépris qu’il s’agissait peut-être là d’un « goncourisme de la brousse » (15 décembre 1921).

Pourtant, une polémique, sur fond évident de racisme, commença.

Une pluie de critiques

La tempête commença avec quelques jours de retard, mais elle fut dévastatrice. Elle se présenta sous la forme d’une critique acerbe de deux créoles blancs de La Réunion, grandes figures du lobby colonial, qui signaient d’un pseudonyme unique, Marius-Ary Leblond [7], article truffé de qualificatifs comme « inadmissible… médiocre… faible… ». Réfutant la thèse du bon sauvage corrompu par la civilisation, l’article se concluait par un cinglant : « Sans doute la civilisation n’apporte pas seulement des bienfaits. Elle nous a valu le livre de M. Maran. » (Revue de Paris, janvier 1922). Un autre critique plaça ouvertement son article sur le terrain du racisme, plaisantant finement avec le sous-titre (Véritable roman nègre) : « Je préfère croire que l’Académie Goncourt a voulu manifester sa sollicitude pour nos frères de couleur, en attendant qu’elle la marque pour nos frères inférieurs, ce qui pourrait l’inciter à couronner l’an prochain s’il s’en produisait un, un “véritable roman singe“. » (P. Gaultier, La Revue Bleue, 21 janvier 1922)… sans oublier l’inévitable usage du vocabulaire nègre : « Le prix Goncourt s’affirme comme un coup de tam-tam. » (Le Radical, 9 janvier 1922). En février, sans qu’il soit aujourd’hui possible de savoir s’il y eut coalition ou simple coïncidence, d’autres protestations suivent. Ce roman était donc « détestable et sale » (Revue des Lectures, 15 septembre 1922)… « grossier et stupide » (Revue Apologétique, 1er mai 1922).

Un député ultra conservateur, Élie Dor de Lastours, membre de la commission des Colonies, interpela le ministre des Colonies, Albert Sarraut, et lui demanda de prendre « des mesures sévères à l’égard du fonctionnaire dont il s’agissait » [8]. En décembre, son collègue Georges Barthélémy, pourtant socialiste, dénonça également un livre « infâme » : « Je constate simplement qu’un fonctionnaire colonial a craché sa bile sur toute la grande famille coloniale française indistinctement, et M. le ministre des colonies n’a rien fait pour essayer de paralyser dans le pays une pareille propagande. » [9]. Un médecin officiant en Afrique équatoriale française (AEF), collaborateur à ses heures de l’hebdomadaire L’Action nationale, René Trautmann, répondit à Maran par un livre très violent, reprenant sans vergogne le nom de Batouala [10].

Un temps, la nom même de Batouala fut utilisé comme insulte par les racistes. Le député de la Guadeloupe Achille Boisneuf, interpelant le gouvernement sur des scandales au Togo, s’entendit répondre ironiquement : « C’est Batouala qui parle ! » [11].

Mais il y eut, et c’est heureux, des défenseurs de Maran et de son Batouala.

Des défenseurs, de L’Action française à L’Humanité

On trouva au premier rang… Léon Daudet, l’une des têtes pensantes de la réaction. Membre du jury du Goncourt, il avait, déjà, semble-t-il, voté pour Maran [12]. Dans L’Action française, il écrivit ces lignes : « J’admire beaucoup, beaucoup “Batouala“. C’est une œuvre achevée, je le dis d’un esprit libre, tout en me laissant aller avec joie à cette vérification de ma vieille foi en l’insondable réserve de force et de lumière intellectuelle, morale, que contient la race noire, nullement inférieure. » (15 décembre 1921).

La gauche française répliqua également. Léon Blum, revenu un temps à ses amours (de plume) de jeunesse [13], ne porta guère de jugement littéraire, mais loua l’engagement de l’auteur : « Le choix de l’Académie Goncourt s’est porté sur un homme de courage et de talent. » (Le Populaire, 16 décembre 1921).

L’auteur trouve par ailleurs un avocat dont il se serait peut-être passé en la personne de l’infatigable anticolonialiste Félicien Challaye. Celui-ci, au lendemain du congrès de Tours, avait rejoint le PCF pour un (court) temps. Challaye écrivit : « Félicitant M. René Maran d’avoir contre lui déchaîné cette meute, proclamons que son “Batouala“ est un beau livre et une bonne action (…). Son réquisitoire contre la colonisation blanche est justifié. Je l’affirme, après avoir, en 1905, visité aux côtés de Savorgnan de Brazza, cette région de l’Oubangui-Chari, désolée par le partage obligatoire, les vols des compagnies concessionnaires, les exactions et les crimes de leurs agents et des agents de l’administration (…). Si l’affaire Batouala obligeait à projeter une vive lumière sur les méthodes coloniales appliquées au Congo français depuis l’introduction du régime concessionnaire, M. René Maran aurait rendu un grand service à ces noirs qui, par le crime des blancs, comptent parmi les êtres les plus malheureux qu’il y ait au monde. » (L’Humanité, 21 février 1922). On sait, par un témoignage ultérieur, que, le 13 janvier 1922, le Club du Faubourg, qui était une des lieux d’échanges d’idées les plus réputés de Paris, consacra un débat au roman. Il n’eut que des défenseurs : le député de la Guadeloupe Achille Boisneuf, le poète haïtien Louis Morpeau et un jeune Annamite qui se faisait appeler Nguyen Ai Quoc, le futur Ho Chi Minh [14].

L’après Batouala

Malgré (ou à cause ?) de ce scandale, la réputation de l’ouvrage dépassa les frontières. La critique de divers pays en parla. Il fut traduit en 16 langues [15].

Par contre, il fut interdit en Afrique. Maran, qui entretenait des relations conflictuelles avec l’administration coloniale bien avant l’affaire [16], démissionna dès 1923.

Cet épisode aurait pu radicaliser Maran. Il n’en fut rien. Il ne devint jamais un porte-parole de la révolte noire contre le système. Son nom n’apparut pas dans La Voix des Nègres (n° 1, janvier 1927), encore moins dans Le Cri des Nègres (n° 1, mai 1931). Alors que son statut d’écrivain confirmé lui aurait assuré une sorte de droit moral d’aînesse, il ne fut pas non plus dans le noyau fondateur du mouvement de la négritude des sœurs Nardal, de Senghor, Césaire et Damas (bien que Senghor, plus tard, lui ait rendu hommage).

Il poursuivit son œuvre d’écrivain, discret, non engagé, antiraciste mais nullement anticolonialiste. Ses œuvres ultérieures, d’ailleurs (Djouma, chien de brousse, 1927 [17]) revinrent à un exotisme gentillet quand ce ne fut pas, à la fin de sa vie, une présentation fort louangeuse du premier gouverneur noir des Colonies, le Guyanais Éboué, dans un ouvrage au sous-titre bien malhabile (Félix Éboué, grand commis et loyal serviteur, 1957 [18]).

L’auteur est mort, un peu oublié, en mai 1960.


[1Sur la vie et l’œuvre de Maran et son roman majeur, on pourra consulter : Marc Michel, « L’affaire Batouala : René Maran, écrivain anticolonialiste ou écrivain de l’ambiguïté », in Pierre Guillaume (dir.), Identités caraïbes, Paris, Éd. du CHTS, 2001 ; Charles Onana, René Maran, le premier Goncourt noir, 1887-1960, Paris, Éd. Duboiris, 2007.

[2Pour L’Épithalame, Paris, Libr. Stock et Vienne, Larousse, 1921.

[3Pour La cavalière Elsa, Paris, Gallimard, 1921.

[4Certaines sources indiquent qu’il est né lors de la traversée entre Guyane et Martinique.

[5Mais non son premier livre. Maran avait déjà publié deux recueils de poèmes, La Maison du Bonheur et La Vie intérieure.

[6« La crise de l’esprit », NRF, 1er août 1919, in Œuvres complètes, Vol. l, Paris, Gallimard, NRF, BibI. de la Pléiade, 1957.

[7Pseudonyme unique de Georges Athénas et Aimé Merlo.

[8Chambre des députés, Question écrite, 14 fevrier 1922.

[9Chambre des députés, 21 décembre 1922. Il y eut deux députés socialistes du même nom. Celui-ci est l’élu du Pas-de-Calais (1919-1924)

[10Au pays de “Batouala“. Noirs et Blancs en Afrique, Paris, Payot & Cie Éd., 1922.

[1118 mars 1922, cité in « Les scandales coloniaux », La Lanterne, 21 mars (le Journal officiel ne reproduit pas ces paroles)

[12Son attitude fut ambiguë : toutes les études le désignent comme l’un des académiciens à avoir voté pour Maran. Pourtant, lors d’une séance houleuse à la Chambre, il déclara le contraire (18 mars 1922).

[13Blum était alors Directeur politique du quotidien socialiste. Mais il y avait été longtemps critique littéraire.

[14Léo Poldès, « Comment le petit photographe Nguyen-aï-Quac, mort en 1933, est devenu en 1946 président de la République du Viet-Nam », Ici Paris Hebdo, 11 juin 1946.

[15Benoît Hopquin, Ces Noirs qui ont fait la France. Du chevalier de Saint-George à Aimé Césaire, Paris, Calmann-Lévy, 2009.

[16Lourdes Rubiales, « Désillusion et frustration : l’administration coloniale contre René Maran », in Actes du colloque international Désillusion et désenchantement dans les littératures de l’ère coloniale, organisé par la Société Internationale d’Étude des Littératures de l’Ère Coloniale (SIELEC) en partenariat avec le Centre d’étude du XXème siècle, Université Paul-Valéry, Montpellier, les 25, 26, 27 mai 2006, Site Internet SIELEC.

[17Paris, Albin Michel.

[18Paris, Les Éd. Parisiennes, 1957.