Histoire coloniale et postcoloniale

Le groupe néomaccarthyste
intitulé « Observatoire du décolonialisme »
dispense une haine tous azimuts
déguisée en défense de la liberté

publié le 15 mai 2021 (modifié le 19 mai 2021)

Joseph McCarthy (1908-1957), homme politique des Etats-Unis qui, au prétexte de défense du « Monde libre », a mené au début des années 1950 une « chasse aux sorcières » contre des cinéastes et intellectuels, conduisant certains comme Charly Chaplin à fuir l’atmosphère liberticide qu’il a créée.



De l’art de l’amalgame
Sur l’anti-décolonialisme de papier

Texte collectif à l’initiative d’Alain Policar

Depuis plusieurs mois, des chercheurs, pour la plupart membres ou proches de l’Observatoire du décolonialisme, stigmatisent tous ceux qui ne veulent pas céder à la fièvre obsidionale, les accusant de nourrir le ressentiment à l’égard de la France ou encore de favoriser l’islamo-gauchisme. Ces attaques permanentes s’en prennent ouvertement aux personnes, quitte à travestir indignement leur pensée. Ils utilisent les organes de presse dont l’objectif est d’installer, plus ou moins volontairement, les conditions d’une guerre civile, n’hésitant pas à alimenter le soupçon d’une indulgence coupable à l’égard du terrorisme islamiste.

Le dernier épisode, après maintes tribunes dans Le Point, Valeurs actuelles ou Causeur, est l’article diffamatoire publié par Marianne (journal que l’on avait connu mieux inspiré). Dans un texte intitulé « Michel Wieviorka n’est que le pompier pyromane de l’antiracisme », une quinzaine de défenseurs d’une identité nationale réifiée s’en prennent à de nombreux auteurs dont, à l’évidence, interprétation charitable, ils ne connaissent pas les travaux.

Quelques lignes permettent de constater que les signataires font table rase des règles élémentaires du débat. Leur modèle est emprunté à l’éthologie, plus précisément à la théorie de l’empreinte : il suffit de s’intéresser à un champ d’études pour être définitivement marqué par le contact intellectuel avec celui-ci. Ainsi, s’intéresser au décolonialisme vaut approbation de ses principes théoriques, prêter attention aux inégalités, notamment d’origine ethno-raciale, c’est vouer aux gémonies l’idéal républicain d’égalité, s’intéresser à la pertinence morale des frontières, c’est nécessairement souhaiter leur abolition, se pencher sur les promesses non tenues de l’universalisme équivaut à douter du bienfondé de celui-ci. Dès lors, ne faudrait-il pas appliquer un traitement identique à qui n’hésite pas à publier chez Ring, éditeur de Marsault, dessinateur condamné pour harcèlement et injure publique, militant d’extrême droite ?

Nous ne remettons évidemment pas en cause le droit de critiquer la mouvance décoloniale. Mais nous exprimons un doute substantiel quant à la connaissance de ce courant théorique, tant d’élémentaires distinctions ne sont jamais faites. La focalisation sur quelques noms, dont celui de Ramon Grosfoguel (proche du Parti des Indigènes de la République), permet de négliger les travaux d’Enrique Dussel, élève de Levinas, ou encore de Jung Mo Sung, Silvia Rivera Cusicanqui et Eduardo Restrepo.

La technique de l’amalgame

Chacune des interventions médiatiques de nos vigilants utilise la technique de l’amalgame. Ainsi, un tel est supposé défendre le burkini, alors qu’il s’est contenté d’analyser de façon critique les arguments mobilisés pour condamner son port. Cela signifie que la distinction entre approbation et tolérance, philosophiquement élémentaire, n’est pas comprise. Nos polémistes prendraient profit à relire Pierre Bayle ou John Stuart Mill. Ils comprendraient alors que si la tolérance est l’attitude consistant à s’abstenir d’intervenir dans l’action ou l’opinion d’autrui, quoiqu’on ait le pouvoir de le faire, cela signifie qu’elle suppose une désapprobation préalable. Tout principe de tolérance est un principe de restriction : il exclut de bonnes raisons d’interdire, ce qui le distingue radicalement de la permission qui est fondée sur l’absence de ces raisons. On peut donc tolérer le burkini ou le voile sans l’approuver.

Il en est de même à propos du niqab. On est en droit d’examiner les raisons de le porter sans souhaiter sa propagation. Pourtant, les membres d’un jury de thèse sur cette question sont supposés militer en sa faveur ! Ce qui autorise les dénonciateurs à oublier que le travail visé était avant tout une importante contribution à la méthode de l’observation participante, mais aussi une forte critique de l’« argumentation » néo-républicaine, laquelle transforme le républicanisme en un communautarisme national.

La vision du monde des détracteurs du décolonialisme ne laisse aucune part à la subtilité. Ceux qui considèrent que les problèmes soulevés par les théoriciens décoloniaux méritent examen sont accusés, au mieux, d’être des idiots utiles ou, au pire, de complicité avec le terrorisme islamiste. De ce point de vue, il est sans doute utile de revenir sur l’accusation d’islamo-gauchisme. Selon les signataires du fameux Manifeste des Cent, il s’agit d’une l’idéologie « qui mène au pire ». Ceux qui la propagent dans nos universités, « très puissants dans l’enseignement supérieur » (point non étayé et, très probablement, inexact), commettraient d’irréparables dégâts.

Dès lors, on peut se demander si la dénonciation du décolonialisme ne serait-pas, en définitive, une façon de fermer les yeux sur les conséquences du colonialisme.

N’est-ce pas pour cette raison qu’est niée l’existence d’un racisme systémique, laquelle ne peut être comprise sans la reconnaissance du lien entre nos sociétés contemporaines et l’ordre colonial ? Et, à l’évidence, nos adversaires ne comprennent pas que, même si les agents sont dépourvus de préjugés racistes, la discrimination et la stigmatisation fonctionnent. Les institutions peuvent en effet être racialement oppressives même sans qu’aucun individu ou aucun groupe ne puisse être tenu pour responsable du tort subi. Cette importante idée avait déjà été exprimée par William E. B. Du Bois dans Pénombre de l’aube. Essai d’autobiographie d’un concept de race (1940), ouvrage dans lequel il décrivait le racisme comme un ordre structurel, intériorisé par les individus, et ne dépendant pas seulement de la mauvaise volonté de quelques-uns. En conséquence, les cris d’orfraie à propos de la réalité d’un racisme systémique sont stupéfiants.

Liste de signataires :

Ali Aït Abdelmalek, Gérard Alegre, Mourad Asfoure, Fabien Aviet, Anne-Françoise Benhamou, Magali Bessone, Marie Bardiaux Vaïente, Goulven Boudic, Tal Bruttmann, Olivier Karl Butzbach, François Calori, Stéphane Calvet, David Chaillou, Christiane Chauviré, Rémi Coutenso, Yves Couture, Chopin David, François Delpla, Frédérick Detue, Speranta Dumitru, Jean-Louis Fabiani, Adélie Elbaz, Martine de Gaudemar, Alexandre Gefen, Antoine Germa, Frédéric Gros, Josée Guedj, Nad Iam, Pierre Kanuty, Samuel Kuhn, Alain Laskawiec, Christian Laval, Sylvain Maniach, Nicolas Masuez, Myriem Méghaïzerou, Régis Meyran, Jean-Yves Mondon, Marie-France Morales Berger, Denis Moscovici, Christophe Naudin, Aïda N’Diaye, Luca Paltrinieri, Nicolas Petton, Alain Policar, Jean-Yves Pranchère, Alain Renaut, Jean-Mathieu Robine, Elisabeth Salomon, Brigitte Silberstein, Shy Shriqui, Thoamas Skorucak, Christophe Tarricone, Sylvie Taussig, Agnès Tricoire, Alexis Tytelman, Alexandre Vasseur, Rosemonde Wojciechowski, Francis Wolff, Emmanuel Zareie, Anna Zielinska.





L’hebdomadaire Marianne a publié dans son numéro du 3 mai 2021 une tribune signée de plusieurs universitaires qui sont les piliers de l’Observatoire du décolonialisme, dont la cible est cette fois le sociologue Michel Wierviorka. Nous publions la réaction d’Elisabeth Roudinesco dans son éditorial du Bulletin de la Société internationale d’histoire de la psychanalyse de Paris (SIHPP) qu’elle préside. Ainsi que la réponse de Michel Wierviorka parue dans le numéro suivant de la revue Marianne, qui se termine par ce constat clair et important : les auteurs de cette campagne néomaccarthyste « font le lit de l’extrême droite ».

De quoi Michel Wieviorka est-il coupable ?

par Elisabeth Roudinesco, publié dans le Bulletin de la Société internationale d’histoire de la psychanalyse de Paris (SIHPP) le 8 mai 2021.

Nous publions dans ce Bulletin une tribune parue dans Marianne (3 mai 2021) et signée par plusieurs universitaires qui, sous la houlette de Pierre-André Taguieff, s’en prennent au sociologue Michel Wieviorka avec une violence dévastatrice qui n’est pas sans rappeler les heures sombres du maccarthysme. L’objet du délit ? Un rapport intitulé Racisme antisémitisme, antiracisme. Apologie pour la recherche (éd. La boite de Pandore). Cette tribune fait suite à plusieurs autres dont une que nous avons dénoncée dans ce Bulletin et datée du 31 octobre 2020. Une centaine d’universitaires y réclamaient la création d’une instance chargée de détecter les dérives dites « islamo-gauchistes » de leurs propres collègues afin qu’ils soient sanctionnés. Mêmes noms, même vocabulaire.

Les attaques ad hominem ont pris une ampleur considérable depuis quelques temps dans la presse. C’est ainsi que dans Valeurs actuelles (20 novembre 2020), Benjamin Stora avait été pris à parti et traité de « poussah pontifiant » et autres noms d’oiseaux pour avoir été chargé par le président Macron d’une mission de réflexion mémorielle sur la colonisation et la guerre d’Algérie. Ce fut ensuite le tour de son ami et co-auteur Pascal Blanchard, insulté dans Le Figaro du 8 avril 2021, traité d’imposteur et de complice de l’indigénisme par le même Taguieff.

Sociologue bien connu pour ses engagements contre le racisme et l’antisémitisme, auteur de nombreux ouvrages traduits en plusieurs langues, directeur d’études à l’EHESS, président du CADIS, fondé par Alain Touraine, Wieviorka, dont les grands parents d’origine polonaise ont été exterminés à Auschwitz, est aussi le frère de l’historienne Annette Wieviorka. Et le voilà désormais traité de fraudeur et de complice de toutes les dérives identitaires de l’extrême gauche, et notamment des indigénistes et autres décoloniaux.

Dans le cadre d’une opération visiblement concertée, il est attaqué sur le même ton dans la revue de la LICRA, Le droit de vivre (DDV), par Isabelle de Mecquenem, philosophe, animatrice avec la psychanalyste Céline Masson du Réseau de recherches sur l’antisémitisme et le racisme, très marqué par les thèses de Taguieff (RRA) et ayant à charge, entre autres activités, de détecter les dérives séparatistes présentes à l’Université. Dans cet article, intitulé « Le wieviorkisme ou la part du lion », repris d’ailleurs sur le site de l’Observatoire du décolonialisme (qui reproduit la plupart des tribunes de Taguieff et de ses alliés), Mecquenem traite Wieviorka « d’idiot utile » de la nébuleuse décoloniale ayant les « yeux d’une chauve-souris offusquée par la lumière du jour ».

Comme on le voit, il y a maintenant des universitaires – toujours les mêmes – qui agissent en usant d’une méthode et d’un vocabulaire inacceptables, remplaçant toute forme de débat par des appels à détruire la réputation de leurs collègues.

Nous publions donc ici la réponse de Michel Wieviorka à ses détracteurs, parue dans Marianne (7 mai 2021). Nous nous réservons la possibilité de reproduire ensuite la réponse que celui-ci a adressée à la revue de la LICRA. J’ai demandé à notre ami François Braunstein, membre de la SIHPP, et signataire de la tribune de Taguieff de s’exprimer dans les colonnes de ce Bulletin, pour la prochaine livraison. Il m’a donné un accord de principe.




Michel Wieviorka répond à ses détracteurs :
« C’est le degré zéro de la vie intellectuelle »

par Michel Wieviorka, publié dans Marianne le 7 mai 2021.

Le sociologue Michel Wieviorka réplique point par point à une tribune collective publiée dans Marianne qui l’accusait d’être « le pompier pyromane de l’antiracisme ».

Ainsi, une quinzaine de collègues se sont procuré dès parution mon livre, Racisme, antisémitisme et antiracisme. Apologie pour la recherche (éd. La Boîte à Pandore) et l’ont jugé suffisamment important pour se concerter et publier ensemble une longue tribune. Cette précipitation gourmande, cet élan collectif ont trouvé immédiatement accueil dans les colonnes de Marianne.

Ces universitaires ont-ils pour autant lu l’ouvrage ? On ne peut qu’en douter, ne serait-ce qu’à l’aune des innombrables erreurs qui rendent leur article digne de figurer dans une anthologie des fake news, voire dans le livre Guinness des records, rubrique « alternative facts ». Ils font très fort !

Liste d’erreurs

Ils écrivent que j’ai pris position en faveur de l’autorisation du burkini : faux, il suffit de se reporter à mes articles de The Conversation puis du Monde pour voir qu’il n’en est rien. De même, ils prétendent qu’Alain Policar « a soutenu des tentatives pour imposer le burkini dans les piscines » : c’est faux.

Ils indiquent que j’ai donné à ce livre la forme, en fait impertinente et ironique, d’un rapport pour disposer d’un « bouclier face à un état des lieux » hypothétique, qui ne « manquerait pas de me viser » : erreur, mon livre ne risque pas de m’apporter la moindre protection – c‘est celui d’une personne libre qui n’attend rien du pouvoir, ne lui demande rien, et se moque quelque peu, mais sans haine ni agressivité, d’une ministre qui ne lui a évidemment pas commandé de rapport, cf. les réponses de Frédérique Vidal à Léa Salamé et Nicolas Demorand l’interrogeant mardi 27 avril 2021 sur France Inter à ce propos.

Ils me présentent comme le président du conseil scientifique du CRAN [Conseil représentatif des associations noires de France]. Mais ce conseil ne fonctionne plus depuis une bonne dizaine d’années, ce qu’Élisabeth Roudinesco signale dans Soi-même comme un roi (éd. du Seuil, 2021).

Lire les années 1990 avec les lunettes de 2021

Ils laissent penser que j’ai quelque chose à voir avec l’interdiction de la représentation d’Eschyle à la Sorbonne en 2019 : cela n’est vrai ni de près ni de loin. Ils sont bien les premiers à associer mon nom à cet événement.

Ils déplorent qu’étudiante, Nacira Guénif, proche disent-ils du Parti des Indigènes de la République (PIR), ait obtenu sous ma direction un doctorat de l’EHESS. Publiée en 2000, sa thèse de 1998 sur les descendantes d’immigrants nord-africains lui avait valu le prix du monde de la recherche, dans un contexte où elle ignorait tout des Indigènes de la République, et pour cause : ils n’existaient pas alors. Il ne s’est donc pas trouvé un seul historien parmi les signataires de cette tribune pour éviter l’anachronisme qui consiste à lire avec les lunettes de 2021 des faits qui datent des années 1990 ?

Ils s’en prennent aussi à Agnès de Féo, dont la thèse sur le voile intégral apporte un précieux éclairage qui ne les intéresse pas : pas besoin de recherche pour ceux qui ont la science infuse !

Ils affirment que « vient d’être supprimée du site de la FMSH la fiche concernant Françoise Vergès » : il suffit de taper sur Google « Vergès FMSH » pour constater que c’est faux.

Néomaccarthystes

Ils m’accusent sans la moindre preuve « d’avoir financé ceux qui propagent le danger islamiste » et de faire « régner un climat néo-stalinien » dans l’université : qui va croire de telles sornettes ? Et où ai-je bien pu, comme ils l’affirment, « exonérer l’islamisme de toute critique » ? Nulle part. Où ai-je « postulé » que l’antisémitisme est une « survivance » ? Si j’ai dit qu’il est moins présent en France en 2012, que l’on cite exactement et en les contextualisant mes propos : on verra qu’il s’agit de me faire dire ce que je ne dis pas. Non seulement je ne minimise pas l’antisémitisme d’aujourd’hui, mais je l’étudie (cf. mon livre sur La tentation antisémite, éd. Robert Laffont, 2005), et combats ceux qui, dans des mouvances proches idéologiquement des signataires de cette tribune, ne veulent en entendre parler que s’il est arabo-musulman.

Ils s’indignent quand je déplore un climat néomaccarthyste. Puis ils plaident pour que la nouvelle direction de la DILCRAH me débarque de son Conseil scientifique - en bons néomaccarthystes.

Ils prétendent que je ne suis pas connu pour mes travaux : mensonge. Qui parmi eux est autant traduit ou sollicité à l’étranger, sur le racisme et l’antisémitisme, mais pas seulement ? Pourquoi, et comment Jürgen Habermas, Charles Taylor, Nancy Fraser, Saskia Sassen et plus de vingt grands intellectuels du monde entier ont-ils pris ma défense lors de ma démission de la présidence de la FMSH (L’Obs, 7 septembre 2020, et University World News, 11 septembre 2020) ? Dois-je parler de mon article dans le récent Routledge Handbook of Contemporary Racism, de mes livres dans des éditions scientifiques anglo-saxonnes prestigieuses (University of Chicago Press, Sage, Polity Press, Brill) ?

Partisan de la diffusion des connaissances

Les signataires de cette tribune laissent entendre que sous ma direction, le budget de la FMSH a été bien mal employé, et au détriment de la communauté scientifique. Ils ignorent que les activités proprement scientifiques de cette fondation ont été alors largement soutenues par des contrats dont les plus significatifs provenaient de fondations internationales, qui me faisaient confiance, et non de l‘État français. Que la chaire de Françoise Vergès qu’ils exècrent a été financée de façon spécifique par d’autres ministères que celui de la recherche.

Ils évoquent mes « aptitudes à parvenir à des postes de pouvoir », ma supposée quête de « hautes fonctions » administratives : parlons-en ! Si j’ai présidé l’Association internationale de sociologie entre 2006 et 2010, c’est après avoir été sollicité par un « search committee » dont j’ignorais tout jusque-là, et à la suite d’une élection par mes pairs du monde entier, et non à partir d’une quelconque décision administrative. Si après avoir effectivement été invité à présider un panel de l’ERC [European Research Council], j’ai été nommé membre de son conseil scientifique, aux côtés de grandes personnalités, de 2014 à 2019, c’est là aussi sur proposition d’un search committee dont je ne connaissais aucun membre, et alors que je n’étais pas candidat. Pour le dire autrement : j’ai accepté et assumé ce type de fonction, là comme à la tête de la FMSH, parce qu’elles me permettaient de placer en position prioritaire la production et la diffusion de connaissances, leur « internationalisation », leur pluridisciplinarité.

Obsession de l’islam

Cher lecteur, j’arrête là cet inventaire. Vous doutez encore ? Consacrez une heure ou deux à mon livre, vous verrez que les erreurs quasi-systématiques de cette tribune, lourdes de haine, de ressentiment et de jalousie, n’entretiennent un rapport que distendu avec son contenu.

Mon livre n’est pas virulent. Il fait preuve au contraire d’ouverture d’esprit, du souci de débattre, du refus de vouer aux gémonies quiconque ne pense pas comme moi. Il me situe ailleurs qu’aux extrêmes, quels qu’ils soient. Toutes ces attaques ad hominem visent à me salir : leurs auteurs ne supportent pas qu’un chercheur plaide pour qu’on en finisse avec les dérives sectaires et nauséabondes. Mon apologie pour la recherche les dérange, leur violence suggère qu’ils se sont sentis concernés par mes critiques : effectivement ils les illustrent, ad nauseam.

Les signataires de cette tribune chassent en meute, leur action est collective, le procédé – la pétition dans la presse pour en appeler à la vigilance - s’inscrit dans un processus politique. Fonctionnent ensemble ici deux logiques au moins. L’une relève d’un tropisme directement tourné du côté de l’extrême droite, et éventuellement de ses intellectuels organiques, du genre Alain de Benoist ; ceux qui la véhiculent sont parfois des déçus de la gauche. L’autre logique est un résidu de lambeaux sécuritaires et droitisants d’un socialisme déstructuré. La première tend à détruire ce qui reste de la droite classique ; la seconde ce qui subsiste de la gauche.

Un terrain d’entente cimente leur union : l’islam, les musulmans. Leur vocabulaire le dit bien, c’est l’islam tout entier qui les obsède. Ils dénoncent « l’islamo-gauchisme », et non l’« islamismo-gauchisme ». Ils refusent les études postcoloniales, car à bien des égards, ils pensent dans les catégories de l’ère coloniale. Ils rejettent sans examen la notion d’intersectionnalité, aux usages politiques certes critiquables, parce qu’ils ignorent le réel, et refusent d’interroger la façon dont des discriminations peuvent faire système.

Le lit de l’extrême droite

Le néostalinisme, la haine de la pensée, c’est eux. Ils s’en prennent à un chercheur qui publie et est connu à l’échelle internationale, parce qu’ils n’ont pas conscience de leur « nationalisme méthodologique » qui tire la France vers l’arrière. Ils ne veulent pas pour eux de l’étiquette de néomaccarthysme, mais ils en sont les champions, ardents. Ils font des fiches, comme les serviteurs zélés d’un régime autoritaire, peut-être établissent-ils des listes de « suspects », ils épluchent avec un regard policier les dossiers de soutenance de thèses pour mieux dessiner la carte de leurs futures opérations médiatiques. Bref, ils contribuent concrètement à la police de la pensée et à la mise en cause des libertés académiques.

Roulent-ils pour un leader politique ? Leurs dégueulis, au plus loin des exigences élémentaires en matière de rigueur scientifique, sont un composé improbable d’idéologies initialement éloignées qui fusionnent dans la destruction de la vie intellectuelle. Mais ils n’indiquent pas la moindre capacité d’élaborer un contre-projet. Ils ne peuvent être que les fourriers ou les supplétifs d’un pouvoir, présent ou à venir, qui saura le moment venu instrumentaliser certains d’entre eux, ou qui peut-être a commencé à le faire, fraction droitière de la Macronie, de la droite dure, ou extrême. Ils ne savent pas nécessairement où ils vont.

Heureusement, ici et là, des universitaires, des chercheurs de toutes générations, aujourd’hui, demandent qu’il soit fait davantage et plus intelligemment appel aux sciences humaines et sociales, dans leur diversité, pour mieux comprendre le terrorisme, ou le racisme. Ils veulent débattre, élever la capacité d’analyse collective : je suis de leur côté. Il fut un temps où certains au moins des signataires de cette tribune l’étaient aussi. Tous ont depuis choisi de déserter ce camp : ils font le lit de l’extrême droite.



Michel Wieviorka : un règlement de comptes qui met la gauche KO


par Philippe Corcuff,
maître de conférences de science politique à l’IEP de Lyon, dans Libération du 13 mai 2021. Source

La récente tribune collective visant le sociologue Michel Wieviorka constitue un indice et un accélérateur du processus en cours d’implosion intellectuelle à gauche. A quand la possibilité d’une gauche d’émancipation ?

Je suis fort éloigné intellectuellement et politiquement de Michel Wieviorka. Et pourtant, comment ne pas s’inquiéter de la charge dont il a été la victime sur le site de Marianne de la part d’intellectuels de gauche chassant en meute les prétendus « islamo-gauchistes » ?

Cette tribune ne passe pas au crible d’arguments des actes et des discours précis, mais des amalgames et des rumeurs sont juxtaposés en anathématisant en son entier une personne. Dans le sillage de l’activité de harcèlement sur Twitter de l’officine idéologique Le Printemps républicain, les militants de l’également mal nommé Observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires salissent des individus, Wieviorka après la politiste Nonna Mayer, dotés d’une image de « modérés », en étendant le soupçon de « connivence » avec des idées associées aux crimes jihadistes.

Croyant lutter contre le conspirationnisme, ces procureurs intellectuels livrent en pâture médiatique le nom de multiples « comploteurs » qui s’en prendraient à « l’universalisme républicain » au profit de l’enfer du « multiculturalisme ». Et derrière ces noms, il y aurait un ennemi de l’intérieur massif : « les musulmans » ! Le registre discursif de la tribune anti-Wieviorka fonctionne alors largement au schéma complotiste de la contagion par proximités successives et anachroniques du type : il a eu un moment des proximités avec untel, qui bien des années après est supposé avoir eu des proximités avec d’autres, qui eux-mêmes « propagent » le « danger islamiste », etc.

Croyant lutter contre l’antisémitisme, ils réactivent contre Wieviorka, comme cela a été fait contre Mayer, une vieille figure de la narration antisémite : un individu torve, « double jeu », cumulant des « postes de pouvoir » avec des visées douteuses, en manipulant dans l’ombre « d’importantes subventions » publiques. Sans qu’il y ait là d’intentions antisémites, l’effet peut s’avérer désastreux dans un contexte de recrudescence de l’antisémitisme.

Croyant lutter contre des dérives « identitaires », ils transforment « l’universalisme républicain » en un identitarisme, c’est-à-dire en une fermeture identitaire qui devrait nécessairement définir les individus vivant sur le territoire français au détriment de la singularité personnelle de chacun, tissée de différents fils collectifs sans pouvoir être réduite à aucun d’eux.

La catégorie fantasmatique d’« islamo-gauchisme »

Parlant au nom des Lumières, ils amalgament sous la catégorie fantasmatique d’« islamo-gauchisme » des choses disparates qui n’ont pas grand-chose à voir avec les islamo-conservatismes, comme les études de genre, l’écriture inclusive, des études postcoloniales anglophones variées, une pensée décoloniale venue d’Amérique latine dont les Indigènes de la République n’expriment qu’un usage dégradé et sectaire en France, les stimulants travaux sur l’intersectionnalité, etc. Ils invitent ainsi en pratique à éteindre les Lumières des savoirs, au croisement d’une panique morale irraisonnée et de la cristallisation d’aigreurs nées d’attentes de reconnaissance académique déçues.

Cependant, le brouillard idéologique n’est pas seulement alimenté aujourd’hui par ce pôle dit « républicain », des secteurs de la gauche radicale sont aussi porteurs d’autres cécités et confusions. Dans les polarisations manichéennes en cours, au refus de prendre la mesure des stigmatisations islamophobes chez certains a répondu la minoration de l’antisémitisme chez d’autres, aux usages intolérants de la laïcité, oublieux de la liberté de conscience proclamée par l’article 1 de la loi de 1905, ont répondu des caricatures dites « décoloniales » de la laïcité, aux amalgames entre « musulmans » et « islamisme » de certains a répondu une relative indifférence vis-à-vis de la terreur jihadiste. Par exemple, Alain Finkielkraut valorise en 2013 dans l’Identité malheureuse (Stock) les « Français de souche » contre l’« auberge espagnole » que serait devenue la France, alors qu’en 2019 le philosophe indigéniste Norman Ajari met en avant dans la Dignité ou la Mort (La Découverte) une « essence noire » positive contre les théories de « l’hybridité » identitaire. Le fait que le premier pôle soit beaucoup plus médiatisé ne dédouane pas les tenants du second de leur participation à « ce tissu que nous avons filé entre nous, et qui nous étouffe », pour reprendre des mots de Maurice Merleau-Ponty en 1960 dans Signes.

Ces dérèglements éthiques, intellectuels et politiques alimentent la dynamique confusionniste actuelle, entendue comme le développement d’interférences entre des postures et des thèmes d’extrême droite, de droite, de gauche dite « républicaine » et de gauche radicale, bénéficiant principalement dans un contexte de recul du clivage gauche-droite à l’extrême droitisation des espaces publics, dont les bons sondages de Marine Le Pen et les bruits de botte des pétitionnaires militaires nous rappellent les risques imminents. D’autant plus que les gauches partisanes sont aussi traversées par ces brouillages idéologiques, exacerbés par les concurrences politiciennes à la veille de la présidentielle de 2022. La gauche est ainsi menacée d’une véritable implosion intellectuelle accompagnant ses déboires électoraux.

Que faire dans ce climat délétère ? Tout d’abord, emprunter à Alain Souchon une mise à distance ironique de nos défaillances : « Dérisions de nous, dérisoires. » Ensuite, ne pas se laisser glisser dans les plaisirs de la pseudo-lucidité fataliste. L’écrivain polonais Stanislaw Jerzy Lec, évadé en 1943 du camp de travail nazi situé dans le ghetto juif de Tarnopol, nous y incite avec un humour tragique dans un des aphorismes de ses Nouvelles Pensées échevelées de 1964 : « Ne succombez jamais au désespoir : il ne tient pas ses promesses. » Et puis peut-être pourra venir le temps de la reconstitution d’une boussole éthique et politique pour une gauche d’émancipation à (re)venir…