Histoire coloniale et postcoloniale

Un livre important sur la médecine
coloniale au Maroc

publié le 17 mai 2021

Reda Sadiki, Médecine et colonialisme au Maroc sous protectorat français
272 pages, 95 DH, 20 €
En toutes lettres, Casablanca, mars 2021.

Introduction

Ce livre est né du constat de l’écart, encore considérable, qui existe entre la réalité de la médecine coloniale telle qu’elle a été pensée, conçue et pratiquée au Maroc, et sa perception aujourd’hui, quelques décennies plus tard, sur les deux rives de la Méditerranée. Qu’on condamne le projet impérial ou qu’on réprouve ses méthodes, qu’on s’insurge contre l’idée de domination ou contre l’esprit mercantile, on finit toujours par trouver que malgré tout, s’agissant de la médecine, sur ce point au moins, l’entreprise a été payante et profitable. À ce sujet, en effet, les avis sont peu partagés.

Comme cela s’est passé ailleurs, l’histoire de la médecine coloniale au Maroc a d’abord été écrite par ses propres acteurs, les médecins coloniaux. Ce sont eux qui l’ont mise en récit et lui ont donné sa tonalité et son cadre. Une première vague d’historiens, pour lesquels il n’était nullement question de mettre en doute la parole ou l’autorité de ces grands personnages, a signé ensuite les yeux fermés, en accordant même un satisfecit. Ce corpus originel, produit par et dans le rapport colonial, n’a cessé alors d’enfler, sédimentant au fil de l’eau d’autres contributions, pour alimenter toutes sortes de représentations, de complexes, d’idéologies et au final nos imaginaires collectifs.

Une grande part de mon travail consistera donc à soumettre aux contraintes de l’analyse critique cette matrice paradigmatique et, par endroits, si ce n’est à la déconstruire du moins à l’ébranler.

D’un point de vue méthodologique, pour trouver prise sur elle, j’ai tâché d’éviter principalement deux écueils. Les a priori de cette tonalité coloniale qui posent comme axiome, base de réflexion et hypothèse de départ que la médecine (moderne) a été introduite bénéfiquement par la force occupante, ce qui en pratique réduit toute analyse à une quantification technique, forcément positive, de cet apport depuis l’an I jusqu’à l’indépendance (établissements sanitaires, campagnes de vaccination, personnel médical, accroissement démographique…). Au lieu de cela, j’ai préféré considérer la question plutôt comme la résultante sanitaire d’une rencontre coloniale et à partir de là, de cette zone de contact, en explorer les différentes composantes, applications et répercussions.

L’autre exigence était de sortir du cadre national déconnecté et restreint, imposé par les récits conventionnels [1] et de repenser l’histoire dans un schéma transnational plus adapté à l’analyse de phénomènes globaux comme la médecine ou le colonialisme. Les sociétés modernes sont en effet complexes et interconnectées ; il convient de lier leurs histoires à leur environnement régional et au contexte international dans lequel elles évoluent pour qu’elles prennent sens et deviennent lisibles. Autrement, c’est se condamner à une compréhension fragmentaire, étriquée et possiblement erronée des dynamiques qui les structurent.

D’un point de vue sémantique, cet essai s’articulera autour de trois idées-forces. La première est que la médecine, à distance du rôle positif que lui attribue l’historiographie classique, a été non seulement un instrument mais un élément constitutif du colonialisme, c’est-à-dire partie intégrante et consubstantielle de toutes les étapes d’un processus dont le traitement suivra ici un fil lâchement chronologique.

les interactions ont conduit à des productions scientifiques nouvelles

Il s’agira ensuite de démontrer que la zone de contact, composée par le Maroc et son environnement, n’a pas été qu’un réceptacle passif d’acquis médicaux élaborés en métropole, mais un point du réseau d’échanges mondialisés des savoirs, une étape de la circulation transnationale des connaissances dont les interactions ont souvent abouti à des productions scientifiques nouvelles. Et que la force occupante, de diverses manières et au moins autant que le pays colonisé, a pleinement profité de cette mobilité des idées et des techniques médicales.

Enfin, faisant écho à l’épigraphe de James Baldwin placée au seuil de ce livre [2], j’essayerai de montrer combien cette histoire du passé est aussi celle du présent, celle en fait de tous les jours, autant au Sud qu’au Nord. Les différentes formes à travers lesquelles elle revit, se réactive et se régénère seront précisément l’objet de cet épilogue.

Ainsi, puisqu’il en utilise les concepts et les outils, cet essai s’inscrit donc logiquement dans une perspective postcoloniale, et plus justement dans celle des technoscience studies [3]. Il est question avant tout d’interroger différemment l’histoire de notre médecine coloniale en faisant appel, pour cela, à de nouvelles configurations et à de nouveaux modes d’analyse critique où les notions de marges, d’hybridité, de micro-stories, de réimportations, de déterritorialisations ou d’acteur-réseau, comme les approches transculturelles et interdisciplinaires (incluant les atouts de la littérature, de l’économie, de la sociologie, de l’histoire et de l’anthropologie), sont autant de ressources à même d’être mobilisées pour déterminer des perceptions alternatives et « rétablir [de ce fait] la connexion entre la vérité et la réalité, entre les mots et les choses [4] ».

La démarche postcoloniale qui récuse l’hypothèse diffusionniste [5], selon laquelle la science dans les sociétés modernes aurait diffusé du centre vers la périphérie, de l’Europe vers le reste du monde. mais trace en revanche fidèlement le passage de la science rend, par ailleurs, encore mieux le caractère réticulé des connaissances et permet, de la même manière, de « détecter des phénomènes qui seraient occultés sans cela [6] ».

À l’heure où la technoscience, les expansions impériales et les relations de pouvoir sont donc abordées sous un jour nouveau, une relecture de notre médecine coloniale s’avère aujourd’hui plus que nécessaire. Il reste à espérer que cette synthèse, en s’ajoutant à la myriade d’autres histoires locales, puisse aussi, en retour, nourrir le dynamisme de la théorie postcoloniale.



TABLE DES MATIÈRES

1- Introduction
2- L’alibi humanitaire
3- La médecine au service de la colonisation
4- Médecine, ségrégation et idéologie
5- La colonisation au service de la médecine française
6- Postérités de la médecine coloniale
7- Bibliographie

SOURCES COLONIALES ET CONTEMPORAINES DE LA COLONISATION

  • Travaux sur la médecine
  • Autres travaux scientifiques
  • Mémoires et récits de voyage
  • Écrits politiques

HISTOIRE DE LA MÉDECINE

  • Histoire de la médecine arabe
  • Travaux de et sur les médecins coloniaux et contemporains
  • Travaux critiques sur la médecine coloniale
  • Politiques de santé contemporaines
  • Généralités sur la médecine et son histoire

HISTOIRE

  • Histoire générale du Maroc et du Maghreb
  • Histoire de la colonisation
  • Histoire de l’urbanisme
  • Histoire des migrations
  • Relectures de l’histoire coloniale et continuités de son idéologie
  • Histoire générale
  • Théorie de l’histoire

AUTRES RÉFÉRENCES EN SCIENCES HUMAINES

  • Travaux sur l’orientalisme et l’idéologie coloniale
  • Littérature
  • Philosophie et sciences politiques
  • Économie et démographie
  • Sciences

8- L’auteur
9- Dans la même collection


[1Certains de ces travaux promeuvent une histoire triomphaliste ou franchement hagiographique : CRUCHET René, La Conquête pacifique du Maroc, Paris, Berger-Levrault, 1930 ; MICOULEAU-SICAULT Marie-Claire, Les Médecins français au Maroc (1912-1956), combats en urgence, Paris, l’Harmattan, 2000 ; GHOTI Mohamed, Histoire de la médecine au Maroc (1896-1994), Casablanca, Imprimerie idéale, 2004… D’autres, plus sérieux et d’un intérêt certain mais bien que critiques sur plusieurs aspects, n’échappent pourtant pas au cadre précédemment décrit : AISSA Abdelmounim, La santé publique au Maroc à l’époque coloniale : 1907-1956, thèse de doctorat en histoire dirigée par Daniel Rivet et soutenue en 1997 à l’université Paris I-Panthéon-Sorbonne, Lille, Atelier national de reproduction des thèses, 1997 ; ROYANE Boujemaa, Al-̣ṭibb al-kuluniyālī bil-Maghrib 1912-1945, Rabat, Dar al-Aman, 2013…

[2« L’histoire n’est pas le passé, c’est le présent. Nous portons notre histoire avec nous. Nous sommes notre histoire. Si nous prétendons le contraire, nous sommes littéralement des criminels » (James Baldwin, Je ne suis pas votre nègre).

[3Pour aller plus loin en matière de postcolonial technosciences, on peut se reporter à MARKS Shula, « What is Colonial about Colonial Medicine ? And What has Happened to Imperialism and Health ? », Social History of Medicine, vol. 10, n° 2, août 1997, p. 205-219 ; ANDERSON Warwick, « Where is the Postcolonial History of Medicine ? », Bulletin of the History of Medicine, vol. 72, n° 3, automne 1998, p. 522-530 ; ANDERSON Warwick, « Introduction : Postcolonial Technosciences », Social Studies of Science, vol. 32, n° 5-6, octobre-décembre 2002, p. 643-658 ; SETH Suman, « Putting Knowledge in its Place : Science, Colonialism, and the Postcolonial », Postcolonial Studies, vol. 12, n° 4, 2009, p. 373-388.

[4ESCOBAR Arturo, Encountering Development. The Making and Unmaking of the Third World, Princeton, Princeton University Press, 1995, p. 223.

[5Théorie du développement lancée par ROSTOW Walt Whitman, The Stages of Economic Growth. A Non-Communist Manifesto, Cambridge, Cambridge University Press, 1960, et amplifiée par BASALLA George, « The spread of Western Science », Science, vol. 156, n° 3775, mai 1967, p. 611-622.

[6HARDING Sandra, Is Science Multicultural ? Postcolonialisms, Feminisms, and Epistemologies, Bloomington, Indiana University Press, 1998, p. 8 et 16.