Histoire coloniale et postcoloniale

Casablanca-Hanoï,
une porte dérobée sur des histoires postcoloniales

publié le 10 avril 2021

Casablanca-Hanoi.
Une porte dérobée sur des histoires postcoloniales




Nelcya Delanoë & Caroline Grillot, Casablanca-Hanoi. Une porte dérobée sur des histoires postcoloniales, préface de François Guillemot, Paris, L’Harmattan, 2020, 157 pages, 17 € 50.

Note de lecture


par Alain Ruscio, pour histoirecoloniale.net

Il y a des ouvrages qui sont littéralement inclassables. Celui qui est signé par Nelcya Delanoë, ethnohistorienne, spécialiste de l’histoire des Amérindiens, et par Caroline Grillot, ethnologue, sinologue, appartient à cette catégorie. Première interrogation : comment une amérindienologue (voilà un néologisme après tout recevable) et une sinologue peuvent-elles signer de concert un ouvrage qui porte sur le Viet Nam et le Maroc ? C’est qu’une troisième femme, Dung (prononcer Zung), une Vietnamienne, a créé sans le savoir un lien entre ces deux chercheuses. Lien, la progression dans la lecture de l’ouvrage nous l’apprendra vite, qui est d’une densité telle qu’il est désormais indestructible, plus fort peut-être que des amitiés multi décennales.

Voilà donc une ethnologue, Caroline Grillot, qui a choisi comme thème de recherches la situation des femmes, vietnamiennes en particulier, en Chine du sud, souvent victimes de trafics insupportables. Travail classique de terrain : enquêtes, entretiens, recueil de parcours singuliers. Et, un jour, venant d’une de ces femmes, cette réplique inattendue, foudroyante : « Moi aussi je suis comme toi ». Comme moi ? Oui, Française. La dame s’appelle Dung – prononcé Zung. Caroline Grillot entame alors une quête, enjambant la frontière sino-vietnamienne, cherchant l’origine de cette révélation.

Elle consulte et fouille alors des sites consacrés à ce conflit trop oublié. Entrées croisées : guerre d’Indochine… Marocains… Ralliés… Comment ne pas trouver, alors, un ouvrage – non : l’ouvrage de référence –, signé Nelcya Delanoë, spécifiquement consacré à cette aventure, Poussières d’Empire (PUF, 2002) ? Un échange épistolaire (par mails, désormais), reproduit dans l’ouvrage, commence. Il ne s’agit pas de sauver Dung, mais de l’aider à trouver son père qu’elle croit français !

Petit à petit émergent les pistes d’un récit : Dung est en réalité la fille d’un soldat marocain, enrôlé naguère dans une aventure militaire qui n’était pas sienne, dite guerre française d’Indochine, rallié (c’était alors le terme) au camp adverse, le Viet Minh, puis ayant fondé une famille dans la partie nord du Viet Nam, après la paix de Genève (1954). Dung était née en 1970. Mais, lorsque vint enfin le temps, pour son père et la centaine d’autres ralliés marocains de retourner au Maroc en 1972 – retour longuement négocié entre le Maroc indépendant et le Viet-Nam de la Guerre froide -, les aléas de l’histoire voulurent que plusieurs femmes et enfants ne purent être du voyage. Dung, devenue adulte, s’était « fait bousiller la vie à force d’être femme, métisse et descendante d’“Européens noirs“, comme on qualifiait les Arabes à l’époque au Viet Nam ». Elle dut « se cacher se glisser battre en retraite, se vendre se louer se reconvertir et se marier, volée violée violentée, en yoyo, combien de fois » ?

Quatre femmes captivantes

Au fil des pages, on croisera d’autres personnages, dont le très attentif et très humain premier ambassadeur du Maroc à Hanoi, M. Fardani, une conseillère de cette même ambassade, Malika Rochdi, qui se trouvait être, elle aussi, la fille d’un couple maroco-vietnamien du même passé. Dung, ayant du sang marocain, ne pouvait être oubliée : elle fut un temps employée à cette ambassade, on lui promit un passeport ainsi qu’à une douzaine d’autres de sa génération laissés eux aussi pour compte -, avant de disparaître, happée par les nouvelles et impitoyables réalités vietnamiennes – jeu, prostitution, dettes –, l’envers de l’économie de marché, l’avènement d’une société dure aux faibles, aux femmes en particulier.

On s’achemine vers la fin de cette lecture en se disant que cette aventure humaine, venue des mondes coloniaux et post-coloniaux fut étonnante, dérangeante, que le titre d’un roman, Trois femmes puissantes (Marie NDiaye) aurait pu être légèrement modifié pour devenir « Quatre femmes captivantes », Caroline, Nelcya, Dung et Malika, dans ce va-et-vient entre Chine, Viet Nam, Maroc et France, et le maquillage de ce passé via l’officielle histoire vietnamo-marocaine.

Il aurait fallu, pour que cette lecture submerge totalement le cœur et l’esprit, arrêter la lecture à la page 142. Car la page d’après nous assène un coup violent : alors que Dung va obtenir la nationalité marocaine tout en gardant sa nationalité vietnamienne, Dung meurt, de façon fulgurante, on ne sait de quoi, accident vasculaire cérébral, fièvre, coup de froid (l’hiver « tonkinois » est souvent rude). Peu importe, Dung est morte. « Impossible fin de notre livre, il nous échappe, il s’échappe », écrivent les auteures.

Dung ne verra donc pas, si ce n’est la fin, en tout cas un moment majeur de ces relations vietnamo-marocaines. En 2013, le gouvernement marocain octroya la nationalité marocaine aux quelques enfants nés, quarante ou cinquante ans plus tôt, dans cet Extrême-Orient en feu. Les trois femmes captivantes survivantes voyaient ainsi leur petite histoire prendre une place dans la grande.



Préface
Histoires dés-enfouies et transmises par des femmes


par François Guillemot, CNRS, Institut d’Asie Orientale,
Lyon, 12 décembre 2020.

Dans les sables mouvants de l’histoire des pays pourfendus par la guerre civile et la décolonisation, il reste toujours des histoires enfouies. Enfouies, enterrées sous des couches de sédiments humains, sous des respirations dont les échos nous parviennent encore. Cet ouvrage est un exemple du surgissement de l’histoire, de sa résilience au temps et de son accomplissement. Il s’accompagne d’une réflexion sur les sciences humaines et sociales et se termine par un épilogue redouté. Comme point de départ, deux chercheuses, l’une ethnologue, l’autre ethno-historienne, se rencontrent via le cyberespace et échangent sur le destin particulièrement heurté de Dung, femme métisse vietnamo-marocaine et enfant de la guerre d’Indochine. Elles mènent l’enquête pour retrouver la vérité historique et sociologique de son histoire familiale, sociale et finalement internationale.

Cette enquête se nourrit de la réflexivité, imprévue, des deux chercheuses sur leur propre parcours, alimentée par une curiosité et un respect mutuel. La dimension psychologique de l’ouvrage lui confère une qualité rare dans les études académiques : celle de mettre en avant un processus de recherche-création qui vise à établir à la fois une micro sociohistoire de colonisé.es/décolonisé.es et une création littéraire à cheval entre le témoignage sur autrui et le récit de soi tout en ne négligeant pas les enjeux pratiques et intellectuels d’une recherche. Car au-delà de cette plongée interne réflexive, le récit fourmille de détails sur leurs observations participantes respectives et sur les aléas pratiques et techniques de leur terrain de recherche et de leur communication interactive. D’aucun pourrait y voir un carnet ethnographique écrit à quatre mains par deux générations différentes de femmes (celle de Paris 1968, celle de Tian’Anmen 1989) ou un échange épistolaire poético-politique autour d’une enquête sociohistorique transnationale.

En tant qu’enseignant-chercheur sur les Mémoires d’Indochine, j’ai toujours mis l’accent sur la parole oubliée, les silences persistants, les récits personnels, les trajectoires alternatives qui s’entrechoquent avec la Grande Histoire du récit national(iste) des pays de la péninsule indochinoise. Le texte de Nelcya Delanoë et de Caroline Grillot retrace cette « petite histoire » établie par des femmes et des hommes, ces « petites gens », qui la traversent. Ici, la micro-histoire des soldats, non point « blancs » mais maghrébins de Hô Chi Minh, ralliés au Viêt Minh pendant la guerre d’Indochine, réintègre l’histoire nationale de trois pays à la fois : France/Maroc/Viêt Nam dans une triangulaire qui s’affranchit du temps qui passe. Mais l’histoire s’élargit avec Rachana, la cambodgienne rescapée des Khmers rouges, et encore d’autres destins croisés sur la route de l’enquête comme celui de Malika ou du sociologue Trinh Van Thao.

L’ouvrage participe de cette découverte du « défilement du monde » et de ces traces fragiles, de ce dés-enfouissement de l’histoire, si nécessaire pour mieux cerner la complexité des destins individuels quant ils rejoignent et nourrissent le récit, toujours évolutif. À travers une enquête de douze ans, les deux autrices démontrent comment histoire, anthropologie, relations internationales et enjeux tant mémoriels que diplomatiques ont pu se rencontrer et s’élaborer à partir du destin de Dung, une « poussière de poussières d’empires ».

L’ouvrage est aussi une histoire genrée, cette « caravane de femmes » disent les autrices, car les femmes, victimes et actrices de leurs propres destins, sont au cœur de ce texte. Deux chercheuses rendent justice à l’histoire d’une femme malmenée par la guerre des hommes, la décolonisation et le temps postcolonial. C’est l’histoire d’un trio féminin en quête d’existence, de reconnaissance et de vérité.

Le destin de Dung est à l’image de milliers d’autres que les deux chercheuses ont extirpées de la torpeur de sociétés confucéennes, patriarcales et post-communistes, violentes et gluantes de noirceur. Soulevant le voile de la domination masculine, les femmes « poussières d’empire » rejoignent ainsi les « convolées » des espaces frontaliers. Et toujours, pour elles, dans cette situation clivée à leurs dépens, il faut se battre.

L’intérêt fondamental de ce récit est aussi de démontrer comment le passé, que l’on pensait définitivement « invisibilisé » peut se reconnecter de façon magique au temps présent. Cette nouvelle visibilité a été rendue possible grâce à l’enquête et publié en continuité des ouvrages et articles des deux chercheuses. Ici, au sein de ce texte volontairement hybride, les individualités fracassées par les idéologies apparaissent dans toute leur humanité. Comme le souligne Nelcya Delanoë « les câbles que les histoires coloniales puis les histoires de la post-indépendance ont enfouis, maquillés au point de les rendre méconnaissables » reprennent ici formes et vies. Ajoutons : grâce à la pugnacité de ces deux chercheuses.

Enfin, ce récit, issu d’un processus volontaire et assumé de recherche-création, nous invite à réfléchir sur notre condition de chercheur/se et à mieux mesurer la complexité du temps colonial dont les traces et les cicatrices interrogent encore notre destin français par delà les frontières et les espaces mentaux, multi-situés et connectés. Ce temps colonial percute l’actualité et résonne encore dans cette triangulaire spacio-culturelle France/Maroc/Viêt Nam. La discussion interdisciplinaire qu’engage ce récit à la fois anthropologique et sociohistorique nous semble à ce titre un exercice inédit et novateur.

Rien ne sert de raconter ici ce qu’il recèle, laissez-vous porter par ce récit pluriel et singulier. L’arche perdue de ces histoires et de ces mémoires malmenées vous est désormais transmise.


Lire aussi
Poussières d’Empire,
de Nelcya Delanoë (Paris, PUF, 2002).

Se souvient-on que le corps expéditionnaire français d’Extrême-Orient qui fit la guerre d’Indochine était pour une large part composé de soldats « colonisés » : vietnamiens, nord-africains, africains ? Parmi eux, des dizaines de milliers de nord-africains, dont certains avaient participé à la seconde guerre mondiale dans les rangs de l’armée française, s’engagèrent — le plus souvent pour des raisons économiques — pour aller en Indochine. Quelques centaines désertèrent pour rejoindre le Viet-minh, d’autres s’y rallièrent après avoir été faits prisonniers. Comme ces soldats marocains au destin improbable que Nelcya Delanoë a choisi de tirer de l’oubli. Après avoir décidé de « passer de l’autre côté », ils restèrent, à leur corps défendant, près de vingt ans au Vietnam. Toujours reporté, leur retour au Maroc ne put s’effectuer qu’en 1972. La plupart de ces familles maroco-vietnamiennes se trouva alors plongée dans de grandes difficultés matérielles. A partir d’archives, de témoignages recueillis au Maroc et au Vietnam, Nelcya Delanoë écrit, avec rigueur et talent, une page oubliée de la décolonisation.

Laurent Rucker (Le Monde diplomatique, février 2003.) Source




Oulad l’Vietnam (Les Enfants du Vietnam)



Film marocain de 2005 (13 minutes) de Yann Barte,
en arabe marocain (darija), viêtnamien, français. Sous-titrage en français.
Produit par Nabil Ayouch (Ali’n Prod, Casablanca) et la Fondation ONA.