Histoire coloniale et postcoloniale

Le rétablissement de l’esclavage
par Napoléon Bonaparte
et sa relance d’un projet colonial

publié le 25 mars 2021

Bonaparte en Égypte :
la première grande campagne coloniale

par Alain Ruscio, pour histoirecoloniale.net

Ce que l’histoire retiendra sous le nom de Campagne – ou Expédition – d’Égypte a été en réalité une entreprise coloniale, que seuls sa brièveté et son échec final ont empêchée d’être considérée comme telle par la mémoire collective.

Certains aspects traditionnels du colonialisme y figurèrent bel et bien : des motivations matérielles (au prix d’une idéalisation du potentiel du pays envahi), une foi en une mission civilisatrice, l’alternance entre la volonté d’associer des indigènes à l’œuvre entreprise et la plus extrême violence contre ceux d’entre eux qui résistaient, la mise en place, enfin, d’institutions nouvelles, se voulant plus modernes, mieux adaptées au monde contemporain. Le tout sur fond de rivalité séculaire franco-britannique : l’objectif était de contester la suprématie des Anglais en Méditerranée et de leur barrer la route des Indes.

Si les thuriféraires de Bonaparte, aujourd’hui encore, exaltent cette expédition, les résultats ont été plutôt affligeants : lorsque Bonaparte quitta le pays, puis quand le gros des troupes rentra en France, aucun des objectifs anti-anglais n’avait été atteint, au contraire ; l’armée avait énormément souffert, perdant des milliers d’hommes au combat, mais aussi de dysenterie, de la peste ; enfin, il ne restait plus aucune implantation politique française en Égypte.

La seule satisfaction – mais elle fut et reste immense – fut la collecte d’informations scientifiques et historiques par les savants venus dans le sillage du Corps expéditionnaire.

L’Égypte en France avant l’expédition

Les vues françaises sur l’Égypte étaient très anciennes. Après le traité de Paris (1763), qui privait la France d’une grande partie de ses territoires d’outre-mer, Choiseul, alors ministre de la Marine, avait élaboré des projets dès 1768 [1]. L’Empire ottoman était alors entré dans une phase de déclin qui paraissait inéluctable. En 1777, un officier, bon connaisseur de l’Empire ottoman, le baron de Tott, est même envoyé en mission discrète en Égypte. Le plan d’invasion qu’il ramène ne sera pas retenu, mais servira vingt ans plus tard à Bonaparte [2].

Deux types de motivations

La France du Directoire est encore et toujours à la recherche de la politique qui pourra le plus porter tort à la rivale anglaise – longue tradition… C’est, semble-t-il, Talleyrand qui ressort l’idée d’une initiative de conquête de l’Égypte [3]. Le 3 juillet 1797 paraît sous sa signature un Essai sur les avantages à retirer de colonies nouvelles dans les circonstances présentes [4]. Et il cite l’Égypte parmi ces « colonies nouvelles ». Quelques jours plus tard, le 18, il est nommé ministre des Relations extérieures du Directoire.

L’époque, on le sait, connaît l’ascension fulgurante d’un officier de génie, Napoléon Bonaparte, notamment lors de la campagne d’Italie. Il n’a alors que 27 ans. Mais Bonaparte est également un politique. Dès ce moment germe dans son esprit une idée : « Pour détruire véritablement l’Angleterre, il faut nous emparer de l’Égypte » (Lettre, Milan, 16 août 1797) [5]. Nous sommes alors un mois après la nomination de Talleyrand. Le ministre lui répond le 23 : l’Égypte « peut nous devenir d’une grande utilité » [6]. Les deux hommes se sont compris.

En décembre, Bonaparte rentre en France, couvert de gloire. Au cours de sa session du 5 mars 1798, le Directoire prend la décision de préparer une nouvelle expédition, cette fois en Égypte. Et quel autre homme que Bonaparte pour prendre la tête des troupes ? L’homme a encore affermi ses convictions : « Maîtresse de l’Égypte, la France sera à la longue maîtresse des Indes ». Il n’oublie pas, au passage, des motivations proprement coloniales : « Ce pays-ci a tout au plus l’argent nécessaire à la solde de l’armée. Il y a du blé, du riz, du sucre, de l’indigo, du coton, du café en abondance. Le climat est très sain, plus sain qu’en Italie. La peste, moyennant les lazarets, n’est pas à craindre » (Lettre au Directoire, 8 septembre 1798) [7].

La traversée et les débuts de la campagne

Le 19 mai 1798, une flotte de plus de 300 bateaux appareille, avec 36.000 hommes de troupe, encadrés par 2.500 officiers, un important matériel de guerre, des chevaux, etc. Les ports de départ sont Toulon (c’est de là que part Bonaparte lui-même, sur le vaisseau bien nommé L’Orient), Gênes, Ajaccio et Civita-Vecchia. La flotte britannique en Méditerranée, dirigée par le vice-amiral Horatio Nelson, n’a pas compris à temps la manœuvre napoléonienne et laisse filer les Français vers l’est. La flotte arrive le 1er juillet devant le port d’Alexandrie. Le gouverneur de la ville se rend et se met au service de Bonaparte.

Dès sa première proclamation, le général dénonce ses ennemis : les Mamelouks, ces étrangers qui insultent la France et exploitent l’Égypte. Les jours qui suivent sont consacrés à la préparation du Corps expéditionnaire qui va se lancer à l’assaut de l’intérieur du pays. La descente vers Le Caire commence. Non loin des pyramides de Guizeh, en un lieu dit Imbaba, aux portes du Caire, Bonaparte affronte le 21 juillet 1798 une forte armée de Mamelouks commandée par Mourad bey (bataille des Pyramides). La puissance de l’artillerie française lui assure assez vite une supériorité. C’est à cette occasion qu’il prononce une phrase passée à la postérité sous la forme : Soldats, songez que du haut de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent ! La phrase exacte, un peu moins littéraire, semble avoir été : « Allez, et pensez que du haut de ces monuments, quarante siècles nous observent ! » [8]. Mourad bey, en fuite, est poursuivi par Desaix, qui finit par le rattraper et à détruire le reste de ses forces (bataille de Fayoum, haute Égypte).

Bonaparte rentre victorieux dans la capitale (24 juillet), où il est accueilli par quelques notables et une foule de curieux. Il se présente non comme un conquérant, mais comme un libérateur et un protecteur du Coran (souvent alors appelé Alcoran).

Avant l’expédition, le jeune général avait lu Volney, lequel avait prophétisé : « Pour s’y établir, il faudra soutenir trois guerres : la première contre l’Angleterre, la seconde contre la Porte, mais la troisième, la plus difficile de toutes, contre les musulmans qui forment la population de ce pays. Cette dernière occasionnera tant de pertes que peut-être doit-elle être considérée comme un obstacle insurmontable » . D’où les déclarations de respect pour l’islam, la volonté proclamée haut et fort d’unir les idéaux de la France alors républicaine et des préceptes du Coran. Certains ont affirmé, sans jamais apporter de preuves, que Bonaparte s’était converti. L’historiographie contemporaine penche plutôt pour la thèse d’une instrumentalisation de son islamophilie – qui a pu être réelle – à des fins politiciennes.

Mais aussi – il n’y voit nulle contradiction – en homme des Lumières, porteur de la Raison, qu’il se présente : « Nous donnerons au monde le premier exemple d’un législateur conquérant. Jusqu’à nous, les vainqueurs avaient toujours adopté les lois des vaincus. Remportons sur eux le triomphe de la raison, plus difficile que celui des armes, et montrons-nous autant supérieurs aux autres nations que Bonaparte l’est à Genghis » (4 octobre 1798) [9]. Dans cet esprit, les Français se veulent les organisateurs d’une Égypte en voie de modernisation [10]. Bonaparte nomme un Grand Diwan (assemblée générale des notables), lui-même dirigé par un bureau, véritable gouvernement sous le contrôle des nouveaux maîtres. Les Français mettent en place également des forces de police, réorganisent la fiscalité. Les biens des Mamelouks sont confisqués et transformés en biens nationaux. Un impôt de capitation assez lourd est institué.

Le temps des épreuves

Cependant, en Méditerranée, Nelson parvient enfin à retrouver la flotte française, restée en rade dans la baie d’Aboukir. Le 1er août 1798, la flotte anglaise la détruit presque totalement. Bonaparte est pris dans une nasse : la traversée de la Méditerranée, qui a été possible dans le sens Europe-Égypte, est devenue plus que problématique. Comment, en cas de repli, rapatrier plusieurs dizaines de milliers d’hommes ? Avec quelle flotte ? Nelson peut se permettre d’attendre. Les Français voulaient couper la route des Indes : ne voient-ils pas la route de l’Europe leur être interdite ?

D’autant que, au Caire, la situation s’est vite dégradée. Le 21 octobre 1798, une révolte, en protestation contre la pression fiscale, éclate. « La sédition devient générale ; tous les Français que les révoltés rencontrent sont égorgés ; les Arabes se montrent aux portes de la ville » (témoignage du général Berthier). Bonaparte, qui s’était pourtant proclamé l’ami des musulmans, n’hésite pas à détruire des mosquées du Caire. Suite du témoignage de Berthier : « Les Français s’arment et se forment en colonnes mobiles ; ils marchent contre les rebelles avec plusieurs pièces de canon. Ceux-ci se retranchent dans leurs mosquées, d’où ils font un feu violent. Les mosquées sont aussitôt enfoncées ; un combat terrible s’engage entre les assiégeants et les assiégés, l’indignation et la vengeance doublent la force et l’intrépidité des Français. Des batteries placées sur différentes hauteurs, et le canon de la citadelle, tirent sur la ville ; le quartier des rebelles et de la grande mosquée sont incendiés » [11]. Une fois les insurgés défaits, des scènes de pillage et de profanation ont lieu. Le sac de la mosquée El-Azhar (ou Al-Azhar), en particulier, a durablement marqué les esprits – et pour cause – dans le monde musulman. Témoignage d’un ulama égyptien : « Ils entrèrent dans la mosquée d’El-Azhar avec leurs chevaux, qu’ils attachèrent au kibla [12] ; ils brisèrent les lampes, les veilleuses et les pupitres des étudiants ; ils pillèrent tout ce qu’ils trouvèrent dans les armoires ; ils jetèrent sur le sol les livres et le Coran et marchèrent dessus avec leurs bottes. Ils urinèrent et crachèrent dans cette mosquée, ils y burent du vin, y cassèrent des bouteilles qu’ils jetèrent dans tous les coins. Ils déshabillèrent toutes les personnes qu’ils rencontrèrent pour s’emparer de leurs vêtements » (Abdelrahman Al Djabarti [13], Témoignage, 1798) [14].

L’Empire ottoman, formellement souverain en Égypte déclare la guerre à la France le 9 septembre 1798. Le capitaine de vaisseau Sir William Sidney Smith, émissaire du gouvernement de Londres, se rend à Constantinople en décembre 1798 afin d’y coordonner les efforts. Dès lors, une crainte, majeure, hante le général en chef : un débarquement turc, inspiré, téléguidé par les Anglais, dans un des ports de Méditerranée orientale. Aussi décide-t-il de partir en campagne en Palestine et en Syrie (février 1799). Il occupe la petite localité d’Al Arich dans le Sinaï, puis successivement les ports de Khan Yunès, de Ghaza, de Jaffa et de Haïfa.

Un épisode de la campagne napoléonienne d’Egypte est particulièrement tragique. Le 3 mars 1799, l’armée est devant Jaffa, tenue par des Égyptiens et des Turcs. L’assaut est éprouvant, mais la ville est prise le 7. Le massacre a lieu le 10 mars 1799, donc deux journées pleines après la fin de combats : 2.500 prisonniers turcs sont exterminés (les Égyptiens sont épargnés). Témoignage du commissaire adjoint aux armées, Jacques Miot, rendu célèbre par sa reproduction in extenso par Chateaubriand dans ses Mémoires d’outre-tombe [15] : « Arrivés enfin dans les dunes de sable au sud-ouest de Jaffa, on arrêta (les Turcs) auprès d’une mare d’eau jaunâtre. Alors l’officier qui commandait les troupes fit diviser la masse par petites portions, et ces pelotons, conduits sur plusieurs points différents, y furent fusillés. Cette horrible opération demanda beaucoup de temps, malgré le nombre des troupes réservées pour ce funeste sacrifice, et qui, je dois le déclarer, ne se prêtaient qu’avec une extrême répugnance au ministère abominable qu’on exigeait de leurs bras victorieux (…). Enfin il ne restait plus de tous les prisonniers que ceux placés près de la mare d’eau. Nos soldats avaient épuisé leurs cartouches ; il fallut frapper ceux-ci à la baïonnette et à l’arme blanche (…). Il se forma, puisqu’il faut le dire, une pyramide effroyable, de morts et de mourants dégouttant le sang, et il fallut retirer les corps déjà expirés pour achever les malheureux qui, à l’abri de ce rempart affreux, épouvantable, n’avaient point encore été frappés » [16].

Le 19 mars, Bonaparte est au pied du fort de Saint Jean d’Acre. Le paradoxe des destins croisés fait que le principal organisateur de la défense est un Français émigré, Phélippeaux, que Bonaparte avait connu naguère à Brienne. Mais Saint Jean d’Acre est au sommet d’un promontoire puissamment fortifié, ravitaillé par la mer par les Anglais. L’armée française piétine.

Un temps, Bonaparte se porte au secours de Murat et de Kléber, en difficulté au Mont Thabor. Il y remporte une nouvelle brillante victoire (16 avril). Un nouveau passage par Saint Jean d’Acre se révélera aussi infructueux que le premier. Cet échec le marquera à vie. C’est sur le chemin du retour en Égypte que se situe l’épisode célèbre des pestiférés de Jaffa, immortalisé par Antoine-Jean Gros (tableau de 1804). Il apprend alors qu’une autre armée turque venait de débarquer à Aboukir. Il lance ses troupes à l’assaut et écrase ces troupes (seconde bataille d’Aboukir, 25 juillet 1799). Bonaparte repasse ensuite par Alexandrie, puis est de retour au Caire le 10 août. [17]

Le retour du Général en chef

Un an de campagnes incessantes (juillet 1798-juillet 1799) n’a donc pas suffi au général en chef pour maîtriser la situation. Le Corps expéditionnaire, privé déjà des morts au combat ou de maladie, des malades – dont les pestiférés – incapables de reprendre le combat, est fragilisé. Aucun renfort extérieur n’est envisageable, même à moyen terme, Nelson veillant en Méditerranée. Tout comme, pour les mêmes raisons, aucune sortie de force par la mer n’est possible. Et la population, sur place, ne considère pas – ou plus – du tout les Français comme des libérateurs. En mai 1799, le général de division Dugua, commandant de la place du Caire, écrit au général Damas, qui commandait alors l’armée de la Haute Égypte : « Depuis quinze jours, il s’est manifesté dans toute l’Égypte une fermentation qui prouve combien le peuple est prêt à se soulever soit par fanatisme, soit par inconstance (…). Il nous manque ici, mon cher général, de l’argent, de l’argent et de l’argent ; des hommes, des munitions, du bois, du fer, et l’amitié des habitants (…). Nous perdons tous les jours du monde, soit par le feu, soit par les maladies, nous ne voyons pas comment il nous en viendra de France » (5 mai 1799) [18].

Le piège, après tout mis en place par Bonaparte, s’est refermé.

Un autre souci taraude le Général en chef, qui a depuis longtemps des ambitions politiques, et qui imagine qu’un trop long éloignement de Paris le desservirait. Surtout qu’il est parfaitement conscient que le bilan de sa campagne d’Égypte sera infiniment moins brillant que celui de la campagne d’Italie.

Il enrage : le blocus que lui imposent les Anglais l’empêche d’avoir des nouvelles fiables de la métropole. Or, ces mêmes Anglais vont s’arranger pour lui fournir ces nouvelles… alarmantes [19]. Lors d’un échange de prisonniers, l’émissaire William Sidney Smith transmet aux Français des journaux décrivant l’anarchie politique de la France et ses défaites militaires qui laissent présager un effondrement total. Un autre parlementaire, John Alexander Keith, rencontre Bonaparte le 6 août à Alexandrie et lui fait délicatement passer le même message.

Il est assez probable qu’à ce moment, la décision de rentrer en France avait mûri dans la tête du général en chef [20]. Il informe ses proches collaborateurs de sa décision. Il quitte la capitale égyptienne le 18 août pour se rendre à Alexandrie. Là, il rédige une adresse à ses « valeureux soldats »… qui ne sera portée à leur connaissance qu’après son départ : « Les nouvelles d’Europe m’ont décidé à partir pour France. Je laisse le commandement de l’armée au général Kléber » (Ordre du jour, 22 août 1799) [21].

L’embarquement a lieu dans la nuit du 22 au 23 août 1799, à Alexandrie. La Muiron longe d’abord la côte africaine pour s’éloigner de la flotte anglaise, puis prend la direction du nord. Le vaisseau est à Ajaccio le 1er octobre, pour débarquer finalement à Fréjus le 9 octobre. Bonaparte arrive à Paris une semaine plus tard. Il faut croire que les affaires politiques parisiennes étaient devenues urgentes : le jeune général et ses complices prennent le pouvoir le 9 novembre, le fameux 18 brumaire de l’an VIII.

Fin et échec final de l’expédition

Bonaparte parti, c’est Kléber, on l’a vu, qui prend le commandement. Il repousse à son tour les Ottomans (bataille d’Héliopolis, 20 mars 1800). Mais il est assassiné (14 juin 1800). Le général Menou, qui le remplace, n’a ni son prestige ni sans doute ses capacités. Comprenant sans doute que l’ère qui commençait était marquée par la faiblesse croissante des Français, les Anglais, jusqu’alors très influents auprès des Turcs, mais physiquement absents, tentent le débarquement (8 mars 1801). Ils prennent le fort d’Aboukir (le lieu connaît donc sa troisième bataille), puis affrontent et battent les troupes françaises (bataille de Canope, 2l mars 1801).

Menou, fort critiqué par ses subordonnés, se réfugie à Alexandrie, dont il ne peut désormais plus sortir. Il finit par capituler, le 31 août 1801. Comble d’affront, ce sont les navires anglais qui rapatrient les restes du Corps expéditionnaire, avec d’ailleurs respect pour les vaincus. Il reste alors 12.000 soldats, dont 2.000 inaptes (blessés et malades : chaque jour, certains d’entre eux mouraient, en particulier du scorbut).

La campagne d’Égypte aura duré trois ans et deux mois. La population égyptienne aura connu une terrible saignée, difficilement quantifiable, aujourd’hui encore. L’armée française y laissa le tiers de ses effectifs originels, soit plus de 10.000 morts, dont la moitié par maladies.

La légende

Comment faire pour transformer un échec, même relatif, une fin peu glorieuse, en une épopée ? Bonaparte, durant la campagne, avait pris soin de faire exalter ses faits d’armes par un périodique imprimé sur place. L’invitation en Égypte d’un grand nombre de savants n’était pas non plus dépourvue d’arrière-pensées politiques.

« La bataille d’Aboukir », baron Gros, 1806.

Dès le début de l’Empire, ensuite, celui qui était devenu Napoléon I er sut utiliser les artistes. À partir de 1804 fut institué un concours de peinture sur des sujets d’Histoire, dont certains catalogués « honorables pour le caractère national » [22]. Il fut fait appel à des artistes de renom pour immortaliser, entre autres, la campagne d’Égypte. C’est à ce moment que sont peints des tableaux, dont certains célèbres, Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa (baron Gros, 1804), La bataille d’Aboukir [23] (baron Gros, 1806), Bonaparte pardonnant aux révoltés du Caire (Pierre Narcisse Guérin, 1806), La révolte du Caire (Girodet, 1810), Le général haranguant l’armée avant la bataille des Pyramides (baron Gros, 1810)… sans compter les autres œuvres publiées ensuite au fil des décennies.

En littérature, comment ne pas citer un poème de Victor Hugo, intitulé tout simplement Lui, comme si chacun ne pouvait imaginer quelqu’un d’autre que Bonaparte :

« Vainqueur, enthousiaste, éclatant de prestiges,
Prodige, il étonna la terre des prodiges,
Les vieux scheiks vénéraient l’émir jeune et prudent,
Le peuple redoutait ses armes inouïes ;
Sublime, il apparut aux tribus éblouies
Comme un Mahomet d’Occident.
 »
(1828) [24]





Lire aussi sur ce sujet :

La véritable histoire de l’expédition d’Égypte par Juan Cole

L’expédition d’Égypte commence le 1er juillet 1798 avec le débarquement à Alexandrie de plus de cinquante mille Français sous le commandement du général Bonaparte. C’est le début d’une équipée militaire et scientifique qui conduira la France du Directoire à occuper le pays des pharaons trois ans durant.

Cette expédition a été présentée – en premier lieu par Bonaparte lui-même – comme un épisode glorieux du « roman national », mais on sait moins le choc culturel qu’elle a été pour les soldats français, et encore moins la manière dont les Égyptiens l’ont vécue. Juan Cole raconte enfin cette histoire sous toutes ses facettes en s’appuyant sur les témoignages des Français, mais aussi sur ceux des Égyptiens et des Ottomans.

Était-il possible de concilier les idéaux démocratiques de la Révolution et un régime d’occupation militaire qui n’a reculé devant aucune violence pour parvenir à ses fins ? Bonaparte écrase la population sous les impôts et noie les révoltes dans le sang. Confrontée à la peste qui ravage les troupes, la France devra finalement – humiliation suprême – faire appel à la marine anglaise pour rapatrier ses soldats et mettre fin à une aventure coloniale qui en annonce d’autres…

La Découverte, traduction Philippe Pignarre, Poche (12 €)




Le rétablissement de l’esclavage sous le Consulat :
une décision improvisée ou le fruit d’un projet préparé ?

par Marcel Dorigny, publié par Historiens & Géographes, la revue de l’Association des professeurs d’histoire et géographie, février 2021, n°453. Source


Marcel Dorigny, Université de Paris 8 (honoraire), membre du Conseil scientifique de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage. Ancien directeur de la revue Dix-Huitième Siècle et ancien président de l’Association pour l’Étude de la Colonisation Européenne (APECE).

Par la loi du 20 mai 1802 (30 Floréal an X) était acté le maintien de l’esclavage dans les colonies françaises de la Martinique, de Tobago et de Sainte-Lucie, fraichement restituées à la France par le gouvernement britannique, ainsi que dans celles de l’océan Indien. Avec ce texte, le Premier Consul Napoléon Bonaparte revenait sur un acquis majeur de la Révolution – l’abolition de l’esclavage – qui traduisait dans la loi les idéaux de liberté et d’égalité. Comment comprendre ce rétablissement ?

Esclavage, traite et colonies : l’héritage révolutionnaire


« La Convention nationale déclare que l’esclavage des Nègres, dans toutes les colonies, est aboli ; en conséquence elle décrète que tous les hommes, sans distinction de couleur, domiciliés dans les colonies, sont citoyens Français et jouiront de tous les droits assurés par la Constitution. ».


Le 4 février 1794 (16 pluviôse an II), plus de quatre ans après la proclamation de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la Convention votait l’abolition
de l’esclavage dans toutes ses colonies, sans délai, ni indemnisation pour les colons. La France devint ainsi la première puissance coloniale à abolir l’esclavage. Si elle ne bénéficiait plus de primes payées par l’État, la traite négrière restait cependant légale ; mais le contexte international la rendait difficile, voire impossible, car la domination britannique sur les mers, empêchait la traite française.

En 1795, la Constitution de l’an III (1795) décrétait : « Les colonies françaises sont parties intégrantes de la République, et sont soumises à la même loi constitutionnelle » (Titre premier, article 6). Le statut des personnes dans les colonies était donc le même qu’en métropole, ce qui rendait impossible le rétablissement de l’esclavage, ce « régime particulier » selon le vocabulaire utilisé sous l’ancien Régime.

Ainsi, à la veille du coup d’Etat 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799), tous les territoires sous domination française jouissaient du même statut, et tous leurs
habitants étaient des citoyens libres et égaux en droit, à défaut de l’être toujours dans les faits.

Le Consulat : un nouveau contexte

Le nouveau statut des colonies

Après le coup d’État du 18 Brumaire, le nouveau régime se dota très rapidement d’une nouvelle constitution, dont l’article 91 modifiait le statut juridique des colonies : « Le
régime des colonies françaises est déterminé par des lois spéciales ». Par ce simple article, les colonies retombaient sous le « régime particulier » : l’obstacle constitutionnel à un éventuel rétablissement de l’esclavage était levé.

Le poids des intérêts coloniaux

Les milieux coloniaux (colons, armateurs, négociants, manufacturiers…) n’avaient jamais accepté le décret d’abolition et avaient constamment tenté d’en obtenir
l’abrogation. Dans l’océan Indien les planteurs refusèrent de l’appliquer, et à la Martinique l’occupation anglaise à partir de juillet 1793 laissa en place le régime esclavagiste. Le changement de régime politique à Paris fin 1799 ouvrait de nouvelles perspectives par l’arrivée dans l’entourage du Premier Consul de partisans notoires de l’esclavage.

Un courant intellectuel réactionnaire influent

Aux alentours de 1800 en effet, un courant réactionnaire dénonçait l’abolition de l’esclavage imposée à Saint-Domingue par l’insurrection des Noirs, et les « désastres »
qui en ont été la suite. Chateaubriand l’illustre parfaitement dans son Génie du christianisme (1802) : « Avec de grands mots on a tout perdu : on a éteint jusqu’à la pitié ; car qui oserait encore plaider la cause des Noirs après les crimes qu’ils ont commis ? » [25]. De nombreux intellectuels endossaient des thèses récentes sur la hiérarchie des races et leur inégalité, en rupture avec l’idée de l’unité du genre humain. En 1801, la première édition de l’Histoire naturelle du genre humain de J.-J. Virey catégorisait « cinq ou même six races humaines », les Noirs occupant le bas de cette classification. En 1802, Baudry des Lozières, colon de Saint-Domingue réfugié à Paris, publia l’un des textes les plus violents contre les Noirs, Les égarements du nigrophilisme. Dans l’entourage de Bonaparte, Malouet, Barbé-Marbois, ou Moreau de Saint-Méry furent autant d’auteurs s’inscrivant dans le même courant racialiste et esclavagiste.

La paix avec l’Angleterre

La guerre navale largement dominée par l’Angleterre rendait très difficiles les relations de la France avec les colonies des Antilles et de l’océan Indien, toute expédition militaire de grande envergure étant impossible. Le retour de la paix continentale, imposée par Bonaparte, conduisit l’Angleterre à négocier : les Préliminaires de Londres (1er octobre 1801), suivis du traité de paix signé à Amiens (le 27 mars 1802) rétablirent la paix sur mer. Les forces militaires françaises étaient rendues disponibles par la paix générale et les expéditions navales de grande ampleur vers les colonies étaient enfin possibles. Dans le sillage de ces Préliminaires, Bonaparte nomma Denis Decrès ministre de la Marine en octobre 1801 : adversaire résolu du décret d’abolition du 4 février 1794, il fut l’artisan principal du rétablissement de l’esclavage en
1802.

Extrait d’une lettre de Decrès du 16 juillet 1802 au général Richepance
(à la tête de l’expédition envoyée rétablir l’esclavage en Guadeloupe).


« La caste des hommes de couleur doit essentiellement fixer votre attention, faites peser sur eux le joug du préjugé salutaire qui seul a pu les dompter jusqu’à ce jour et
qui a de tout temps contribué à maintenir la subordination parmi les Noirs ».

Le rétablissement de l’ordre colonial antérieur à 1789

Par les clauses du traité d’Amiens, le gouvernement britannique restituait les colonies françaises de la Martinique, de Tobago et de Sainte-Lucie. Le 20 mai suivant, Bonaparte faisait acter par la loi du 30 Floréal an X le maintien de l’esclavage dans ces colonies
restituées ainsi que dans celles de l’océan Indien (île Bourbon et île de France, où l’esclavage s’était perpétué dans la pratique) :

Loi du 30 Floréal an X (20 mai 1802)


« Au nom du peuple français, Bonaparte, premier Consul, proclame loi de la République le décret suivant, rendu par le Corps législatif le 30 floréal an X, conformément à la
proposition faite par le Gouvernement le 27 dudit mois, communiquée au Tribunat le même jour.

Décret

Art. Ier. Dans les colonies restituées à la France en exécution du traité d’Amiens, du 6 germinal an X, l’esclavage sera maintenu conformément aux lois et règlements antérieurs à 1789.
II. Il en sera de même dans les autres colonies françaises au-delà du Cap de Bonne Espérance.
III. La traite des noirs et leur importation dans lesdites colonies, auront lieu, conformément aux lois et règlements existants avant ladite époque de 1789.
IV. Nonobstant toutes les lois antérieures, le régime des colonies est soumis, pendant dix ans, aux règlements qui seront faits par le Gouvernement.

Collationné à l’original, par nous président et secrétaires du Corps législatif.

À Paris le 30 floréal an X de la République française ».

En Guadeloupe et en Guyane, l’esclavage rétabli

Au Fort Delgrès, Basse-Terre, Guadeloupe.

En Guadeloupe, l’esclavage avait été aboli en 1794. Bonaparte y envoya une expédition militaire commandée par le général Richepance ; la reconquête de l’île fut achevée le 28 mai 1802.

Louis Delgrès et les derniers défenseurs de la « liberté générale », réfugiés à Matouba, firent exploser leur camp fortifié et se suicidèrent plutôt que se rendre, fidèles à la devise révolutionnaire « vivre libre ou mourir ».

L’esclavage fut rétabli le 16 juillet suivant.

En Guyane, l’esclavage avait également été aboli en 1794 ; il y fut rétabli début novembre 1802 par les troupes commandées par Victor Hugues.

À Saint-Domingue, une cuisante défaite militaire

Saint-Domingue était en 1801 une colonie en marche vers l’autonomie, dirigée par Toussaint Louverture, proclamé « gouverneur à vie », dans le cadre d’une
constitution promulguée en juillet 1801. Bonaparte y envoya son beau-frère – le général Leclerc – à la tête d’une expédition pour y restaurer l’autorité de la métropole, en comptant priver l’armée de ses chefs, comme en témoigne une lettre de Bonaparte à son beau-frère datée du 12 Messidor an X (1er juillet 1802) :


« Les troupes qui vous ont été annoncées sont pour la plupart parties, et je compte qu’avant la fin de septembre vous aurez envoyé ici tous les généraux noirs, sans cela,
nous n’aurions rien fait (…). Dès l’instant que les noirs seront désarmés et les principaux généraux envoyés en France, vous aurez plus fait pour le commerce et la
civilisation de l’Europe que l’on a fait dans les campagnes les plus brillantes. (…). Défaites-nous de ces Africains dorés et il ne vous restera plus rien à désirer. »


La guerre qui s’ensuivit, malgré l’exil forcé de Toussaint-Louverture, se termina par la première défaite militaire du régime napoléonien après la bataille de Vertières, le 18 novembre 1803, avec pour conséquence immédiate l’indépendance de Saint-Domingue aux mains des anciens esclaves, le 1er janvier 1804, qui prit le nom de « République d’Haïti ».

Conclusion

Quelles qu’aient été les intentions de Bonaparte à son arrivée au pouvoir, la « raison d’État » imposa une toute autre orientation : le poids des intérêts économiques, les vastes ambitions coloniales de Bonaparte et de son entourage immédiat, le courant intellectuel réactionnaire qui s’imposait ouvertement en diffusant des thèses « racialistes » opposées à celles qui avaient affirmé « l’unité du genre humain » le conduisirent à rompre en matière coloniale avec l’héritage de la décennie révolutionnaire et à mener une vaste politique de restauration de l’ordre antérieur à 1789. Le succès fut total en Guadeloupe et Guyane, mais au prix de milliers de morts ; l’échec fut tout autant magistral à Saint-Domingue, où la « première République noire » a infligé une humiliation au « maître de l’Europe ».




Ci-dessous : Toussaint Louverture, déporté en France en dépit des promesses faites lors de sa reddition, mort au Fort de Joux dans le Doubs le 7 avril 1803.

[1Michèle Battesti, « Expédition d’Égypte, un plan de conquête français remontant au milieu du XVIIIème siècle », Cahiers de la Méditerranée, Vol. 57, n° 1, 1998.

[2Observations sur la côte de l’Égypte, 20 décembre 1777, cité par Michèle Battesti, art. cité.

[3Georges Pallain, Le ministère de Talleyrand sous le Directoire, Paris, Libr. Plon, 1891

[4Institut national, Paris, Baudouin, Imprimeur, 15 messidor, an V.

[5Correspondance de Napoléon Ier, publiée par ordre de l’empereur Napoléon III, Vol. III, Paris, Henri Plon, Lbr. J. Dumaine, 1860 (Gallica).

[6Henry Laurens (dir.), L’expédition d’Égypte : 1798-1801, Paris, Armand Colin, 1989.

[7Cité par Clément de la Jonquière, L’Expédition d’Égypte, 1798-1801, Vol. III, Paris, Henri Charles-Lavauzelle, 1889 ; reprint Adamant Media Corporation, 2006.

[8Cité par Henry Laurens, op. cit.

[9Id.

[10Tout ce qui suit in Clément de la Jonquière, op. cit.

[11Mémoires du maréchal Berthier, prince de Neuchatel et de Wagram, Major général des armées françaises, Paris, Beaudouin Frères, 1814 (Gallica).

[12Orientation vers La Mecque.

[13Parfois orthographié El-Gabarti.

[14Cité par Claude Liauzu, Empire du mal contre Grand Satan. Treize siècles de cultures de guerre entre l’islam et l’Occident, Paris, Armand Colin, 2005.

[15Livre XIX, Chap. 16.

[16Mémoires pour servir à l’Histoire des Expéditions en Egypte et en Syrie pendant les années VI, VII et VIII de la République, Paris, Chez Demoncille, 1804.

[17L’historiographie sur cet épisode est souvent manichéenne. Ouvrage favorable : Baron Ménéval, Sur le retour du général Bonaparte de l’Égypte, Revue Spectateur militaire, 15 mai 1840, article publié en brochure (Gallica). Ouvrage accusateur : Fuite de Bonaparte de l’Égypte. Pièces authentiques. Sur sa désertion, sur l’armée qu’il a laissée sans chef, sans argent, sans vivres, sans armes, sans munitions, etc., À Paris, Chez Lerouge, Libraire, 1814. (Gallica)

[18Cité par le Commandant Paul Guitry, L’armée de Bonaparte en Égypte, 1798-1799, Paris, Ernest Flammarion, 1897.

[19Gérald Arbolt, « Une opération d’information britannique : le retour de Bonaparte d’Égypte », Site Centre fr. de Recherches sur le Renseignement, 1 er octobre 2007.

[20Le Directoire avait envoyé au général en chef un courrier, en date du 7 prairial an VII (26 mai 1799), lui demandant de revenir en France (Paul Guitry, op. cit.). Mais on ne sait à quel moment il reçut cette directive.

[21Id.

[22Med Médiène, « La peinture orientaliste autour de l’Expédition d’Egypte (1798) et après », décembre 2011 http://www.mmediene.com/article-113...

[23Celle de juillet 1799… évidemment.

[24In Les Orientales, 1829.

[25Le Génie du christianisme, 1802, Livre IV, chap. VII. Outre Yves Bénot, voir Emmanuelle LEBARDY, La Révolution contraire. Chateaubriand et le Génie du christianisme, 1802, genèse d’une pensée réactionnaire, AHRF, 1997, p. 492-501.