Histoire coloniale et postcoloniale

Le régime de Vichy face aux sociétés coloniales

publié le 14 décembre 2020 (modifié le 19 décembre 2020)

La revue Genèses a consacré dans son numéro 2020/3 (n° 120)
un dossier à « Vichy face aux sociétés coloniales »


• Le régime de Vichy face aux sociétés coloniales : adaptations et recompositions locales, par Edenz Maurice et Raberh Achi, p. 3 à 7.
(voir ci-dessous).

• Enraciner les jeunes d’Algérie. Les Chantiers de la jeunesse comme institution impériale, par Alexander Lang, traduit de l’anglais par Claire Simon, p. 8 à 27.

Cet article retrace l’adaptation des Chantiers de la jeunesse du régime de Vichy au contexte algérien. Confrontés à une série de tensions sociales, les responsables de Vichy espéraient resserrer le contrôle sur les jeunes Algériens musulmans grâce à la mise en place des Chantiers. En croissant les sources, l’article vise à restituer à la fois les priorités des concepteurs des camps et les expériences des jeunes pour décrire ce projet central aux réformes de Vichy dans les trois départements algériens, reposant sur l’inculcation d’un Islam dépolitisé censé assurer la loyauté des jeunes algériens éduqués tout en enseignant des techniques agricoles aux jeunes paysans afin de ralentir l’exode rural. Si l’expérience tourna court, interrompue par l’invasion des Alliés fin 1942, l’examen des Chantiers en Algérie révèle la spécificité des approches conservatrices du projet colonial.

• L’école en Guyane de 1940 à 1943. Revisiter l’autoritarisme du régime de Vichy par un détour colonial, par Edenz Maurice, p. 28 à 50.

Selon l’historiographie dominante, la Guyane française passe sous la férule du régime de Vichy à compter de la débâcle de mai 1940. Au prisme d’une étude du fonctionnement du système éducatif au plus près des acteurs du moment vichyste (1940-1943), cet article se propose de revisiter cette vérité communément établie. Il soutient que l’État français est en Guyane plus colonial que vichyste. Autrement dit, la politique scolaire menée dans ce territoire montre bien des accommodements dans le gouvernement de cette « vieille colonie » qui conduisent à repenser l’autoritarisme du régime de Vichy.

• La législation antisémite en partage. Vichy et la France libre dans l’empire colonial, par Florence Renucci, p. 51 à 69.

Cet article examine la législation antisémite dans l’empire colonial durant la Seconde Guerre mondiale en prenant le parti d’une approche globale. Sans disqualifier d’autres méthodes à l’intérêt scientifique indéniable, il s’agit d’expérimenter les potentialités d’une vue d’ensemble, rarement choisie par l’historiographie qui préfère une perspective fragmentée de l’empire sur cette thématique, en raison de la diversité des statuts et des contextes. L’approche globale permet, pourtant de comparer tous les territoires de l’empire, ainsi que les politiques qui y sont menées par Vichy et la France libre. Elle amène à nuancer la vision d’une législation antisémite produite uniquement par et pour la métropole, et appliquée sans aucune forme de résistance. Elle questionne enfin la position de la France libre à son égard.



Le régime de Vichy face aux sociétés coloniales :
adaptations et recompositions locales

par Edenz Maurice et Raberh Achi, introduction du dossier de la revue Genèses.

Source

Depuis près d’une vingtaine d’années, dans le sillage du renouvellement des études sur le fait colonial, des travaux se sont emparés de la question des prolongements ultramarins du régime de Vichy. Des historiens ont ainsi contribué à dépasser deux traditions historiographiques cloisonnées, celle sur le régime de Vichy et celle sur l’empire colonial. Leurs recherches s’accordent à voir dans la défense de l’empire une obsession du pouvoir vichyssois, tant le contrôle des colonies dites « loyales » (Algérie, Afrique-Occidentale française, Guadeloupe, Guyane, Indochine, La Réunion, Madagascar, Martinique, Saint-Pierre-et-Miquelon) vise à préserver, malgré la défaite, le mythe de la puissance française. Elles se sont aussi intéressées aux formes et aux temporalités de l’exportation des principes de la « Révolution nationale », tout en tenant compte des spécificités locales et des contraintes de l’ordre public colonial.

Cette vague d’études a notamment permis de saisir, à l’abri des pressions allemandes, l’autonomie des soubassements idéologiques du nouveau régime. Ses mesures discriminatoires les plus symboliques, les lois antijuives, se voient appliquées outremer soit de manière scrupuleuse, quand bien même le nombre d’individus visé s’avère infime dans certaines colonies, telle celle de Madagascar, soit avec une plus grande célérité qu’en métropole, à l’exemple de l’Algérie (Cantier 2002 ; Jennings 2004 [2001] ; Cantier et Jennings 2004 [2001] ; Ginio 2006). Si certains historiens ont poursuivi ces orientations de recherche ( Jennings 2018 ; Edwards et Jennings 2019), les questions relatives au « vichysme colonial » restent toutefois peu étudiées [1]. Et l’idée que Vichy a été un régime politique et un moment représentant une domination coloniale exacerbée durant laquelle la métropole a pu exporter et imposer son idéologie réactionnaire outre-mer perdure largement.

Ce dossier de Genèses entend déplacer le regard en envisageant le régime de Vichy à partir des colonies. Il invite à prendre davantage en compte la situation coloniale des territoires placés sous le contrôle de l’« État français », les organisations sociales et politiques préexistantes ou encore les logiques à l’œuvre dans le gouvernement de la société coloniale considérée, et ce afin de mieux appréhender les modalités de réception et d’application de la « Révolution nationale ». La démarche s’inscrit dans la perspective historiographique des limites de la domination coloniale. Cette dernière repose sur le postulat, bien connu des historiens, anthropologues et politistes des mondes coloniaux, selon lequel l’État se trouve contraint dans ces territoires à de permanentes « transactions hégémoniques » avec des élites locales cooptées, tout en étant traversé de multiples tensions (Cooper et Stoler 1997 ; Bayart et Bertrand 2006). Ce numéro propose par conséquent de revisiter l’historiographie du régime de Vichy aux colonies en interrogeant les espaces et les moments où les mécanismes autoritaires ordinairement attachés à l’« État français » ont pu être contrariés et, ce faisant, en identifiant les accommodements coloniaux qui se négocient aussi bien par rapport au modèle métropolitain qu’avec l’héritage de la Troisième République. Ce positionnement conduit à considérer que le régime de Vichy n’a pas toujours pu déployer ses formes les plus autoritaires sur le terrain colonial.

Le régime de Vichy est ici également envisagé comme une période qui doit s’appréhender à l’aune de la longue durée coloniale et du point de vue de ses acteurs ordinaires, suivant en cela les préconisations d’Emmanuel Blanchard et de Sylvie Thénault qui appelaient à une « histoire sociale de l’Algérie pendant la période coloniale » (Blanchard et Thénault 2011 : 4). Une telle approche a l’ambition de mettre en avant les pratiques au quotidien des autorités vichystes, qui ne peuvent se résumer en situation coloniale à un assemblage de mécanismes coercitifs à même de maintenir ces territoires dans le giron du régime. Elle permet aussi d’avancer l’hypothèse selon laquelle les cheminements de leurs actions et leurs éventuelles contradictions témoignent de continuités avec les régimes politiques qui précèdent Vichy. En ce sens, les mesures adoptées sur le terrain colonial ne peuvent pas toutes être comprises comme « un produit d’exportation du gouvernement vichyste en métropole, pour la métropole », comme l’avance Florence Renucci dans sa contribution à ce dossier. C’est ainsi que l’extension des « Chantiers de la jeunesse » aux « indigènes algériens », analysée par Alexander Lang, renvoie à une réforme emblématique de la politique vichyste de la jeunesse et à l’enjeu de fixer la population autochtone en milieu rural ; ce qui n’est pas sans rappeler un des intérêts attendus de la politique de « cantonnement » appliquée dès les premiers temps du Second Empire (Bouchène et al. 2014 [2012] : 38-41). De même, des continuités peuvent se lire dans la nécessité pour Vichy de puiser dans les ressources locales afin d’assurer la pérennité de son pouvoir et de mettre en œuvre le « redressement intellectuel et moral » tracé par le maréchal Pétain, c’est-à-dire de se concilier les élites locales et de produire de nouveaux intermédiaires triés sur le volet. Chacun des articles du dossier souligne à cet égard les capacités d’action des acteurs présents sur la scène coloniale pour imprimer leur marque sur la fabrication locale de la « Révolution nationale ». Partant, un des fils directeurs qui traverse ces articles est celui de la prise en compte par les autorités vichystes, métropolitaines et locales, des attentes coloniales singulières auxquelles la Troisième République n’a que partiellement répondu ainsi que leur rôle, sous-estimé, dans la recomposition des forces sociales et politiques aux colonies.

Une relecture du régime de Vichy à partir des colonies

Cette relecture du régime de Vichy « par le bas », à partir des colonies et dans la longue durée de leur histoire prête enfin une attention soutenue à l’environnement géopolitique dans lequel s’insère chaque espace colonial. Il faut entendre par là non seulement l’inscription des analyses dans le contexte d’anciennes rivalités qui ont pu mettre aux prises simultanément ou alternativement plusieurs puissances impériales, à l’image de la situation de la Guyane étudiée par Edenz Maurice, mais aussi dans celui plus direct de la guerre qui voit l’empire écartelé dès juin 1940 entre territoires vichystes et gaullistes (Afrique-Équatoriale française, Cameroun, Établissements français de l’Inde et de l’Océanie, Nouvelle-Calédonie et Nouvelles Hébrides). C’est en prenant appui sur ce significatif conflit de légitimité entre la France libre et le régime de Vichy qu’Olivier Beaud a (re)pensé récemment une définition juridique de l’empire colonial qui place au premier plan la primauté du centre sur les périphéries (Beaud 2015). L’étude de la législation antisémite proposée ici par Florence Renucci s’inscrit dans cet antagonisme en suivant deux directions. En élargissant l’enquête à l’ensemble de l’empire, elle propose une comparaison entre le terrain algérien et le protectorat tunisien, où la forte proportion d’avocats juifs inscrits aux barreaux de Tunis et de Sousse, soit en 1942 deux tiers des 330 avocats, motive une adaptation. La seconde direction mobilise à nouveau le cas de l’Algérie pour interroger le maintien de l’abrogation du décret Adolphe Crémieux jusqu’au 20 octobre 1943, lors même que le Comité français de libération nationale s’institue plus de quatre mois plus tôt. Ce paradoxe permet de questionner le positionnement dès octobre 1940 de la France libre sur cette législation antisémite. L’article d’Alexander Lang nous informe quant à lui
sur la volonté d’inculquer une conscience impériale aux jeunes hommes de toutes
les confessions appelés à participer aux « Chantiers de la jeunesse », et ce y compris
au moyen de l’enseignement de l’histoire locale et de la langue arabe. Il apporte également des éclairages sur les considérations locales que recouvre néanmoins la version algérienne de cette politique d’encadrement de la jeunesse, telle celle de convertir les « masses » rurales indigènes à la modernisation agricole. À partir des archives originales que constituent les correspondances privées des enrôlés, il restitue une seconde ambivalence. D’un côté, il rend compte des rapports parfois amicaux qui s’établissent dans les camps entre les autochtones algériens dits « évolués » et les jeunes Européens ; de l’autre, du danger d’une trop grande promiscuité qui viendrait brouiller la hiérarchie raciale et l’ordre colonial.

Enfin, Edenz Maurice aborde la question des spécificités guyanaises de la politique éducative de l’État français pour remettre en cause l’idée communément admise d’un régime raciste qui aurait exporté en bloc un ordre nouveau autoritaire et renforcé la mainmise du pouvoir colonial sur la population. Il montre ainsi combien le régime a dû composer avec les forces sociales locales, au point le plus souvent d’inscrire son action dans la continuité des pratiques de gouvernement de cette « vieille colonie » observables depuis le début du XXe siècle. Il pointe toutefois le nécessaire renouvellement du personnel politique opéré par le régime de Vichy, qui ouvre la voie à une inédite ascension d’enseignants créoles guyanais. En somme, ce dossier rassemble des recherches récentes qui rendent compte d’un renouvellement historiographique sur le fait colonial par le truchement d’une étude du régime de Vichy, entendu à la fois comme une forme d’organisation politique, sociale et économique et un moment qui s’efforcent de s’adapter aux différentes situations coloniales. Il adopte une double perspective comparative, entre plusieurs terrains et entre deux champs institutionnels : le droit et la politique de la jeunesse.

Ainsi les articles proposés s’intéressent-ils aussi bien à l’espace impérial qu’à des territoires soumis à une domination coloniale plus que séculaire (Algérie et Guyane). Ils explorent des domaines qui représentent des marqueurs forts de la « Révolution nationale » et symbolisent la capacité de Vichy à développer un projet politique autonome. Bien des pistes de recherche restent à suivre pour approfondir notre compréhension des ruptures et des continuités du régime de Vichy, sa nature autoritaire, son fonctionnement et sa mémoire. À travers ce numéro fondé sur des études de cas qui présentent des analyses originales, nous espérons, à tout le moins, convaincre de l’intérêt de dépasser les polarisations nationales pour enrichir les réponses apportées à ces questions qui préoccupent aussi bien le monde académique que le débat public, et de la nécessité de s’affranchir d’une histoire qui, à trop faire l’économie des territoires coloniaux, contribue à « perpétuer une scission discutable entre histoire intérieure de la métropole et histoire des outre-mer » (Schaub 2008 : 625).

Ouvrages cités


Bayart, Jean-François et Romain Bertrand. 2006. « De quel “legs colonial” parle-t-on ? », Esprit, no 330 : 134-160.

Beaud, Olivier. 2015. « La France libre, Vichy, l’empire colonial », Jus Politicum. Revue de droit politique, no 14. URL : http://juspoliticum.com/article/La-....

Blanchard, Emmanuel et Sylvie Thénault. 2011. « Quel “monde du contact” ? Pour une histoire sociale de l’Algérie pendant la période coloniale », Le mouvement social, no 236 : 3-7.

Blévis, Laure et Claire Zalc. 2019. « Les dénaturalisations dans les colonies », in Thomas Lebée et Annie Poinsot (dir.), Connaître les dénaturalisés de Vichy. La base Dénat, un nouvel outil et ses exploitations [en ligne]. Pierrefitte-sur-Seine, Publications des Archives nationales. URL : http://books.openedition.org/pan/12...ène,

Abderrahmane, Jean-Pierre Peyroulou, Ouanassa Siari Tengour et Sylvie Thénault (dir.). 2014 [2012]. Histoire de l ’Algérie à la période coloniale (1830-1962). Paris, La Découverte.

Cantier, Jacques. 2002. L’Algérie sous le régime de Vichy. Paris, Odile Jacob.

Cantier, Jacques et Éric T. Jennings (dir.). 2004. L’empire colonial sous Vichy. Paris, Odile Jacob.

Cooper, Frederick et Ann-Laura Stoler (dir.). 1997. Tensions of Empire : Colonial
Cultures in a Bourgeois World
. Berkeley, University of California Press.

Edwards, Kathryn et Éric T. Jennings. 2019. « An Indochinese Vichy Syndrome ? Remembering and Forgetting World War II Indochina », French Politics, Culture and
Society
, vol. 37, no 2 : 27-55.

Ginio, Ruth. 2006. French Colonialism Unmasked : The Vichy Years in French West
Africa
. Lincoln et Londres, University of Nebraska Press.

Jennings, Éric T. 2004 [2001]. Vichy sous les tropiques. La Révolution nationale à Madagascar, en Guadeloupe, en Indochine 1940-1944, trad. par Éric T. Jennings. Paris, Grasset (éd. orig. Vichy in the Tropics : Pétain’s National Revolution in Madagascar, Guadeloupe, and Indochina, 1940-1944. Stanford, Stanford University Press). — 2018. Escape from Vichy : The Refugees Exodus to the French Carribbean. Cambridge, Harvard University Press.

Schaub, Jean-Frédéric. 2008. « La catégorie “études coloniales” est-elle indispensable ? », Annales. Histoire, sciences sociales, no 3 : 625-646.

[1Il faut cependant relever le projet de recherche en cours de Laure Blévis et Claire Zalc qui porte sur les dénaturalisations opérées par le régime de Vichy dans l’empire colonial français (Blévis et Zalc 2019).