Histoire coloniale et postcoloniale

Pierre Audin, citoyen algérien

publié le 6 septembre 2020

Pierre Audin à TSA : « Si les Algériens inventent une nouvelle façon de s’exprimer, il faut en faire profiter la terre entière »

par Makhlouf Mehenni, publié sur le site TSA le 4 septembre 2020 Source


Pierre Audin, fils du grand Maurice Audin, vient d’être naturalisé Algérien sur décision du président de la République Abdelmadjid Tebboune. Il en parle dans cet entretien accordé à TSA, ainsi que du contentieux mémoriel entre la France et l’Algérie et surtout de ses multiples appels pour la libération du journaliste Khaled Drareni, emprisonné depuis fin mars dernier.

Place Audin à Alger, lors d’une manifestation du hirak.

Vous venez d’être naturalisé Algérien sur décision du président de la République. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Ma mère était algérienne par décret du 4 juillet 1963. Selon le Code algérien de la nationalité, je suis donc moi aussi algérien. Mais comme je n’ai pas de papiers l’attestant, c’est une clarification grâce à laquelle j’aurai donc prochainement mes papiers algériens.

En septembre 2018, le président Macron avait reconnu la responsabilité de l’État français dans la disparition de Maurice Audin. On imagine que c’était la fin d’un calvaire pour vous et votre famille. C’était aussi le début de quelque chose ?

La déclaration du président français concernait Maurice Audin mais pas seulement lui, les milliers d’autres disparus comme lui aussi. Le président annonçait une ouverture de toutes les archives concernant tous les disparus, français et algériens, civils et militaires, de la guerre d’indépendance. De plus il faisait appel aux témoignages et aux archives privées. Cela signifiait que pour Maurice Audin et les milliers d’autres, les historiens allaient pouvoir chercher à savoir ce qu’il s’était passé [1]. Mais visiblement, le président n’est pas écouté et ses décisions ne sont pas appliquées. Non seulement cette ouverture générale n’a pas eu lieu, mais les archives auxquelles les historiens pouvaient déjà accéder se sont refermées depuis décembre et janvier. Qui a le pouvoir d’empêcher les historiens de travailler comme l’avait promis le président ? Le SGDSN, un service du premier ministre, qui donne des instructions contraires à la loi. La perspective de savoir ce qui a été fait de la dépouille de Maurice Audin s’éloigne de nouveau.



ARCHIVES FRANÇAISES : SIGNER ET FAIRE CIRCULER LA PETITION
contre la fermeture de l’accès en France
aux archives de la guerre d’Algérie




Que faudra-t-il faire, selon vous, pour régler définitivement le contentieux mémoriel entre l’Algérie et la France ?

C’est une question compliquée, qui a différents niveaux de réponses. Par exemple, les deux présidents peuvent s’entendre pour permettre aux chercheurs des deux pays (et d’autres) d’accéder aux archives des deux pays. Mais ça ne suffira pas. Il faut que la coopération puisse jouer à tous les niveaux, pas seulement le niveau présidentiel. Le prix de mathématiques Maurice Audin en est un exemple. Sur l’idée d’un mathématicien aujourd’hui décédé, Gérard Tronel, le prix est décerné depuis 2004 à deux mathématiciens, un de chaque côté de la Méditerranée, et chacun traverse la Méditerranée pour aller présenter ses travaux à ses collègues. C’est une façon de s’habituer à travailler ensemble, en direction de l’avenir. Désormais il y a aussi une chaire Maurice Audin en France et une autre en Algérie, qui accueillent chacune un mathématicien de l’autre pays, de façon à lui permettre de travailler avec ses collègues sur une durée plus longue. La coopération des mathématiciens se fait sur l’histoire de Maurice Audin, pour construire l’avenir. Je crois que c’est la bonne façon de prendre le problème, construire l’avenir en s’appuyant sur le passé. Je ne sais pas si on réglera le contentieux « définitivement » mais en tout cas, on avancera dans la bonne direction. Il faudrait procéder dans cette optique à tous les niveaux, éducation, culture, sport, économie, vie associative.

Il y a moins d’un mois, vous avez appelé à la libération du journaliste Khaled Drareni. Cet engagement pour la défense des libertés en Algérie est-il le prolongement de la lutte d’hier pour l’indépendance, à laquelle votre famille avait activement pris part ?

Je demande la libération de Khaled Drareni depuis le 27 mars, date à laquelle l’Humanité a publié mon appel à sa libération. Je suis désormais membre du comité international de soutien à Khaled Drareni. Pour les journalistes comme pour les mathématiciens, l’Algérie et la France devraient travailler ensemble. C’est un peu ce que fait Khaled Drareni lorsqu’il accepte d’être correspondant d’un média français comme TV5 Monde, ou d’une association de journalistes comme RSF. Oui, en France, il est utile d’avoir le point de vue d’un journaliste algérien comme Khaled Drareni sur la situation en Algérie, il est utile de savoir ce qu’est la révolution du sourire. Si les Algériens inventent une nouvelle façon de s’exprimer, il faut en faire profiter la terre entière, et c’est aussi le travail d’un journaliste de faire cette information.

Il est clair que mes parents étaient dans le camp des opprimés, dans le camp du peuple, pas dans celui des exploiteurs ni dans celui des profiteurs. Malheureusement, ma mère est décédée quelques jours avant le début du Hirak. Elle était désespérée de voir que l’Algérie n’était toujours pas devenue celle pour laquelle elle s’était battue, pour laquelle son mari, Maurice Audin, avait donné sa vie. Maurice Audin a été un symbole à partir duquel la lutte contre la torture s’est développée pendant la guerre de libération. D’une certaine façon, Khaled Drareni est aussi un symbole, à partir duquel l’Algérie doit pouvoir se doter d’une presse libre, dans laquelle les journalistes sont au service de l’information et non pas aux ordres d’un pouvoir ou d’un autre. Il est urgent de libérer Khaled Drareni, le journalisme n’est pas un crime, un journaliste n’a rien à faire en prison sauf bien sûr s’il décidait d’y faire un reportage. Il faut que les journalistes français puissent venir en Algérie comme dans n’importe quel autre pays, et inversement. Il faut libérer Khaled Drareni et le laisser travailler normalement. Lui et tous les journalistes algériens.

Avez-vous prévu de venir bientôt en Algérie ?

Mon dernier voyage en Algérie remonte à décembre 2018. Désormais, la pandémie mondiale ne permet pas de savoir si les voyages pourront reprendre bientôt. J’ai participé à des projets, avec beaucoup de jeunes algériens, concernant la culture scientifique. Il y a beaucoup à faire en Algérie pour la culture, rouvrir des théâtres, des salles de concert et des salles de cinéma, permettre à des acteurs, des musiciens de travailler. Il manque aussi des lieux de culture scientifique. Beaucoup de pays ont créé des « Science Centers ». Je travaillais au Palais de la découverte et je pense qu’un lieu de ce genre manque énormément en Algérie : les manifestations scientifiques que nous avons organisées ont rencontré un public nombreux et satisfait. Il faut relancer de tels projets avec l’éducation, la recherche scientifique, la culture, la jeunesse et les sports. Et s’il est utile que je revienne pour participer à ces projets, je le ferai volontiers. Mais les ressources et les compétences existent déjà en Algérie.

Finalement, cette « naturalisation » a un effet positif : vous m’avez permis de m’exprimer, merci.


Pierre Audin proteste contre la condamnation
du journaliste Khaled Drareni

par Hocine Lamriben, publié dans El Watan, le 15 août 2020 Source

La lourde condamnation du journaliste Khaled Drareni à trois ans de prison ferme continue de susciter de vives protestations. […] Le directeur du site d’information en ligne Casbah Tribune […], le journaliste Khaled Drareni a été condamné le 10 août dernier à trois ans de prison ferme au mépris du droit élémentaire à l’exercice de son métier. Ce simulacre de procès est d’autant plus scandaleux qu’il cloue au pilori la raison d’être essentielle du journalisme : la liberté d’expression. […]

De leur côté, des collectifs, des partis politiques d’opposition et des citoyens de la diaspora algérienne en France ont dénoncé « avec la plus grande vigueur l’injustice faite à Khaled Drareni et à tous les autres accusés », à savoir les militants politiques Samir Benlarbi et Slimane Hamitouche qui ont écopé de deux ans de prison, dont quatre mois ferme. « Nous exprimons notre soutien actif et sans réserve à tous les détenus de la dissidence nationale pacifique, et notre solidarité à la corporation de la presse et nous exigeons l’arrêt de la répression, la libération immédiate, sans conditions, et la réhabilitation de tous les détenus politiques et d’opinion injustement inculpés et condamnés », ont-ils réclamé dans un communiqué publié mercredi dernier.

La protestation de Pierre Audin

Pour sa part, Pierre Audin, fils de Josette et Maurice Audin, a appelé, le même jour, à la libération du correspondant en Algérie pour la chaîne TV5-Monde et l’ONG RSF.

« Depuis le 22 février, il (Khaled Drareni, ndlr) couvre le hirak en toute indépendance, en toute liberté. Le pouvoir algérien ne l’a pas supporté, il a enfermé, condamné Khaled Draréni. Avec lui, il a enfermé et condamné cette liberté légitime à laquelle aspire le peuple algérien », a-t-il fustigé dans une lettre adressée au Comité de soutien à Khaled Drareni. « L’Algérie prétend participer au concert des nations, en signant des traités internationaux qui garantissent les droits et libertés, dont la liberté de la presse. Elle doit se ressaisir et libérer Khaled Drareni. Tout simplement. Et laisser les journalistes faire leur travail, laisser les citoyens s’exprimer. Tout simplement », a exigé Pierre Audin, alors que les avocats et soutiens de Khaled Drareni ont lancé un appel à la mobilisation internationale pour obtenir sa libération.


Incarcéré depuis le 29 mars à la prison de Koléa, il était accusé d’« incitation à attroupement non armé » et d’« atteinte à l’unité nationale » après avoir couvert une manifestation du hirak. Lors de son procès, le journaliste avait assuré n’avoir fait que son « travail en tant que journaliste indépendant », et exercé « son droit d’informer ».

[1Voir le site 1000autres.org, lancé par l’Association Maurice Audin et l’Association histoire coloniale et postcoloniale en septembre 2018 au lendemain de cette déclaration présidentielle et qui a recueilli depuis de nombreux témoignages de familles de disparus.