Histoire coloniale et postcoloniale

Le rapport demandé à Benjamin Stora
sur le passé franco-algérien :
les faits… et les « fake news »

publié le 20 août 2020

Un travail de vérité nécessaire, historique, scientifique,
transnational et à l’écart des instrumentalisations
de tous les pouvoirs politiques

par histoirecoloniale.net

La connaissance de la domination française de l’Algérie, qui a duré 132 ans — entre le débarquement en 1830, sous le roi Charles X, d’une armée française aux environs d’Alger et le départ de la puissance coloniale en 1962 — a fait l’objet de nombreux travaux d’historiens dans les deux pays, mais elle doit être approfondie et mieux diffusée. C’est en développant dans les deux pays la connaissance de cette page d’histoire que pourront être dépassées les tensions et les contentieux qui ont résulté de cette histoire.

En France, durant toute la période coloniale, a été diffusée, sauf de brillantes exceptions, l’idée que la colonisation était bénéfique pour la nation française et pour les peuples dominés. Cette conception a été encouragée et instrumentalisée par les autorités du pays. Ce discours de justification est resté, de ce fait, très présent dans une partie de la presse, les principaux milieux politiques, puis dans l’opinion jusqu’à aujourd’hui, même s’il est de plus en plus compensé par des travaux historiques nombreux et leur diffusion dans l’école, l’université et une partie des médias.

En Algérie, la mémoire est restée vive de la violence de la conquête coloniale et de la répression des luttes qui ont conduit à l’indépendance. Elle a été ravivée par le hirak, le mouvement qui a pris pour cible, à partir de février 2019, le système politique constitué après 1962 qui n’a pas été à la hauteur des aspirations des Algériens à l’indépendance et à la démocratie. Ce mouvement aspire à renouer avec les ambitions et les espoirs de la lutte nationale et à mieux connaître les épisodes qui l’ont marquée. Le pouvoir, qui a souvent travesti et instrumentalisé cette histoire, a profité de la pandémie de la Covid-19 pour frapper ce mouvement et combattre ses aspirations. En juillet 2020, le président Tebboune a chargé un haut fonctionnaire, directeur des archives nationales, Abdelmadjid Chikhi, de travailler sur ce sujet « sous la tutelle du président de la République ». Il est bien connu des historiens algériens pour s’en être pris à certains d’entre eux et vouloir orienter leurs travaux [1]

Les intentions du président Tebboune

Le président Tebboune a appelé le 9 juillet Emmanuel Macron, et choisi le journal conservateur français l’Opinion pour accorder, le 13 juillet 2020, un « long entretien exclusif » [2], où il déclare qu’il « souhaite aller de l’avant avec son homologue français, particulièrement sur les questions mémorielles » et va nommer « dans les 72 heures » une personnalité algérienne qui travaillera « directement sous [sa] tutelle ». Tout en annonçant que le président français Emmanuel Macron avait chargé Benjamin Stora de travailler de la même façon à « accomplir ce travail mémoriel du côté français » sous sa tutelle [3].

« Benjamin Stora ne travaillera pas avec Abdelmadjid Chikhi » (Le Soir d’Algérie, le 23 juillet 2020)

Côté algérien, Abdelmadjid Tebboune, ancien premier ministre d’Abdelaziz Bouteflika, que le régime a choisi pour lui succéder et dont l’élection a été vivement contestée par le hirak [4], a nommé, non pas sous 72 heures, comme il l’avait annoncé, mais au bout de huit jours l’un de ses conseillers, le haut fonctionnaire, non historien, directeur des Archives algériennes, Abdelmadjid Chikhi, pour travailler sur ce sujet sous sa tutelle directe.

Les faits ont démenti ces déclarations du président Tebboune. Ses propos ont été formellement contredits par Benjamin Stora auprès de la presse algérienne [5]. En réalité, le président Macron n’avait pas demandé à Benjamin Stora de « travailler sous sa tutelle » et il ne l’a reçu et lui a remis la lettre de mission qu’on lira ci-dessous que le 24 juillet 2020. Celle-ci ne parle en rien d’un travail mené dans les deux pays « sous la tutelle » des deux présidents. Elle lui commande un rapport, et il a précisé qu’il l’écrirait comme historien, sur la base de ses quarante années de recherches universitaires, et en toute indépendance, sans aucune allégeance politique au président français.

Benjamin Stora a déclaré qu’il serait amené à rencontrer Abdelmadjid Chikhi mais a rappelé les termes de sa mission et précisé qu’il n’était nullement question d’une écriture franco-algérienne de l’histoire sous l’égide des autorités politiques des deux pays. Sa mission a été, par ailleurs, violemment contestée en France par l’extrême droite et par le quotidien Le Figaro, sous la plume d’un pseudo-historien défenseur de la colonisation, Jean Sévillia [6]. Cette persistance en France de l’extrême droite nostalgique de la colonisation a été soulignée par le sociologue et historien algérien Hassan Remaoun dans un interview qu’a publié l’agence Algérie presse service (APS) le 10 juillet 2020. 

L’Association Histoire coloniale et postcoloniale qui publie le site histoirecoloniale.net estime que le dépassement du contentieux mémoriel entre la France et l’Algérie ne pourra se faire que sur la base d’un travail scientifique international, par le croisement des travaux des historiens algériens, français, et d’autres pays, en toute indépendance par rapport à leurs pouvoirs politiques respectifs. Elle est extrêmement attentive aux travaux et aux points de vue des historiens algériens et elle soutient l’aspiration de nombreux d’entre eux à un meilleur accès aux archives nationales françaises et algériennes. Elle sera attentive à la mission dont Benjamin Stora a été chargé et au rapport qu’il devra remettre à la fin de l’année 2020.

Emmanuel Macron va-t-il être à la hauteur de ses promesses ?

Le président de la République, Emmanuel Macron, avait déclaré en février 2017, alors qu’il était candidat à l’élection présidentielle, sur la chaîne de télévision Echorouk News, que « la colonisation était un crime contre l’humanité ». À la veille de second tour de cette élection, il s’est engagé à poursuivre son engagement sur cette question. Cela relève-t-il d’une conviction profonde ou d’un opportunisme électoral [7] ?

Il a fallu attendre sa visite, le 13 septembre 2018, à la veuve de Maurice Audin, Josette Audin, pour qu’il fasse sur ce sujet une déclaration importante en reconnaissant l’assassinat de Audin par les militaires qui le détenaient ainsi que le système de tortures pratiqué par l’armée française en Algérie. Dans le texte publié alors sur le site de l’Élysée, il a affirmé que : « Le Président de la République souhaite que toutes les archives de l’État qui concernent les disparus de la guerre d’Algérie puissent être librement consultées et qu’une dérogation générale soit instituée en ce sens. » Or, comme notre site l’a expliqué, c’est tout le contraire qui s’est produit en 2019 puisqu’aucune dérogation générale n’est intervenue et des textes administratifs ont été appliqués, au contraire, dans le sens d’une fermeture des archives, en contradiction avec la loi en vigueur. Des entraves administratives ont été dressées par des organismes officiels de la République qu’il a laissé faire obstacle à la mise en œuvre de ses propres déclarations [8].

Par ailleurs, hormis l’affaire Audin, Emmanuel Macron a manqué toutes les occasions de faire les « gestes forts » promis durant sa campagne et qui auraient pu démontrer sa volonté de regarder avec lucidité le passé colonial de la France. Tels les anniversaires des massacres de mai et juin 1945 dans le Constantinois ou du 17 octobre 1961 à Paris. Il est resté silencieux en juillet 2020 lors de la restitution à l’Algérie des crânes de résistants algériens du XIXe siècle conservés dans des musées français et a opposé une fin de non-recevoir, en les accusant de « séparatisme », à ceux qui demandent la fin de la célébration dans l’espace public d’esclavagistes et de massacreurs coloniaux. Tel est le contexte dans lequel est intervenue cette mission confiée à Benjamin Stora, qui semble réduire un enjeu politico-mémoriel qui concerne l’ensemble de la société française à la seule question des relations avec l’Algérie.

Sur la question de l’accès aux archives, les historiens, les archivistes et l’Association Josette et Maurice Audin ont adressé le 21 juin 2020 une lettre au Premier ministre — dont relèvent les administrations responsables de ces blocages qui se sont produits — lui demandant d’y mettre fin. Dans le cas où il ne répondrait pas favorablement à leur demande, ils ont décidé d’intenter un recours contentieux devant le Conseil d’État. À Emmanuel Macron de peser sur les institutions de la République afin qu’il en soit ainsi.

À lui de passer aux actes. Nous espérons que le rapport que lui remettra à la fin de l’année Benjamin Stora l’encouragera à le faire et, de manière générale, l’incitera à honorer ses promesses électorales en matière de lucidité vis-à-vis du passé colonial de la France.


L’intervention de Benjamin Stora sur France culture, le 7 août 2020

Sa présentation sur le site de France culture

Benjamin Stora : L’histoire doit être au centre de la réflexion et pas simplement la mémoire. Comme disait l’historien Pierre Nora : si les mémoires divisent, l’histoire rassemble. La connaissance historique fondée sur des archives et des témoignages, sur le recoupement et la confrontation d’informations, est le meilleur rempart à l’obscurantisme et aux stéréotypes qui peuvent exister autour de cette histoire sanglante et terrible qu’est l’histoire coloniale. J’ai toujours plaidé pour cette nécessité de l’histoire et le fait de regarder toute l’histoire, c’est-à-dire tous les côtés de l’histoire.

Parallèlement à la mission confiée à Benjamin Stora, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a nommé le directeur général du Centre des archives algériennes, Abdelmadjid Chikhi, pour mener un travail de « vérité ».

—  Il est très difficile d’écrire des histoires qui n’entrent pas en résonance des deux côtés. Ce qui ne signifie pas non plus que l’on peut écrire une histoire commune : l’histoire commune est l’histoire telle que voulue par un Etat. Je me situe du côté de l’histoire des historiens critiques qui déconstruisent les récits officiels. C’est un travail de rassemblement des sources afin de couvrir des espaces critiques par rapport à des récits officiels déjà construits. Il n’a jamais été question, il suffit de lire la lettre de mission, d’écrire une histoire commune, mais plutôt d’essayer de trouver des points de passage qui permettraient d’avancer ensemble dans la résolution de certaines questions historiques.

Dans une tribune au Figaro, le chroniqueur et essayiste Jean Sévillia estime que Benjamin Stora n’est pas le choix le mieux indiqué pour mener cette mission, l’accusant d’une vision « partielle et donc partiale » de l’histoire, en ce qu’il le considère comme un historien de la mémoire algérienne de la guerre d’Algérie et comme une figure des cercles bien pensants. Ce à quoi Benjamin Stora à répondu par une suite de mises au point, également dans Le Figaro.

—  On assiste depuis très longtemps à une communautarisation des mémoires. Chacun des groupes porteurs de la mémoire algérienne s’est enfermé dans son propre ghetto mémoriel. Les Européens d’Algérie, qui ont beaucoup souffert du déracinement, de l’exil, les harkis (force supplétives de l’armée française, les immigrés algériens en France, les soldats français et leur sentiment d’abandon, d’incompréhension... Les grands groupes porteurs de la mémoire algérienne ont eu tendance à se séparer et à s’enfermer à l’intérieur de leur propre souffrance. Cette communautarisation des mémoires est dangereuse : elle conduit à des concurrences, à des mémoires fractionnées. Ça ne m’étonne pas qu’on me critique : j’ai toujours essayé de circuler d’une mémoire à une autre.

Au cours des derniers mois, des débats intenses autour de la colonisation et de l’esclavage ont occupé une place importante dans le débat public.

—  Pendant très longtemps en France, la question coloniale n’a pas été assumée. D’abord parce qu’on pensait qu’elle était réglée. On ne s’est pas intéressé à la pesanteur des imaginaires coloniaux et des traces qu’ils ont laissées. C’était une erreur : dans les nouvelles générations d’Algériens arrivés en France dans les années 80 et 90 avec un désir de citoyenneté fort et une mise en relation entre le racisme qu’ils ont vécu au quotidien et l’histoire de leurs parents et grands-parents. C’est à cette période que la question coloniale a pris toute son importance dans la question nationale française. Le retard pris à regarder en face ce passé à nourri des rancœurs et des récits fantasmés qui se sont installés au sein de la société française. Il est très difficile de contextualiser ces récits et de dire, en particulier, que la France n’a pas été seulement colonisatrice. Elle a aussi été un pays portant des grandes figures de l’anticolonialisme. C’est ça qu’il faut montrer aux élèves aujourd’hui : comment les valeurs républicaines ont pu être retournées et utilisées contre le système colonial.



Benjamin Stora au Soir d’Algérie : « Les héritiers des ultras de l’Algérie française n’ont jamais accepté l’indépendance »

Entretien réalisé par Naoufel Brahimi El Mili, publié par Le Soir d’Algérie le 10 août 2020.
Source

Le Soir d’Algérie : Depuis votre nomination pour conduire la mission de faire un état des lieux sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie, une incroyable polémique s’est déclenchée chez un courant idéologique en France. Comment allez-vous appréhender votre travail pour aboutir à un apaisement plus que nécessaire ?

Benjamin Stora : Cette réaction de refus de regarder en face le passé colonial de la France n’est pas nouvelle. Malgré de nombreux travaux académiques anciens d’historiens français comme ceux, par exemple, de Charles-André Julien, Charles-Robert Ageron, Gilbert Meynier, ou René Gallissot ; malgré les combats citoyens livrés par des associations sur les disparus algériens de la guerre, contre les atteintes aux droits de l’Homme sur les immigrés maghrébins ; les batailles contre le racisme de type colonial et sa persistance, cette position de valorisation du temps colonial ne disparaît pas. C’est toujours le même courant idéologique qui le porte, les héritiers des ultras de l’Algérie française qui n’ont jamais accepté l’indépendance.

Mahfoud Kaddache

Le simple fait de travailler pendant de longues années sur la partie algérienne de cette histoire (j’ai soutenu mon mémoire de maîtrise sur le nationalisme algérien sous la direction de René Rémond en… 1974 !) m’a valu les accusations de partialité, et aussi quand j’ai travaillé avec les grands historiens algériens comme Mahfoud Kaddache et Mohammed Harbi, pour établir mon Dictionnaire biographique de militants nationalistes algériens (600 biographies, livre publié en 1985).

Mohammed Harbi

L’accusation de partialité est tendancieuse car j’ai également travaillé sur le côté français, par exemple avec les biographies de Charles de Gaulle ou de François Mitterrand ; sur l’histoire des appelés, et sur les juifs d’Algérie, « indigènes » devenus français par le décret Crémieux de 1870. La bataille pour la décolonisation des imaginaires est une entreprise de longue durée.

Le fort engagement du Président Emmanuel Macron vis-à-vis de cette question mémorielle, va-t-il aboutir à la formulation des excuses comme attendu par l’opinion publique algérienne ?

D’autres présidents français ont déjà condamné les massacres pendant la colonisation. Et de très nombreux travaux de chercheurs en France ont bien documenté cette séquence d’histoire, avec une grande publication d’ouvrages. Je ne sais pas si un nouveau discours d’excuses officielles suffira à apaiser les mémoires blessées, de combler le fossé mémoriel qui existe entre les deux pays. À mes yeux, il importe surtout de poursuivre la connaissance de ce que fut le système colonial, sa réalité quotidienne et ses visées idéologiques, les résistances algériennes et françaises à ce système de domination. C’est un travail de longue haleine que nous devons mener ensemble des deux côtés de la Méditerranée. Par les images et par les écrits, par des conférences et des échanges universitaires, pour transmettre aux jeunes générations, qui ne l’ont pas connu, la réalité de cette période. Pour éviter la répétition du passé.

Du côté algérien, le Président Abdelmadjid Tebboune a désigné le Dr Abdelmadjid Chikhi pour mener une mission similaire. Comment voyez-vous le déroulement de ce travail, éventuellement, en binôme ?

Dans la mission confiée par le Président français, Emmanuel Macron, je dois remettre un rapport faisant un état des lieux sur l’histoire des rapports entre la France et l’Algérie. Dans cette lettre de mission, il n’est pas question d’écrire une histoire commune de l’Algérie, mais d’envisager des actions culturelles sur des sujets précis, à déterminer, comme par exemple les archives ou la question des disparus. J’espère pouvoir m’entretenir avec le Dr Abdelmadjd Chikhi, pour évoquer ces questions, essentielles pour l’avenir des deux pays.



France-Algérie : « Les archives coloniales relèvent d’un
patrimoine commun »

Selon l’historien Fouad Soufi,
les documents relatifs à la colonisation constituent « un héritage à partager » et les restitutions devraient être étudiées au cas par cas

Propos recueillis par Frédéric Bobin, publiés dans Le Monde le 10 août 2020. Source


Fouad Soufi est un historien et archiviste algérien, chercheur au Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (Crasc) d’Oran et ancien sous-directeur à la Direction générale des archives nationales d’Algérie. Alors que Paris et Alger ont récemment amorcé un dialogue sur la mémoire franco-algérienne, il estime que la question des archives, l’un des volets du litige entre les deux pays, devrait être appréhendée à travers le concept de « patrimoine commun ».

Quels gestes la France pourrait-elle faire pour apaiser le contentieux mémoriel avec l’Algérie ?

Le problème mémoriel n’est pas, à mon avis, un contentieux aussi grave qu’il n’y paraît. Encore faut-il que chacun écrive sa part d’histoire et que celle-ci soit acceptée par l’autre. Il faut bien commencer par arrêter ce conflit. Toute démarche qui va dans le sens de l’échange, de l’ouverture, est respectable.

Comment les historiens algériens appréhendent-ils ce dialogue mémoriel ?

« Ce qui s’écrit en Algérie relève souvent plus de la mythologie que d’une vision académique de l’histoire. »


Fouad Soufi

Les historiens algériens qui regardent cette période de manière objective, comme un problème d’histoire et non comme un problème politique, sont très mal vus. Il y a du chemin à parcourir avant qu’ils ne fassent leur place. Entre le volume de pages qui s’écrivent en France sur cette histoire commune et ce qui s’écrit en Algérie, le déséquilibre est trop grand pour qu’on arrive à quelque chose. Ce qui s’écrit chez nous relève encore souvent plus de la mythologie que d’une vision académique de l’histoire. En France aussi, ce travers existe, mais il n’est pas majoritaire.

Les historiens français nous ont montré qu’ils étaient capables d’avoir une vision objective et saine de cette histoire. De notre côté, malheureusement, les conflits historiographiques ont été mêlés à la politique. Il s’agit souvent plus de conflits internes que de conflits avec la France.

L’une des dimensions de ce contentieux est la domiciliation des archives relatives à la présence coloniale française en Algérie.
Quel est votre point de vue d’historien sur le sujet ?

La question des archives est le nœud gordien de toute cette affaire. La régler reviendrait à admettre, côté algérien, que la guerre de libération nationale, c’est de l’histoire, un objet qu’il faut appréhender comme événement historique. Et côté français, ce serait reconnaître que l’Algérie est un autre pays, un pays comme un autre.

Au moment de l’indépendance de l’Algérie, en 1962, la France a rapatrié en métropole les archives dites de « souveraineté », tout en laissant aux Algériens les archives dites de « gestion ». Faut-il restituer à l’Algérie les archives originales de « souveraineté », comme certains le réclament ?

Où s’arrête la souveraineté et où commence la gestion ? On ne peut pas « gérer » sans avoir une relation avec la « souveraineté ». Je fais partie de ceux qui disent : « On commence par reconnaître que ces archives sont nées en Algérie. Elles n’ont de sens que par rapport à l’Algérie. Elles ne peuvent que rester en Algérie. » Et là il n’y a ni souveraineté ni gestion. Ensuite, ce qui me paraît le plus important, c’est de revenir au concept de « patrimoine commun » qui intéresse autant les Français que les Algériens. Dans ces conditions, les restitutions devraient être étudiées au cas par cas, par fonds, par séries et même par sous-séries.

« La plus belle leçon qu’on pourrait donner au monde, ce serait d’admettre que ces archives sont à la France et à l’Algérie. »


Bien sûr, cela contredirait le principe archivistique fondamental de « respect des fonds ». Je pense personnellement que ce principe peut être dépassé par celui de « bien commun », de « bien culturel commun » que l’on peut partager. Il y a des fonds, de gestion comme de souveraineté, qui intéressent en priorité les Français, et d’autres qui intéressent en priorité les Algériens. L’ensemble de ces fonds constituent un bien ou un patrimoine commun. Il s’agit d’un héritage à partager entre héritiers. Au plan archivistique, cela semble compliqué, mais c’est ce que le Danemark a fait avec l’Islande, puis avec les îles Feroé et le Groenland. Il n’y a pas eu de drames.

« La plus belle leçon qu’on pourrait donner au monde, ce serait d’admettre que ces archives sont à la France et à l’Algérie, qu’elles sont à l’Algérie et à la France. »


Avez-vous toujours défendu cette ligne ?

Quand la France, sous François Mitterrand, avait proposé ce principe de « patrimoine commun », j’étais à l’époque un peu radical — ce devait être la jeunesse — et je soutenais : « Oui, bien commun, mais les originaux rentrent chez nous et vous gardez les copies. » Maintenant, je pense qu’il faut en discuter, on peut utiliser positivement ce bien commun. On peut se mettre d’accord autour de dossiers à régler au cas par cas. Car si on prend l’option de faire des copies, on en a pour un siècle.

Une fois le partage opéré entre les deux Etats, il y a la question de l’accès des chercheurs à ces archives. Or, les entraves politico-bureaucratiques ne manquent pas…

Bien sûr, si des historiens français doivent venir consulter des archives en Algérie, ils doivent pouvoir le faire sans passer par un système bureaucratique qui n’a d’autre objet que de fermer l’accès aux archives. Déjà, les historiens algériens rencontrent des difficultés. Ils se plaignent. On ne leur dit jamais « non », mais plutôt « on ne trouve pas ». Les historiens français qui sont venus ici ont eu plus de facilités. J’en suis heureux pour eux, d’autant qu’ils ont réalisé de bons travaux.

Dans l’autre sens, comment se passent les recherches effectuées en France par les historiens algériens ?

C’est difficile. Il leur faut obtenir un visa et financer des déplacements à Aix-en-Provence, siège du Centre des archives d’outre-mer, ou à Vincennes pour les archives militaires. Cela coûte, c’est compliqué. Mais, à ma connaissance, ils ont obtenu ce qu’ils ont demandé.

Etes-vous optimiste quant à une perspective de réconciliation mémorielle ?

Il faut bien que ça s’arrête. Ça fait quand même soixante ans que ça dure. Il faut bien un jour se regarder en face et se dire : « Les gars, calmons-nous, la guerre est finie. » Alors, bien sûr, c’est difficile pour des victimes qui ont tout perdu, leur maison, parfois leurs parents ou leurs enfants. Mais la souffrance des uns ne doit pas faire oublier la souffrance des autres. Là aussi, c’est une souffrance commune due à une guerre. On ne peut pas continuer de mépriser les uns ou les autres.

Le président Tebboune a dit « souhaiter » des excuses de la part de la France. Pensez-vous que cette exigence doive constituer un préalable à la réconciliation ?

J’ai l’impression que M. Tebboune a « souhaité » ces excuses sans grande conviction. Oui, demandons des excuses, ça ne mange pas de pain. On peut aussi demander des excuses globalement à l’Europe. Après on demandera globalement des excuses au capitalisme puis au communisme et même à l’islamisme. Mais alors il faudra demander des excuses à l’histoire mondiale tout entière. Bon, j’exagère. Ce que je veux dire, c’est : pourquoi pas, mais qu’est-ce que ça va changer aux mentalités ? De toute façon, les extrémistes des deux côtés, en Algérie comme en France, ne se satisferont jamais de rien.

Entre ces deux pôles extrémistes, n’y a-t-il pas, des deux côtés de la Méditerranée, une opinion médiane mûre pour une réconciliation mémorielle ?

« Le système colonial est un système négatif qui ne pouvait être que raciste et indifférent à la souffrance des Algériens. »


Elle existe. Du côté des historiens, les échanges n’ont jamais cessé. Et du côté de la population, autant qu’il m’en souvienne, il y a eu de fructueux échanges, avec ces visites en Algérie de pieds-noirs qui sont revenus revoir leurs maisons, leurs amis. Tout le monde les a très bien accueillis. Bien sûr, certains de ces pieds-noirs en ont faussement conclu : « Les Algériens nous regrettent. » Oui, ils vous regrettent, car on regrette toujours un ami qui est parti. Mais ils ne vous regrettent pas en tant que membres d’un système qui ne pouvait être que raciste, qui ne pouvait être qu’indifférent à la souffrance des Algériens. Le système colonial est un système négatif car le racisme en est consubstantiel. Il a produit, en particulier, cet esprit « petit Blanc ». C’est normal, car à force de dire à n’importe qui qu’il est « supérieur au meilleur des Arabes », il va finir par le croire.

Cet esprit « petit Blanc », il continue peut-être un petit peu. Mais tant que c’est en France, cela ne nous intéresse pas. En Algérie même, quand ces pieds-noirs reviennent, ils sont chaleureusement reçus, même s’il peut y avoir certaines critiques. Des gens ont pu dire : « Ils nous ont tués. » Oui, mais ce ne sont pas ces personnes-là. C’est très complexe, il y a de tout. Oui, il y a le capitaine des paras qui torture, mais il y a aussi le médecin qui soigne et qui sauve la vie d’un prisonnier. Oui, il y a des prisonniers qui ont été jetés du haut d’hélicoptères, mais il y a aussi des appelés qui ont laissé s’enfuir des condamnés à mort qui étaient aux mains des parachutistes. Il y a des histoires très compliquées. C’est pour cela que j’ai fini par défendre l’idée d’un patrimoine commun.





La lettre de l’Association Josette et Maurice Audin à Benjamin Stora


le 26 juillet 2020.


Cher Benjamin Stora,

Le président de la République vous a confié une mission très importante.

Selon la lettre de mission, communiquée à Gilles Manceron, il demande « ...que vous dressiez un état des lieux juste et précis de ce qui a d’ores et déjà été accompli dans notre pays sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie ainsi que de la perception qui en est retenue, de part et d’autre des deux rives de la Méditerrané. Je souhaite également que vous formuliez très librement vos recommandations sur les gestes à effectuer et les actions à engager dans les mois et années à venir, dans notre pays comme dans ses liens avec l’Algérie, afin d’avancer das ce travail de mémoire si difficile et pourtant si nécessaire à notre avenir. »

Au nom de l’association Josette et Maurice Audin — auparavant Association Maurice Audin — héritière des combats du Comité Audin je tiens à vous exprimer nos félicitations et nos encouragements pour cette mission exigeante.

Vous avez déjà manifesté votre soutien à notre association, notamment récemment en acceptant de présider la section « Histoire » lors de la journée d’étude que nous avons organisée, avec l’Association histoire coloniale et post coloniale, le 20 septembre 2019, sur le thème « Les disparus de la guerre d’Algérie du fait des forces de l’ordre françaises : vérité et justice? »

Nous connaissons votre accord avec le combat de notre association qui a pour objet d’agir pour faire la clarté sur les circonstances de la mort de Maurice Audin, assassiné par l’armée française dans le cadre d’un système de tortures et de disparitions forcées ; d’agir pour l’ouverture des archives ayant trait à la guerre d’Algérie et pour la vérité sur les disparus de la guerre d’Algérie du fait des forces de l’ordre françaises ; de faire vivre la mémoire de Josette et Maurice Audin et de leurs combats. Plus généralement, son objet est de lutter contre l’utilisation de la torture dans le monde ; de mener campagne pour la libération de tous ceux qui seraient persécutés, emprisonnés, torturés du fait de leurs opinions ; de favoriser la coopération entre mathématiciens et scientifiques français et algériens, notamment en prenant l’initiative de l’organisation du Prix Audin de mathématiques et des chaires de mathématiques Maurice Audin. Au-delà, son objet est d’agir pour le développement de l’amitié entre les peuples algérien et français.
Dans la dernière période nous sommes partie-prenante de l’action pour l’ouverture réelle et sans obstacles des archives sur la Guerre d’Algérie.

L’association qui a des liens forts avec les historiens, archivistes, mathématiciens, scientifiques, militants de la cause anti-coloniale en France comme en Algérie est à votre disposition pour contribuer à la réussite de votre mission.

Nous sommes disponibles pour une rencontre à votre choix.

En renouvelant nos souhaits de réussite je vous adresse nos sentiments les meilleurs.

Pierre Mansat
Président de l’association Josette et Maurice Audin


[1Voir « Quand le pouvoir algérien veut utiliser et domestiquer l’histoire », par le site histoirecoloniale.net, le 10 mai 2020, qui explique que c’est le travail scientifique des historiens algériens qu’Abdelmadjid Chikhi cherche à stigmatiser au prétexte de leur demander d’écarter les travaux qui ne sont pas en langue arabe et d’exiger « la création d’une approche algérienne de l’histoire de l’Algérie ». Voir aussi l’article de Brahim Taouchichet dans le Soir d’Algérie, du 19 février 2020 au sujet du « lancement d’un projet d’écriture de l’histoire officielle de l’Algérie ».

[2 « L’Opinion » du 13 juillet 2020. (format pdf - 8.9 Mo - 13/08/2020)

[3Le texte exact de cet entretien est le suivant : « — Vous avez eu jeudi un entretien téléphonique avec le président Macron. Ensemble, vous avez décidé de poursuivre le travail commun sur les questions mémorielles. En quoi ce travail de réconciliation va-t-il consister ? — Nous avons évoqué cette question avec le président Macron. Il connaît bien les évènements qui ont marqué notre histoire commune. L’historien Benjamin Stora a été nommé pour accomplir ce travail mémoriel du côté français. Il est sincère et connaît l’Algérie et son histoire, de la période d’occupation jusqu’à aujourd’hui. Nous allons nommer son homologue algérien dans les 72 heures. Ces deux personnalités travailleront directement sous notre tutelle respective ».

[7Un ouvrage paru après son élection soutient qu’il recherchait par là avant tout des appuis financiers pour sa campagne électorale : Marc Endeweld, Le grand manipulateur. Les réseaux secrets de Macron, Stock, Paris, 2019 ; voir la vidéo.