Histoire coloniale et postcoloniale

Faut-il déplacer certaines statues ?
Devrait-on en ériger de nouvelles ?

publié le 25 juin 2020 (modifié le 10 juillet 2020)

Colbert à Paris, Faidherbe à Lille

dans Le Parisien du 23 juin Source

[…] Dans le sillage des manifestations antiracistes dans le monde à la suite de la mort de l’Américain George Floyd, les monuments et statues liés à l’histoire coloniale française ou à la traite négrière se retrouvent à nouveau au centre d’une polémique mémorielle.

Ministre de Louis XIV, Jean-Baptiste Colbert, dont des rues, des places et des écoles en France portent le nom, a contribué à la création du Code Noir, texte réglementant l’esclavage sur les territoires français. Voir les vidéos

À Lille, le piédestal de la statue du général Faidherbe, en plein centre-ville, a été taggé dimanche [21 juin] des mots « colon » et « assassin » inscrits en rouge, au lendemain d’une manifestation visant à réclamer son retrait de l’espace public.

La statue du général Gallieni a été taggée à Paris. Il s’agissait de rappeler le passé colonialiste du héros de la Première Guerre mondiale. Nicolas Portnoi/Hans Lucas. L’Humanité, 25 juin 2020.




Décolonisons nos espaces publics !


Partout sur la planète des Etats-Unis au Sénégal, de l’Angleterre à l’Afrique du Sud, de la Belgique au Ghana, de la Bolivie à la Martinique, les mobilisations militantes pour exiger le retrait des monuments exaltant le passé esclavagiste et colonialiste.

En France aussi, ces monuments nombreux insultant la mémoire des peuples esclavagisés et colonisés doivent disparaître des espaces publics.

Alors que dans plusieurs autres pays le débat avec les autorités sur l’ampleur et les modalités de cette opération est ouvert, la France s’illustre par la bouche de son président en refusant totalement d’envisager le moindre changement.

Un seul pays se démarque ainsi explicitement de cette exigence mondiale en faisant fi de la mémoire des peuples qu’elle a réduite en esclavage ou colonisé par le massacre de masse. Par la voix de son Président, il stigmatise cette exigence comme signe d’une logique séparatiste.

La critique du passé esclavagiste et colonialiste, et la contestation de la gestion coloniale actuelle de l’immigration et des quartiers populaires font l’objet du même procès de stigmatisation.

Conscient de cela, le Front Uni des immigrations et des quartiers populaires a décidé d’organiser le 5 juillet 2020, jour anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, une nouvelle balade décoloniale où qui va remettre en cause le discours officiel impérial républicain et honorer la mémoire des peuples colonisés qui ont lutté pour mettre à bas le joug de l’esclavage et du colonialisme.

Décolonisons nos espaces publics !

L’Appel « Décolonisons l’espace public ! » a été publié le 27 juin 2020 par Mediapart, Regards et le site du FUIQP.


Mise à jour : Une balade décoloniale

par Théo Roumier, publié par Mediapart le 6 juillet 2020. Source

Le dimanche 5 juillet, le Front uni des immigrations et des quartiers populaires a organisé la seconde édition de sa « Balade décoloniale » à Paris. Elle faisait cette année écho aux mobilisations antiracistes. La Préfecture de Police n’a autorisé qu’un rassemblement statique : ce qui n’empêcha pas l’exigence de décolonisation de l’espace public, comme de la République. Voir la suite.





Mémoire du passé colonial dans l’espace public.
Qui est honoré à Paris ?

par Alain Ruscio, pour histoirecoloniale.net

Dis-moi qui tu honores, je te dirai qui tu es : les appellations de rues, d’avenues, de places, les érections de statues, revêtent une signification politique. Les décideurs parisiens , sous plusieurs régimes différents, ont voulu signaler au bon peuple qui étaient les personnalités dignes d’intérêt, voire d’admiration.

Les noms d’axes et de places

Là encore, nous ne présenterons pas toutes les voies ou lieux liés à la colonisation, mais seulement une sélection.

Pour constater, d’abord, le caractère massif du phénomène : sur les 5 000 lieux (rues, avenues, places…) publics et privés de la capitale, 182 ont un lien direct avec l’histoire coloniale. Ce qui ne peut en aucun cas être considéré comme négligeable.

Tous les continents où la France colonisa naguère sont présents par des références géographiques. Pour l’Afrique noire : rues du Dahomey, du Gabon, du Niger, du Sénégal, du Soudan, de Tombouctou, de Brazzaville… Pour le Maghreb : boulevard d’Algérie, rue et place du Maroc, rues d’Alger, d’Oran, de Bizerte, de Casablanca, de Kabylie, de Guelma, de Tanger, de l’Atlas, de Tunis… Pour l’Indochine : boulevard d’Indochine, rues d’Annam (entre parenthèses, cette appellation est obsolète depuis plus d’un demi-siècle !), du Laos, du Cambodge, de Saigon… Autres : rues du Caire (l’Egypte certes n’a pas été colonisée, mais l’appellation a été retenue en 1799, en pleine campagne napoléonienne), du Liban, de Nouvelle-Calédonie, de Tahiti, de Pondichéry, de Madagascar, de Beyrouth…

Dans d’autres cas, ces noms géographiques correspondent à des batailles menées lors des guerres de conquête ou de la mal nommée pacification. En tout, 12 noms qui rappellent la puissance des armées coloniales : rues baptisées au lendemain de la campagne napoléonienne d’Egypte : Aboukir (il s’agit de la victoire terrestre de 1799, non des deux cuisants revers marin de 1798 et de 1801…) et Alexandrie ; rues, nombreuses, célébrant la conquête de l’Algérie (Tlemcen 1836, la Mouzaïa 1839, Mazagran 1840, Sidi Brahim 1845, Laghouat 1852 ; ou en Asie (Palikao 1860 – victoire franco-anglaise en Chine dans la seconde guerre de l’opium – Son Tay 1883 – épisode de la conquête du Tonkin)…

Qu’en est-il des individus honorés ? Nous avons recensé 163 noms de personnes qui sont liés, d’une façon ou d’une autre, à l’histoire esclavagiste et coloniale. Si l’on prend en compte que certaines avenues ou rues sont relativement longs, on peut penser que des centaines de milliers de Parisiens ont leur lieu d’habitation, de travail ou même de loisir dans des axes qui rappellent cette histoire.

Nous nous sommes livrés à une étude sur la répartition de ces noms (certains d’entre eux ont pu être comptabilisés deux fois, par exemple lorsque des militaires exercèrent des fonctions administratives ou politiques (ministres, gouverneurs généraux, etc.).

Statue du général Bugeaud, sur la façade de l’aile Rohan-Rivoli du Musée du Louvre

La première constatation, marquante, est la domination écrasante de l’élément militaire. Les axes et places de Paris honorent 64 officiers, la plupart de haut rang, ou sous-officiers, soit près de 40 %. Un grand nombre ont été liés à la conquête de l’Algérie, dont on sait qu’elle fut particulièrement meurtrière (Aumale, Bugeaud, Canrobert, Changarnier, Lamoricière…), à la campagne du Tonkin (Balny d’Avricourt, Bobillot, Courbet, Garnier…), à la formation des troupes coloniales (Baratier, Mangin…), plus tard à la guerre du Rif (Bournazel).

Sans oublier les grandes gloires militaires qui, outre des axes ou place d’importance, ont été statufiées (voir infra) : les maréchaux Gallieni, Lyautey, de Lattre de Tassigny, etc. Tous ces militaires ont été des acteurs de premier plan de l’expansion, du maintien de l’ordre colonial, certains d’entre eux des guerres de décolonisation.

Les politiques et administrateurs coloniaux

Bien après les militaires viennent les femmes et les hommes politiques français qui ont été liés, à un moment ou à un autre, à la vie coloniale. Ils sont au nombre de 38. 17, furent des serviteurs fidèles et efficaces du système. Jules Ferry, qui, certes, est connu comme fondateur de l’école laïque, mais dont chacun sait qu’il fut le principal inspirateur des conquêtes coloniales du début de la IIIè République, à commencer par la Tunisie, puis par le Tonkin, possède son boulevard, l’un des plus importants de Paris. Puis on peut ajouter ces grands piliers du Parti colonial que furent Paul Doumer et Paul Bert, le ministre Adolphe Crémieux, célèbre pour avoir donné son nom au décret de naturalisation des juifs d’Algérie (1870), le dernier ministre des Colonies de la IIIè République, Georges Mandel, surtout salué (et à juste titre) comme résistant et martyr, les gouverneurs des colonies Edouard Renard, Emile Gentil, Joost Van Vollenhoven, Félix Eboué, Armand Rousseau… On notera enfin, dans cette galerie, l’incroyable et tout à fait scandaleux hommage au souverain belge Léopold II, à la tête de l’un des plus terribles régimes de l’époque.

Mais aussi Victor Schœlcher, qui attacha son nom à l’abolition de l’esclavage, Sevriano de Heredia, le premier maire de couleur de la capitale. Si Jean Jaurès, opposant résolu à la conquête du Maroc, figure dans cette liste, c’est plus le militant pacifiste assassiné qui fut salué dès 1914.

Qu’en est-il des médecins ? On sera surpris – ou pas – de constater qu’ils sont sous-représentés : le Pr Charles Nicolle, fondateur de l’Institut Pasteur de Tunis, le Dr suisse (mais qui a vécu presque toute sa vie en Indochine française) Alexandre Yersin, qui découvrit le bacille de la peste, le Pr Alphonse Laveran, fondateur de l’Institut de pathologie exotique, d’autres, mais bien peu, encore. Ainsi, par exemple, le Dr Jammot, qui triompha de la maladie du sommeil, et sauva des centaines de milliers de vie humaines, n’a pas sa rue. Comme si la politique d’attribution de noms était un démenti, certes inconscient, à la prééminence des causes humanitaires dans l’expansion coloniale.

Dans la galerie des grands explorateurs, le nom de Savorgnan de Brazza vient immédiatement à l’esprit… On peut également citer l’explorateur René Caillé, le mythique premier Européen entré à Tombouctou, le savant-voyageur Louis Delaporte, l’un des découvreurs d’Angkor… Mais le problème est qu’ils apparaissent bien seuls.

Qu’en est-il des scientifiques ? Le grand Champollion est honoré, tout comme l’orientaliste du XIXè siècle, Sylvestre de Sacy, ou son lointain descendant Robert Montagne (square face à la mosquée de Paris). On peut y ajouter trois anthropologues, sommités unanimement respectées au XIX è siècle, Abel Hovelacque, Quatrefages et Broca (ce dernier ayant également un hôpital qui porte son nom). Oui, mais à condition de rappeler que le premier écrivit en 1882 Les races humaines, véritable manuel raciste rassemblant les connaissances de son temps ; que le second affirma : « Le nègre est une monstruosité intellectuelle » (Revue des Deux Mondes, mars 1843)… et que le troisième s’illustra en pesant les cerveaux des mêmes nègres et des blancs pour mieux démontrer les inégalités raciales…

Dans le monde religieux, citons le Cardinal Lavigerie (un nom que les moins jeunes des Tunisiens connaissent bien, puisque sa statue figura longtemps face à la médina, croix à la main, comme un geste de défi) et le père Charles de Foucauld…

Parmi les créateurs qui ont consacré une partie de leur vie à connaître – et souvent à faire reconnaître – les peuples des pays colonisés, citons Delacroix, Fromentin, Gauguin chez les peintres, le père Enfantin, Joseph Chailley chez les idéologues, Pierre Mille, Pierre Loti ou Ernest Psichari chez les écrivains…

Aventurons-nous sur un terrain contesté : sans parler de statistiques ethniques, comment ne pas souligner que les femmes et les hommes de couleur ou naguère considérés comme indigènes sont sous-représentés ? Ils sont en effet seulement 8 (Senghor, les sœurs Nardal, le gouverneur Éboué, le commandant Mortenol, le maire Sevriano de Heredia, déjà nommé…).

Les statues et monuments

Nous avons recensé 26 statues, bustes ou fresques liés à l’histoire esclavagiste ou coloniale.

Le monument à Francis Garnier

Là encore, l’élément militaire l’emporte : 13, exactement la moitié. La frise de la colonne Marchand (Fachoda 1898), œuvre de Léon Baudry, en lisière du bois de Vincennes, est la plus connue, sans doute du fait de sa proximité avec l’ex Palais des Colonies. C’est d’ailleurs un contresens courant de penser que ce monument est contemporain de l’Exposition. En fait, c’est en 1936 qu’a été émis le vœu de son édification. La guerre venue, il n’a été achevé qu’en 1949. La statue du commandant Marchand, posée sur le socle, au-dessus du médaillon, a été détruite par un attentat à l’explosif en 1983. D’autres héros militaires coloniaux sont honorés : le Zouave du pont de l’Alma, œuvre de Georges Diebolt (rappelons que, si la bataille de l’Alma eut lieu en Crimée, les Zouaves, eux, formaient un régiment d’origine coloniale), qui date de 1856, deux ans seulement après la célèbre bataille ; la statue dédiée à Francis Garnier, œuvre de Denys Puech, conquérant du Tonkin, érigée en 1898 avenue de l’Observatoire. Celle du maréchal Gallieni, œuvre de Jean Boucher, à fière allure, est soutenue par quatre cariatides dont trois figurent clairement les colonies : une Asiatique, une Africaine, une fois de plus dénudée (et seule à l’être), et une Malgache, la quatrième étant la ville de Paris.

À côté, les autres catégories font pâle figure : cinq hommes politiques (Ferry, Gambetta, Mendès France…), des explorateurs (Champlain, Jacques Cartier…), deux écrivains (dont un célèbre, Albert Camus, plus Léon Dierx).

Lieux et monuments post-coloniaux

Après la décolonisation, et une fois un délai inévitable passé, une politique mémorielle a été mise en place.

Sous l’ère de Jacques Chirac à la tête de la ville, diverses initiatives furent prises. En 1984, une place du Bataillon français de l’ONU en Corée fut inaugurée. Mais, à y regarder de près, l’histoire coloniale n’est jamais très loin. La stèle qui trône au centre cultive une certaine confusion : l’Indochine et l’Algérie y figurent également, (« À nos morts. Corée, Indochine, Algérie »), comme s’il s’agissait de combats de même nature, ce que l’historien ne peut évidemment approuver.

Toujours en 1984, une Place des Combattants en Afrique du nord est inaugurée à l’angle de la rue de Lyon et du boulevard Diderot.

Qu’en est-il des statues ? Trois maréchaux liés à l’Empire colonial sont honorés. Dans l’ordre chronologique : de Lattre, qui finit sa carrière – et sa vie – lors de la guerre d’Indochine, a son buste (œuvre de Philippe Kaeppelin) Porte Dauphine (1981) ; Juin est statufié par André Greck place d’Italie (1983) ; Lyautey, enfin, dont on s’étonne que ce ne fût pas plus tôt, a sa statue (œuvre de François Cogné), place Denys Cochin, depuis 1985 ; c’est bien le colonial qui est honoré : on lit sur le socle : « Tonkin, 1894-1897, Madagascar 1897-1902, Confins algéro-marocains 1903-1910, Maroc 1912-1925 ».

On peut cependant signaler l’hommage mérité rendu en 1984 à Albert Camus, qui possède désormais sa rue et une statue, due au talent de Michel Poix, près de la place Fabien, côté Xè arrondissement, et à Pierre Mendès France, statufié par Pierre Peignot, dans les jardins du Luxembourg.

Devenu président, Jacques Chirac a eu, on le sait, une politique mémorielle active. Il inaugura par exemple, le 5 décembre 2002, le Mémorial national de la guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie, œuvre de Gérard Collin-Thiébaut, quai Branly. À signaler également dans le même registre le Square des combattants d’Indochine, Porte dorée (1984).

Le changement de majorité municipale, en mars 2001, va cependant introduire une nuance majeure : de nouveaux arrivants, inimaginables quelques décennies plus tôt, figurent désormais parmi les personnalités honorées. Il se produit en effet à Paris, depuis quelques années, ce qui ressemble bien à un rééquilibrage historique et idéologique.

Le maire Bertrand Delanoë tint à honorer de grands hommes d’État des anciennes possessions françaises. Dans l’ordre des inaugurations : la place Mohammed V (en face de l’Institut du Monde arabe), en 2002 ; l’esplanade Habib Bourguiba, le long de la Seine, à hauteur des petit et grand Palais, en 2004 ; la place de l’Émir Abd el Kader « héros national algérien », en 2006 ; enfin, la même année, l’ancienne passerelle Solferino a été rebaptisée Léopold Sédar Senghor. L’Indochine est certes oubliée. Mais on voit mal des élus parisiens envisager d’honorer Ho Chi Minh…

Citons également l’apposition d’une plaque, sur le pont Saint-Michel, « à la mémoire de nombreux Algériens tués lors de la sanglante répression de la manifestation pacifique du 17 octobre 1961 » (2001), l’inauguration en 2002 d’une place du 19 mars 1962, « des martyrs de Charonne », le 8 février 2007.

Ont également été honorés des personnages qui, lors du processus de décolonisation, se sont opposés à la folie meurtrière : nous pensons à un homme hors du commun, Justin Godart, connu surtout pour son action pendant la Résistance (il a été classé Juste parmi les Justes), mais qui été également premier Président de l’Association France-Vietnam, l’un des rares Français qui, en 1945-1946, a demandé que l’on ne s’engageât pas dans la guerre d’Indochine. Ou, bien sûr, pour l’Algérie, à trois êtres eux aussi d’exception, chacun en son domaine, le général Jacques Pâris de Bollardière, seul officier général à s’être opposé publiquement à l’usage de la torture lors de la guerre d’Algérie, Maurice Audin, militant communiste assassiné par les parachutistes, et Pierre Vidal-Naquet, infatigable militant humaniste, honorés aujourd’hui de places ou d’esplanades dans Paris.

Un véritable travail est à faire

Le piéton de Paris qui se promène aujourd’hui a le passé colonial de la France qui lui saute au visage, pour peu qu’il veuille regarder. Se promener dans Paris, c’est parcourir l’Histoire en général, l’Histoire coloniale en particulier. Mais il y a un problème : qui le sait ? qui fait le rapprochement entre tel nom de rue et un lieu, un personnage lié à la colonisation ?

Il y a là un véritable travail pédagogique à faire. Les historiens y contribuent et y contribueront.


Les images de l’inauguration de la Place Maurice Audin,
à Paris, le 26 mai 2004

Voir la vidéo

Un rassemblement sur cette place le 11 juin 2018



À Paris, le 29 novembre 2007, l’inauguration d’un carrefour pour Jacques Paris de Bollardière