Histoire coloniale et postcoloniale

Benjamin Stora :
Un passé à reconnaître et à enseigner

publié le 19 juin 2020 (modifié le 21 juin 2020)

Un passé à reconnaître et à enseigner

par Nadjia Bouzeghrane, publié le 16 juin 2020 dans le quotidien El Watan
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En tout, six à sept millions de personnes vivent, séparées les unes des autres, avec cette mémoire douloureuse. Ce cloisonnement annonce le surgissement d’une possible « guerre des mémoires ». A l’époque, « on refuse d’ailleurs toujours de parler de « guerre » car la France ne peut pas être en guerre contre elle-même.

Et l’Algérie, c’était la France. En dépit des travaux d’historiens comme ceux de Pierre Vidal-Naquet, qui a très vite écrit sur cette question, la torture n’est pas davantage nommée, c’est-à-dire reconnue par les autorités françaises qui l’ont couverte. Les horreurs d’une guerre à laquelle on refuse jusqu’à ce qualificatif ne seront jamais verbalisées collectivement. Pas étonnant que l’inconscient français en soit encore remué ».

Emmanuel Blanchard relève qu’« aujourd’hui encore, les Algériens forment le principal groupe d’étrangers installés en France alors même que des générations de descendants d’immigrés ont acquis la nationalité française… La prise en compte d’une situation coloniale, puis postcoloniale, permet d’expliquer les discriminations structurelles et les luttes qu’elles ont engendrées…Une immigration souvent réduite à quelques stéréotypes ou à sa seule histoire politique ».

Les enfants ou petits-enfants des manifestants pacifiques du 17 octobre 1961 à Paris « ont choisi, eux, de vivre en France, le pays où ils sont nés. On les trouvera aux avant-postes du combat contre le racisme et pour l’égalité citoyenne dans les années 1980-1990. Ils entendent respecter la mémoire de leur père, dont la majorité étaient partisans de l’indépendance algérienne et, en même temps, être des citoyens français à part entière », rappelle Benjamin Stora dans Algériens en France. 1954-1962 : la guerre, l’exil, la vie.

Quant à l’historien Claude Liauzu, il relevait, dans le Dictionnaire de la colonisation française (Editions Larousse, 2007) qu’il avait dirigé, que « les difficultés des « quartiers dits sensibles », les problèmes posés par les jeunes (et aux jeunes) de ces quartiers sont-ils dus à des caractères spécifiques de leur identité, qui seraient antinomiques avec la qualité de Français ? »

Ce point de vue a un impact certain dans l’opinion. Inversement, on fait procès à la société française de maintenir un comportement colonialiste envers des « indigènes de la République ». « …Quels que soient les points de vue sur ces problèmes, il y a une évidence, c’est la nécessité d’intégrer le passé colonial dans les cultures de toutes les composantes de la société française, de partager ce passé ».


Par ailleurs, El Watan a aussi publié le 16 juin 2020 un article intitulé « Bugeaud-bourreau des « indigènes » algériens et ennemi de la République », par Olivier Le Cour Grandmaison, « à la mémoire de François Nadiras ».

France : derrière l’immigration, la guerre d’Algérie

par Benjamin Stora

Extrait de La gangrène et l’oubli (2005), pages 281 à 301.


Dès l’indépendance de l’Algérie, une chaîne d’amnisties impose, construit l’oubli de la guerre. Dès le 22 mars 1962, deux décrets sont pris pour réaliser une amnistie que l’on inclut dans les accords d’Évian : « En vue de permettre la mise en œuvre de l’autodétermination des populations algériennes (…) sont amnistiées toutes infractions commises avant le 20 mars 1962 en vue de participer ou d’apporter une aide directe ou indirecte à l’insurrection algérienne. Sont amnistiées les infractions commises dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre dirigées contre l’insurrection algérienne avant le 20 mars 1962. »

La loi du 17 juin 1966 amnistie « les infractions contre la sûreté de l’État ou commises en relation avec les événements d’Algérie ». Elle concernait l’insurrection contre le gouvernement légal, amnistiait les membres de l’OAS, ainsi que ceux qui luttaient contre cette organisation. La loi du 31 juillet 1968,on l’a vu, a amnistié de plein droit toutes les infractions commises en relation avec les événements d’Algérie, y compris celles « commises par des militaires servant en Algérie pendant la période ». La loi du 16 juillet 1974 efface, encore, toutes les condamnations prononcées pendant ou après la guerre d’Algérie.

Avec l’arrivée au pouvoir de la gauche en mai 1981, les Français vont-ils, enfin, regarder cette histoire en face? Le 29 septembre 1982, Pierre Mauroy, chef du gouvernement, présente un projet de loi « relatif au règlement de certaines conséquences des événements d’Afrique du Nord ». Le président de la République, François Mitterrand, avait déclaré quelques jours plus tôt : « Il appartient à la nation de pardonner  [1]. »

Pardonner… C’est ce que refuse Pierre Joxe, et une partie importante du groupe socialiste à l’Assemblée. Le projet présenté va, en effet, beaucoup plus loin que les précédentes lois d’amnistie. Il permet la « révision de carrière » pour tous les policiers ou administrateurs civils renvoyés de la fonction publique entre 1961 et 1963. Et surtout, « la réintégration dans le cadre de réserve » de huit généraux putschistes d’avril 1961.

Le Premier ministre engage la responsabilité du gouvernement. Le 23 octobre, Pierre Mauroy déclare à la tribune de l’Assemblée nationale : « Vingt ans se sont écoulés, et au fil des années bien des pas ont été effectués dans la voie du pardon. (…) La société française doit aider à l’apaisement des esprits. Elle doit aider à refermer les plaies. C’est le rôle du gouvernement. C’est l’engagement qu’il avait pris devant le pays lors du dernier scrutin présidentiel. Cet engagement doit donc être tenu. Il le sera. »

Pierre Mauroy devra finalement faire appel, pour la première fois du septennat, à l’article 49-3 pour faire passer le texte de loi dans son intégralité. Le gouvernement socialiste ne se contente pas d’amnistier : il réhabilite les cadres, officiers et généraux condamnés ou sanctionnés pour avoir participé à la subversion contre la République. Les putschistes redeviennent membres de l’armée française en novembre 1982.

Il faut bien s’arrêter un jour, tenter de congédier les fautes et les ombres douloureuses qui hantent les mémoires, disent certains. A quoi d’autres répondent : en acceptant la réintégration dans l’armée, n’y a-t-il pas risque d’approbation des visées des activistes de l’OAS ? N’y a-t-il pas encouragement à leurs menées politiques, alors qu’ils sont pour la plupart réduits au silence depuis 1962 ?

Ce « compromis » permet en tout cas de refouler encore, de rendre inconscients les conflits antérieurs : il constitue la clef de voûte du sarcophage destiné à étouffer définitivement la mémoire de la guerre d’Algérie. Mais, on le verra par la suite, au prix de la répétition, de la multiplication des symptômes ; car ce qui est refoulé n’est pas éliminé, et trouve toujours à s’exprimer par des voies détournées. L’amnistie qui veut masquer, évacuer, prépare d’autres conflits, d’autres régressions.

La levée des sanctions à l’égard de responsables d’atrocités commises pendant la guerre d’Algérie interdit de vider l’abcès, puisqu’il y a effacement des repères qui distinguent entre ce qui est crime et ce qui ne l’est pas. Les simples exécutants ne seront jamais déchargés d’une partie de leur culpabilité, ou de leur honte  [2]. Les responsables, jamais identifiés. Les Français ne feront donc jamais ce que les Américains ont fait pour le Vietnam : juger leurs criminels de guerre. Et, bien vite, cette loi de 1982 qui avait pour justification le pardon commencera, d’abord, par réveiller l’ardeur des nostalgiques de l’OAS. Les leaders d’une extrême droite à 0,8 % des voix, au moment de l’élection présidentielle de 1981, « réintègrent » la vie politique. Tortures, crimes et discriminations raciales du temps de la guerre d’Algérie, tout est pardonné. Le couvercle ne se referme pas vraiment sur le sarcophage… et une certaine mémoire de la guerre s’échappera, envahira de larges espaces publics.

Le « problème de l’immigration »

En septembre 1990, un sondage Paris-Match/FR3/BVA établit que les Français placent la guerre d’Algérie en tête de tous les événements nationaux depuis 1945. Ils pensent également que la guerre d’Algérie n’a pas été seulement « une guerre de libération nationale » (37 %), mais aussi « une guerre civile » (35 %).

1990 : SONDAGE SUR LA GUERRE D’ALGÉRIE [3]


1. Parmi les événements suivants ayant eu lieu depuis la Seconde Guerre mondiale en France, quels sont les deux qui vous paraissent les plus importants ?*
• La guerre d’Algérie 52 %
• Mai 1968 49 %
• L’arrivée de la gauche au pouvoir 25 %
• L’avènement de la Ve République 25 %
• La guerre d’Indochine 20 %
• Ne sait pas 10 %

* Total supérieur à 100 car deux réponses possibles.

2. Que représente, pour vous aujourd’hui, la guerre d’Algérie ?*
Ensemble Électeurs de gauche Électeurs de droite Ni gauche ni droite
• Une guerre de libération nationale 37 49 34 28
• Un conflit international 11 11 11 11
• Une guerre civile 35 32 33 42
• Ne sait pas 17 8 22 19

* en %.

Au même moment, une grande enquête de la SOFRES sur l’état de l’opinion en France est effectuée. Dans la catégorie « affaires intérieures », le thème de l’immigration arrive en seconde position dans les sujets de préoccupation des sondés, derrière les inégalités  [4] ; ce thème passe devant « renforcer l’économie française », qui occupait la deuxième position entre 1986 et 1989. Olivier Duhamel et Jérôme Jaffré n’hésitent pas à parler, à propos du thème de l’immigration, d’obsession, et relèvent les signes de dégradation de la situation, à travers l’accroissement du pourcentage de personnes estimant qu’il y a trop d’immigrés en France, que l’intégration est impossible, ou que le racisme est en forte augmentation.

Un an plus tard, un nouveau sondage de la SOFRES sur les « priorités du gouvernement en matière sociale » montre que la lutte contre « l’immigration clandestine » arrive cette fois en tête (avant la formation, le pouvoir d’achat ou les dépenses de santé)  [5]


Quelles devraient être, selon vous, les priorités du gouvernement
en matière sociale ?*


• Lutter contre l’immigration clandestine 65 %
• Améliorer la formation des jeunes 61 %
• Prendre des mesures pour assurer l’avenir des retraites 45 %
• Améliorer le pouvoir d’achat des Français 41 %
• Améliorer les conditions de vie dans les banlieues défavorisées 38 %
• Maîtriser les dépenses de santé 35 %
• Améliorer les conditions de travail 24 %
• Maintenir le système d’indemnisation des chômeurs 23 %
• Favoriser l’intégration des immigrés en situation régulière 21 %
• Développer l’aide au logement 17 %

* Réponses à l’aide d’une liste. Le total des pourcentages est supérieur à 100, les personnes interrogées ayant pu donner plusieurs réponses.

On pourrait penser qu’il ne s’agit là que du rejet d’une immigration « clandestine », et de la protection de son emploi. L’ambiguïté est levée lorsque 21 % seulement des personnes interrogées se prononcent pour « l’intégration des immigrés en situation régulière ». Massivement, c’est le sentiment d’exclusion à l’égard des immigrés (clandestins ou réguliers) qui domine.

Peut-on établir un lien entre ces trois sondages (guerre d’Algérie, immigration, exclusion) ? Oui, parce que derrière le thème, classique, de l’invasion étrangère qui émerge à chaque crise économique (c’était le cas dans l’entre-deux-guerres), se dissimule la figure de « l’Arabe ». L’étranger qui vampirise et gangrène la France éternelle n’a plus pour seul visage celui du « juif, adorateur du veau d’or ». Le sémite, démoniaque, c’est aussi le « musulman fanatique ». Depuis quelques années, cet autre, l’intrus aux attributs inquiétants qui surgit, c’est essentiellement lui.

En introduction d’un dossier sur l’immigration du Nouvel Observateur, en novembre 1984, Jacques Julliard et Anne Fohr écrivent : « Avouons-le : nous avons lancé, il y a deux mois, un questionnaire sur les immigrés en France, et nous voilà aujourd’hui avec un énorme dossier sur les Arabes. Voilà le fait majeur qui domine notre enquête tout entière. Marx disait du prolétaire du XIXe siècle qu’il avait toujours dans son entourage plus prolétaire que lui : sa femme. L’étranger qui vit en France aujourd’hui a toujours plus étranger que lui : l’Arabe  [6]. »

Le problème de l’immigration découvre un conflit obsessionnel, jamais disparu. Derrière « l’Arabe », le « Maghrébin » et, derrière le « Maghrébin », « l’Algérien »… Les immigrants maghrébins seraient inassimilables à la société française parce que profondément différents des autres immigrés, ceux de l’entre-deux-guerres par exemple. Cette différence s’expliquerait par la religion musulmane. Une population, par ses croyances, se serait exclue d’elle-même, volontairement, des valeurs établies par la société.

Cette hypothèse, qui invoque le principe de l’incompatibilité entre deux univers, s’appuie sur le cours de l’histoire coloniale, particulièrement algérienne. Ainsi, tirant un douteux profit de son « expérience » (il fut gouverneur de l’Algérie treize mois), Jacques Soustelle n’hésitait pas à écrire, dans le Figaro-Magazine du 14 mars 1990 : « Sans doute il n’est nullement impossible que l’assimilation soit réalisable dans des cas individuels, mais précisément pas dans des groupes massifs soumis à l’influence de leaders politico-religieux. L’islam, en effet, n’est pas seulement une religion, une métaphysique et une morale, mais un cadre déterminant et contraignant de tous les aspects de la vie, un phénomène totalitaire (…). Dès lors, parler d’intégration, c’est-à-dire d’assimilation, est une dangereuse utopie. On ne peut assimiler que ce qui est assimilable. »

Rappelons que la situation imposée aux Algériens au temps de la colonisation française était la suivante : devenir citoyen français, c’était renier son appartenance religieuse. Ce refus de citoyenneté (qui considère pourtant la religion comme une affaire privée), cette application d’un faux modèle de la République, provoqua l’essor d’un mouvement indépendantiste, à base religieuse et ethnique, et la guerre avec le dénouement que l’on connaît.

Derrière ce que l’on appelle le « problème de l’immigration », les questions soulevées dans la période coloniale resurgissent : la religion musulmane est-elle compatible avec les principes de la République française ? Doit-on accorder le droit de vote aux immigrés, les confiner dans un « deuxième collège » à part, comme ce fut le cas en Algérie en 1947 ? Faut-il mettre en œuvre un processus d’assimilation par abandon d’un « statut personnel », ou admettre la citoyenneté en reconnaissant un particularisme communautaire ?

Par emprunt au vocabulaire colonial, la France a progressivement glissé, entre 1982 et 1991, de « l’immigré » au « musulman ». Comme jadis, où il était question des Algériens musulmans et de la France. Décidément, les populations originaires du Maghreb (surtout de l’Algérie) et les jeunes issus de cette immigration ne peuvent être vus comme les autres migrants, Italiens ou Polonais par exemple. Originaire de l’autre côté de la Méditerranée, par sa naissance ou ses parents, celui qui vit ou travaille en France depuis de nombreuses années ne peut être qu’« immigré », et maintenant « musulman ». Deviendra-t-il un jour Français à part entière ? L’exemple des harkis, citoyens à part dans un monde à part, permet d’en douter. Ou, pour le moins, de mesurer les obstacles au processus d’intégration.

Le traumatisme d’une guerre d’Algérie gagnée militairement mais perdue politiquement pèse toujours dans la société française. Un discours de la revanche, qui n’admet pas l’histoire accomplie de la décolonisation, remet en circulation un vieux racisme de type colonial. Avec ses stratégies classiques : le « bon Arabe », pacifique lorsqu’il se contente de travailler ; l’Arabe « fanatique », lorsqu’il entend jouer un rôle politique ou culturel dans la société où il évolue.

Le philosophe Cornélius Castoriadis explique pour Les Années algériennes : « Entre les Algériens et les Français, il y a un couteau. Et ce couteau, c’est tout l’imaginaire français sur les Maghrébins, les Algériens en particulier, à la fois sur le plan du meurtre, et sur le plan sexuel  [7]… »

Cette mémoire coloniale, qui fonctionne de manière souterraine, induit le repli identitaire des populations maghrébines. Le refus de l’égalité des droits profite aux partisans du tout religieux. Ces derniers peuvent présenter l’islam comme la seule forme authentique d’existence, et de résistance.

Le Pen, ou le retour du racisme colonial

Ces dernières années, on a beaucoup parlé du racisme, et de l’antiracisme. Pierre-André Taguieff, notamment dans La Force du préjugé [8], a fort bien exploré les origines et les évolutions du racisme. Il ne s’agira donc ici que d’établir ce lien entre racisme et guerre d’Algérie, en insistant sur le racisme de type colonial.

Ce racisme-là se nourrit essentiellement de la défaite d’un peuple, d’une nation. Les envahisseurs trouvent alors dans leur victoire les preuves évidentes de leur supériorité. Il devient même rationnel d’occuper un territoire, de soumettre ses habitants, puisqu’il s’agira de les transformer en « civilisés ». Demeurant sur son territoire envahi par le conquérant, « l’Autre » se doit d’acquérir les qualités du « civilisé », d’être semblable à lui. Cet apport de civilisation est une faveur accordée à l’indigène (puisqu’il n’est pas détruit physiquement, et peut accéder à une forme de savoir supérieur).

Dans le cas de l’immigration algérienne, le « comble » est atteint : l’ancien colonisé, par son intrusion dans la métropole, est perçu comme colonisant le territoire des « civilisés ». Celui qui avait dû s’exiler pour des raisons économiques et politiques, celui que l’on croyait être un « dominé tranquille » au moment du système colonial, se transforme dans l’imaginaire en nouveau triomphateur, en « colonisateur ». Les Maghrébins, en fait principalement les Algériens, peuvent d’autant plus être objets de répulsion qu’ils rappellent par leur présence la dernière guerre que la France a livrée (et perdue), cause d’une blessure profonde nationale jamais refermée.

Le Front national de Jean-Marie Le Pen, qui, entre deux élections présidentielles, 1981 et 1988, passe de 0,8 % à 14,5 % des voix, réactive ce racisme de type colonial. Armés de la rhétorique de la « civilisation », les théoriciens de la Nouvelle droite ralliés — explicitement ou pas — à Le Pen peuvent adresser à l’étranger la terrible sommation : l’assimilation radicale (dans la limite des places disponibles), ou le départ rapide.

Le président du Front national s’adresse ainsi « aux jeunes beurs », dans un meeting tenu au Zénith, le jeudi 2 avril 1987 : « Si vous êtes fidèles à la France, si vous l’aimez, si vous adoptez ses lois, ses mœurs, sa langue, sa façon de penser [souligné par nous], en un mot si vous vous intégrez complètement à elle, nous ne vous refuserons pas d’être des nôtres, pour peu qu’il y ait une étincelle d’amour et non pas seulement un intérêt matériel dans votre démarche. Mais, si vous restez fidèles à vos racines — ce qui est en soi respectable et que je respecte —, si vous prétendez vivre dans vos lois, vos mœurs à vous, avec votre culture, alors il vaut mieux que vous rentriez chez vous, sans cela tout se terminera très mal  [9]. »

Évoquant directement la guerre d’Algérie (pendant qu’une partie de la salle scande « Algérie française » et « FLN terroriste »…), Jean-Marie Le Pen ajoute dans ce meeting : « Je voudrais dire à un certain nombre de beurs arrogants que certains des leurs sont morts pour leur donner une patrie, et non pas pour qu’ils viennent dans la nôtre. » Puis, à propos de la double nationalité dont peuvent bénéficier certains jeunes d’origine algérienne nés en France, le chef de file de l’extrême droite met en doute « le loyalisme de ces nouveaux citoyens à l’égard de leur nouvelle nation (…). Sur qui tireront ces soldats… ? »

Cette logique implacable considère comme « envahisseurs » ceux qui, nés sur le sol français, possèdent la nationalité française, et revendiquent une filiation avec l’islam, ou l’histoire algérienne. Jean-Marie Le Pen poursuit la guerre d’Algérie, continue de faire subir impunément à une mémoire déchirée, douloureuse, des électrochocs répétés.

Cette guerre, jamais finie, toujours « rejouée », on la retrouve au moment des procès intentés par Jean-Marie Le Pen à des journalistes qui l’avaient accusé d’avoir torturé au cours de la guerre d’Algérie.

Le 4 avril 1984, Le Canard enchaîné commence la publication d’une série d’articles (elle se poursuivra les 11 et 18 juillet 1984) présentant le chef du Front national comme un officier qui pratiqua la torture pendant la guerre d’Algérie. Le 20 mars 1985, Libération ouvre une seconde enquête sur « la période algérienne du lieutenant Le Pen », en publiant le témoignage d’un légionnaire se souvenant « avoir vu Jean-Marie Le Pen à l’œuvre dans la villa des Roses ». Le 21 mars, à l’audience du procès intenté contre Le Canard enchaîné, cinq témoins algériens viennent confirmer qu’ils avaient bien été torturés par le lieutenant Le Pen, en 1956-1957. Le 18 avril, le responsable du Front national est débouté de son procès en diffamation contre Le Canard enchaîné. La 17e chambre correctionnelle estime « que le lieutenant Le Pen ne peut se prévaloir d’une atteinte à son honneur, car il ne saurait à la fois approuver la conduite de ceux qui ont commis les actes qui lui sont imputés et affirmer que cette imputation le déshonore ».

Au cours d’une de ces audiences, Jean-Marie Le Pen était venu protester, « défendre son honneur ». Dans cette discussion sur la torture, violence d’homme à homme qui fait disparaître l’État comme instance du droit, le lieutenant Le Pen, sans qu’il s’en doute, « rejoue » les scènes des années 1956-1957. Alors que le procureur commence à parler, Jean-Marie Le Pen l’interrompt : il s’étonne de l’entendre s’exprimer ainsi, il le connaît personnellement, connaît son argumentation…

Miguel Benasayag, qui a relevé cet incident dans Utopie et Liberté, explique : « Celui qui a ainsi la folle idée de s’adresser au procureur dans l’exercice de ses fonctions en lui disant : “De vous à moi…” s’engage dans la voie du despotisme (…). Pour lui, l’État n’est pas une place vide, et il considère possible qu’un individu l’occupe pour soumettre tous les autres  [10]. »

Ce procès perdu (en première instance), en révélant la nature profonde des inclinaisons idéologiques du responsable du Front national, ne calme pas les esprits. (Notons que le jugement de la 17e chambre sera infirmé par la cour d’appel de Paris : celle-ci jugera, conformément à la conception « objective » de la diffamation, que les faits allégués étaient bien diffamatoires, et que Le Canard n’avait pas de surcroît le droit d’en apporter la preuve, car ils remontaient à plus de dix ans ; l’hebdomadaire satirique, comme Libération, sera donc condamné.) Tout se passe comme si, désormais, les réactivations de la mémoire proche de la guerre d’Algérie paraissaient plus fortes que les réactivations de la mémoire plus lointaine de Vichy. « Le ressentiment anti-arabo-islamique semble plus puissant que la culpabilité et les craintes de “résurgences” entretenues par le discours fasciste », dit, justement, Pierre-André Taguieff [11].

La guerre d’Algérie continue à travers la lutte contre l’islam (qui prend aujourd’hui le masque d’une lutte contre l’intégrisme islamique). La liturgie d’une France enracinée dans la pureté d’une identité mythique, sans cesse menacée, voilà ce qui légitime d’avance toutes les mesures de possibles violences, de « guerre » pour se défendre des « envahisseurs ».

En mai 1991, une liste, non exhaustive, communiquée par le MRAP, recense deux cent cinquante étrangers ou jeunes d’origine étrangère assassinés en dix ans. Presque tous sont maghrébins. Invité à un colloque international à Créteil, le 6 juin 1991, le ministre de l’Intérieur Philippe Marchand précise que les violences à caractère raciste, entre 1987 et 1990, « visent d’abord les personnes d’origine maghrébine, 70 % en 1990  [12] ». Mais parler de « racisme » pour tenter d’expliquer les motivations des responsables de ces crimes est pour le moins insuffisant. Une enquête menée par le journaliste Fausto Giudice  [13] montre en effet que dans l’esprit des assassins, le terme « Maghrébin » désigne en fait le plus souvent l’Algérien. Et quand on sait que la grande majorité de ceux d’entre eux qui sont jugés par des jurys populaires ne se voient infliger que des peines symboliques, voire sont acquittés, on ne peut que rejoindre les conclusions de cette enquête : la quasi-impunité dont bénéficient les meurtres d’Arabes montre que les « habitudes » prises au cours de la guerre d’Algérie, consistant à considérer la vie d’un Algérien comme négligeable, sont toujours bien présentes au cœur de la société française.

Algérie = Vietnam ?

« La guerre du Vietnam (…), une noble cause. » Cette déclaration du candidat Ronald Reagan, pendant la campagne présidentielle de 1980, avait choqué les Américains, cinq ans seulement après l’épilogue de cette guerre. Mais elle les avait, aussi, séduits. Le futur président, incarnation d’un conservatisme et d’un traditionalisme sans complexe, voulait débarrasser son pays du « syndrome vietnamien ». Le phénomène des « boat people » aidant, les Américains vont, dans leur majorité, en finir avec le Vietnam qui pèse de toute sa masse de regrets, de remords.

On peut se demander aujourd’hui si la société française, touchée par le « syndrome algérien », n’a pas été fascinée par la façon dont les Américains ont « exorcisé » le Vietnam, se sont débarrassés de ce problème obsessionnel. Dans ces années quatre-vingt, la lancinante comparaison (guerre d’Algérie menée par les Français, guerre du Vietnam livrée par les Américains…) revient sans cesse.

« Aux États-Unis, où le souci de la vérité se confond souvent avec la vertu de la commotion collective, on n’en finit pas d’exorciser la guerre du Vietnam avec des livres-bazookas et des films-mortiers : le nationalisme en prend plein la gueule, mais les cerveaux se libèrent. On chercherait en vain, à propos du conflit algérien, l’équivalent cinématographique d’Apocalypse Now, de Voyage au bout de l’enfer, de Platoon [14]… »

Bruit des hélicos et groupes de soldats lancés au sommet de pitons ; combats contre un ennemi invisible, mais toujours présent ; « populations indigènes » que l’on cherche à « pacifier » ; peur et ennui transpirant dans les lettres de soldats de vingt ans. Oui, c’était il y a trente ans en Algérie. Effectivement, cela ressemble fort au Vietnam des années soixante-dix. Dans les deux cas, deux à trois millions de jeunes gens sont engagés dans le conflit. Mais il est toujours délicat de mener une comparaison historique.

Trois millions d’Américains… sur 250 millions sont partis combattre au Vietnam. La récente affaire Dan Quayle (le vice-président des États-Unis accusé par la presse d’avoir été un « planqué ») a révélé au grand public que les jeunes gens de cette époque n’étaient pas tous allés se battre. En fait, l’armée américaine était, pour l’essentiel, composée de Blancs en position de déclassement social et d’un grand nombre de Noirs. Autant de catégories qui ne disposaient d’aucun point d’ancrage dans la société américaine, et se sont retrouvées encore plus marginalisés au retour de cette guerre.

La situation était très différente en France. Les jeunes appelés nés entre 1932 et 1943 ont tous été embarqués dans l’aventure algérienne — sauf sursis d’incorporation. Entre 1955 et 1962, près de 2,3 millions de soldats ont traversé la Méditerranée. Mais l’Hexagone comptait alors moins de cinquante millions d’habitants. Ces seuls chiffres mesurent l’énorme disproportion entre le poids du corps expéditionnaire américain et celui du contingent français (respectivement 1,2 % et 4,6 % environ de la population totale de l’époque). Les jeunes soldats français venaient de tous les départements et de toutes les classes sociales : la guerre d’Algérie a touché ainsi la société en profondeur, toute une génération a été atteinte par l’onde de choc.

Aux États-Unis et en France, l’échelle du traumatisme n’est donc pas identique. Là-bas, il aura suffi d’identifier un groupe social particulier et de « soigner » les mémoires blessées pour exorciser l’événement. Ici, tout un peuple est concerné. Voilà pourquoi les Français, à la différence des Américains, ne peuvent se débarrasser si facilement de la guerre d’Algérie. Comment peuvent-ils, alors, « sortir » de cette guerre, la regarder en face ? Une réponse viendra : par la valorisation de l’action entreprise au temps colonial. La guerre, dans ces conditions, n’était pas si injuste qu’on l’a dit…

La revanche de l’homme blanc

Un argumentaire se met en effet en place au cours des années quatre-vingt, se réduisant à trois grands thèmes. Le premier, qui traite de la victoire libérale de la démocratie, renvoie les « totalitarismes » dos à dos (système colonial, et guerres anticoloniales) : mêmes horreurs, mêmes victimes. Les excès disparaissent dans l’abîme de l’équivalence.

Le deuxième montre les expéditions coloniales comme une suite ininterrompue de fausses conquêtes (il y a eu apport de civilisation), et de vrais défaites. La colonisation aurait été une « chance » gâchée par les colonisés eux-mêmes. Ainsi, faisant l’éloge de « la plus grande France », et de sa « mission colonisatrice », Jean-Marie Le Pen dans un meeting à Montpellier en mars 1988 veut « purger un certain nombre de mensonges ». Devant un auditoire ravi, il s’exclame : « L’action de notre pays dans le monde n’a pas été esclavagiste ou réductrice des libertés de l’homme. Nous ne croyons pas que l’homme blanc puisse complètement abandonner son fardeau (…). Il faut réhabiliter tous ceux qui menèrent le combat de l’homme et de la patrie  [15]. »

Le dernier thème est classique. Il consiste à montrer que l’indépendance algérienne a abouti à des résultats à l’opposé de ses intentions premières, par un retournement inéluctable. A quoi bon faire œuvre de libération nationale si elle ne fait que pérenniser un ordre autoritaire pour la société algérienne ? Conclusion : l’indépendance qui ambitionnait de fonder la liberté des individus a abouti à la servitude et à la tyrannie (c’est une vieille critique que l’on retrouve, par exemple, reprise par les tenants de la contre-révolution à l’encontre de la Révolution française) [16]. A travers cette discussion, c’est la possibilité de changer l’ordre colonial qui est mise en cause : le projet d’instaurer un ordre conforme à la raison n’est-il pas une chimère ? Peut-on accepter la régression qui accompagnerait nécessairement toute tentative d’amélioration de l’ordre existant ? Il faudrait donc en finir avec les formes extrêmes de cette auto-accusation permanente, qui, à propos de la guerre d’Algérie, nourrit sans cesse les affres de la mauvaise conscience.

Ce sentiment n’est pas seulement exprimé par la droite conservatrice française. On le retrouve, aussi, dans une certaine gauche. Dans l’après-guerre du Golfe, en mars 1991, Jean Poperen explique ainsi dans son bulletin Synthèse-Flash : « Nous savons bien quelle est notre “faute”, et nous savons jusqu’où remonte notre “culpabilisation” : le “péché originel”, c’est la guerre d’Algérie, acte originel, lui, acte créateur de l’indépendance de ce pays. Toute une partie de la gauche n’en finit pas de se racheter de ce dont elle vit le souvenir comme une faute (…). Nous sommes un certain nombre à gauche a en “avoir marre” de cette pérennisation de culpabilisation, de l’interminable rachat, qui n’est qu’une forme de démagogie à l’égard de nos interlocuteurs et amis du monde arabe  [17]. »

Mais toutes ces frénétiques protestations d’innocence (à droite), ces refus d’assumer les choix du passé (à gauche), ne sont-ils pas, surtout, l’expression de résistances à un aveu, le camouflage d’une culpabilisation dissimulée dans les replis de l’inconscient collectif ? Le besoin de se libérer du sentiment profond de culpabilité né de la guerre d’Algérie, par des protestations d’innocence, des autojustifications ou des aveux, reste hautement symptomatique du trouble.

Avec le retour du « joli temps des colonies  [18] », les « porteurs de valises », membres de réseaux de soutien aux Algériens indépendantistes, se retrouvent placés (par retournement de l’histoire) au banc des accusés. Il faut, maintenant, qu’ils fassent leur « autocritique », qu’ils avouent leurs erreurs, et pleurent sur le « Sud » qui n’a pas tenu ses promesses. Dès 1979, André Mandouze se voyait contraint de répondre à l’argumentation d’« inefficacité » des partisans de l’indépendance algérienne. L’action de cette époque, pour lui, était d’abord témoignage d’humanité, en affirmant le prix inestimable de certaines valeurs, liberté et solidarité. Et il ajoutait : « Ce témoignage est à l’honneur de tous les “porteurs de valises”, lesquels, à la différence de tant d’autres anciens résistants, n’ont pas fait carrière, ni en Algérie, ni en France  [19]. »

En 1990, au moment où les sommations de réexamen se font plus insistantes, Robert Bonnaud explique : « Réclamer l’indépendance pour les colonies, cela voulait dire qu’elle était un préalable, cela ne voulait pas dire qu’elle était la solution à tous les problèmes, ni que l’indépendance, en soi, à travers les âges et les continents, était forcément meilleure que l’intégration, que la nation valait forcément mieux que l’empire (…). Approuver l’idée d’une république algérienne, d’une décolonisation politique, ne voulait pas dire que la décolonisation politique se suffisait à elle-même, ni qu’elle serait rapidement dépassée, que des républiques idéales allaient fleurir sous les tropiques. » Et Robert Bonnaud ajoutait : « On peut regarder en face le tiers monde actuel, juger sévèrement sa situation, les responsabilités propres de ses élites, de ses peuples, de ses cultures, et ne pas mettre en accusation l’anticolonialisme des guerres de libération. Il n’a pas tout prévu. Il a réalisé quelque chose. Ce quelque chose était grand. Les valises n’étaient pas vides  [20]. »

Enfants d’immigrés, ou la crise du couple nationalité-citoyenneté

Le 3 décembre 1983, 60 000 personnes défilent à Paris au terme d’une « Marche pour l’égalité, contre le racisme », commencée le 15 octobre à Lyon et Marseille. Le nouveau mouvement antiraciste est né (SOS-Racisme verra officiellement le jour, deux ans plus tard, dans le prolongement de cette《marche »). A la tête du cortège, des fils d’immigrés algériens. Ils sont français par une manière de jus sanguinis colonial : eux-mêmes, ou leurs parents, sont nés dans des départements français (en France ou dans l’Algérie coloniale). L’article du Code de la nationalité française dit : « Est français tout enfant né en France dont l’un des parents est lui-même né en France. » Ils ne sont pas Français, à proprement parler, par le jus soli (droit du sol), comme les autres enfants de familles étrangères (le système du protectorat, par exemple au Maroc et en Tunisie, n’accordant pas ce droit de nationalité française).

La colonisation française en Algérie se survit donc à travers ses propres effets, exprimés par les enfants de l’immigration algérienne en France. Cette naturalisation imposée par les antécédents coloniaux provoque une double revendication :exigence du maintien de 1’《 universalité » (égalité des droits, principes du respect de la dignité humaine, élaborés par les lois de la République), et de la « spécificité » (refus du principe de l’assimilation, perçu comme un héritage forcé·…). La survivance coloniale accélère ainsi la crise du « modèle français » (liaison complète entre nationalité et citoyenneté), pris progressivement en étau entre l’universel et le singulier, entre droits de l’individu et autorité-cohésion de la nation.

Depuis les années quatre-vingt, la machine à intégrer, fondée sur l’ambition d’un esprit national de coïncider avec des valeurs universelles, se bloque. Dans le passé, les nouveaux arrivants (demandeurs d’emploi ou réfugiés politiques) étaient prêts à payer au prix fort leur entrée dans la cité française conçue comme refuge et promotion. Aujourd’hui, les enfants d’immigrés d’origine maghrébine entreprennent difficilement ce parcours conflictuel de l’intégration.

L’attitude que le jeune « Beur » adopte à l’égard de la nationalité française, nationalité « officielle » attribuée unilatéralement, porte la trace de tout ce passé colonial. Il a vu ses parents toujours revendiquer une nationalité niée, non reconnue, clandestine. Et longtemps, il a opposé cette nationalité intime, logée au fond de lui-même, à la nationalité française. Si les choses changent aujourd’hui, il ne peut se résoudre à traiter la naturalisation, c’est-à-dire le changement de nationalité, comme une simple opération administrative. Même naturalisé français, il est, malgré lui, sans cesse renvoyé à cette histoire.

Face aux sommations d’usage des idéologues de la « francitude », le jeune d’origine algérienne refuse, le plus souvent, l’alternative qui lui intimerait de choisir sans nuances entre l’assimilation et le « retour » à la culture de ses parents. Il lui faut tenir — tâche ardue s’il en est — les bouts de deux histoires : vivre son désir d’appartenance à la société française, et ne pas renier la figure des parents.

La bataille pour la récupération d’une mémoire se situe au croisement de ces.deux histoires : refus du statut qu’on veut leur assigner dans la société française (recommencer le même travail que les pères), demande de diversité dans les rôles sociaux et culturels à assumer, stratégies quotidiennes diversifiées… et, en même temps, attente de la reconnaissance de la figure du père. Or, dans toute la dynamique sociale et politique française, les figures de l’ancienne génération algérienne (arrivée pourtant dans l’entre-deux-guerres en France) ne sont jamais évoquées dans l’espace public.

Où donc se trouve la mémoire de la génération précédente ? Où peut-elle s’exprimer, dans quels lieux ? Et pourtant, l’actualité aidant, l’immigration algérienne apparaît au premier plan dans les débats politiques contemporains en France. Toutefois, par un paradoxe étonnant, cette immigration n’est jamais comprise dans la profondeur du champ historique. De plus en plus nombreux, les jeunes de l’immigration se fixent donc l’objectif de réactiver les héritages de mémoire de leurs pères, de leurs grands-pères.

Ainsi, dans une « tribune » du journal Le Monde, à propos de « l’affaire des foulards » de Creil en octobre 1989, Sultana Chorfa s’élève contre toute opposition entre parents et enfants issus de l’immigration : « On a assisté à un déballage d’arguments dont certains sont révélateurs et inquiétants. Ainsi a-t-on entendu mettre en cause le droit des parents musulmans à éduquer leurs enfants dans le respect de leurs propres principes (…). Faudrait-il changer les règles de Jules Ferry pour les parents musulmans  [21] ? »

On retrouvera cette même préoccupation dans la révolte des enfants de harkis de l’été 1991 [22], et exprimée de la sorte dans un entretien pour Les Années algériennes : « J’ai énormément de respect pour toute cette génération, cette première génération, qu’ils soient immigrés ou rapatriés. C’était des ruraux, qui n’avaient pas d’éducation, qui ne savaient pas parler, et qui arrivaient dans un pays étranger, qui faisaient la démarche… Quand on voit la difficulté, même pour des jeunes d’aujourd’hui, de partir d’une ville à une autre… Ces gens-là laissaient quand même toute une culture derrière eux, tout ce qui les avait formés, tout ce qui les avait structurés. Ils quittaient leur pays, arrivaient dans un pays étranger et, en plus avec beaucoup d’enfants, sept, huit enfants (chez nous on était neuf enfants). Ils devaient installer ces enfants, subvenir à leur éducation, à leurs besoins… Moi, je trouve que ces gens ont énormément de mérite, et c’est pour ça qu’il n’est pas question de leur jeter la pierre, du tout  [23]… »

Les jeunes issus de l’immigration (ou les enfants de harkis, avec une autre démarche dans une même histoire) partent à la recherche de leur mémoire, celle de la guerre d’Algérie, qui continue à exister, à circuler dans les familles, mais n’est pas reconnue, ni connue publiquement. Dépositaire des expériences passées, la mémoire des pères, des mères, est garante de leur propre survie au sein d’une société qui masque ces continuités.

Ceux qu’on appelle les « Beurs » révèlent cette crise identitaire de la société française, parce qu’ils se veulent hommes de plusieurs appartenances, de fidélités choisies. La France n’est plus la référence unique. Ce refus de l’exclusive provoque la remise en cause de l’État-nation comme référence et espace d’appartenance central de l’individu-citoyen. Cette démarche tend à miner la vision traditionnelle de la nation française (le bloc nation-citoyen). Pour une grande partie du mouvement associatif « beur », ce n’est pas la nationalité qui procure les droits du citoyen, mais l’exercice sans cesse plus étendu de la citoyenneté qui donne tout son sens à la nationalité française. Cette conception gagnera des secteurs importants de la gauche française.

La politique algérienne de la gauche

La gauche, communistes inclus, en dépit de ses efforts pour réécrire l’histoire en supprimant des passages gênants, tel le vote des « pouvoirs spéciaux » en 1956, a vécu l’Algérie et sa guerre sur le mode de la culpabilisation.

Le parti socialiste d’aujourd’hui, qui compte dans ses rangs des militants de la lutte anticoloniale, en particulier anciens du PSU, de l’UNEF, des trotskistes, veut ignorer l’héritage de la SFIO (envoi du contingent, expédition de Suez). Il veut l’ignorer, mais ne le peut pas, d’autant que François Mitterrand, artisan de la renaissance de la gauche socialiste, et président de la République ensuite, a été ministre de l’Intérieur en 1954.

La sortie de ce dilemme s’effectue par un traitement particulier réservé à l’Algérie. Ce pays est présenté comme un bloc indifférencié, peuple et gouvernement mêlés, presque situé hors du temps. Décolonisée, l’Algérie n’a plus d’histoire antérieure. Pays de l’Est sous le soleil, on perçoit en quelque sorte une société « froide », répétitive, statique, ce qui permet une mise en musée. Cette attitude entrave toute approche critique de l’histoire algérienne, passée ou présente.

A son arrivée au pouvoir en 1981, la gauche française ne modifie pas sa perception de l’Algérie, pays où ne sauraient exister distinctement État et société civile. Cette homogénéité postulée de l’Algérie explique les relations d’État à État et le refus d’examen d’autres forces, d’autres mouvements sociaux ou politiques. La droite française, notamment gaulliste, avait déjà largement contribué à établir cette conception : un soutien sans faille à l’État algérien, et l’ignorance d’une société réelle, différenciée socialement et culturellement. Ce rapport particulier à l’Algérie fonctionne à la fois comme conséquence d’une culpabilité d’un passé colonial honteux, et comme poursuite du temps colonial.

L’héritage des « Lumières » continue donc de ne pas s’exporter. Jamais n’est envisagée la possibilité pour les anciens colonisés d’accéder au rang de citoyens, capables d’exister face à la toute-puissance de l’État d’un pays, désormais indépendant. La démocratie, toujours prématurée, n’est que leurre dans un pays encore bien jeune. Alors que, précisément, le couple France-Algérie a engendré, durant la longue phase coloniale, un apprentissage démocratique (retourné contre le colonisateur).

L’Algérie, comprise au sens large du terme, c’est surtout son État. Ce pays reste une grande « réserve », un partenaire économique, avec le gaz et le pétrole. Cette dimension, et l’identification de l’interlocuteur privilégié (l’État), guide les démarches, les comportements. Nous voilà loin de l’image de responsables de la gauche, « compagnons de route » hier romantiques et aujourd’hui « honteux » d’avoir contribué au développement d’une révolution mythique, débouchant sur un « enfer ». Ou qui tentent d’expier leurs fautes (le « péché originel colonial ») en fermant les yeux sur ce qui se passe réellement…

Pierre Vidal-Naquet, dans sa bataille pour que justice soit rendue à Ali Mécili, assassiné le 7 avril 1987 à Paris, a bien mis en lumière le type de relations qui peuvent s’instaurer : « Ouvrir à nouveau le dossier de l’affaire Mécili, réclamer fermement l’extradition du tueur Amellou  [24] et la condamnation de ses commanditaires de la Sécurité militaire est l’une des clés qui marqueraient la volonté de la France d’encourager en Algérie une ouverture démocratique dont les prodromes existent  [25]. »

Refuser la pénombre antidémocratique, des deux côtés de la Méditerranée, reste bien le seul moyen pour rompre le silence qui entoure la guerre d’Algérie ; et pour établir enfin des relations « normales » entre les deux pays.

[1Cité par Jean Guisnel, Les Généraux, enquête sur le pouvoir militaire en France, La Découverte, Paris, 1990, p. 68. Dans ce livre, Jean Guisnel révèle pour la première fois que cette amnistie avait été préparée par de longues tractations entre des proches de François Mitterrand (parmi lesquels l’avocat Jacques Ribs et Georges Dayan, natif d’Oran) et des responsables d’organisations de rapatriés, en particulier Jacques Roseau et Guy Forzy, président du Recours. En mars 1981, ces deux derniers obtiennent l’accord de… Raoul Salan pour qu’il appelle à voter Mitterrand ! En échange de l’engagement public du candidat PS à la présidence de la République de réaliser une « amnistie totale », le Recours appellera entre les deux tours à « sanctionner » Valéry Giscard d’Estaing.

[2[Voir, sur cet aspect, Bernard W. Sigg, Le Silence et la Honte, névroses de la guerre d ’Algérie, Messidor, Paris, 1989, 150 p.

[3Paris-Match, 13 septembre 1990. Enquête réalisée auprès d’un échantillon représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. Les questions ont été posées par téléphone les 31 août et 1er septembre 1990 à 930 personnes. Échantillonnage par la méthode des quotas : sexe, âge, profession du chef de famille, activité de la personne interrogée, région et catégorie de commune. Les résultats doivent être lus en tenant compte des marges d’erreur propres à tout sondage et liées à la taille de l’échantillon. Ces marges d’erreur sont : de plus ou moins 2 à 3 points pour les résultats d’ensemble ; de plus ou moins 4 à 5 points pour les résultats par grandes familles politiques.

[4SOFRES, L ’État de l ’opinion 1991, présenté par Olivier Duhamel et Jérôme Jaffré, Seuil, Paris, 1991, 296 p. Enquête effectuée entre juin et octobre 1990.

[5Publié dans Espace social européen, 13 septembre 1991.

[6Jacques Julliard, Anne Fohr, « Immigrés ? Vous voulez dire Arabes ! », Le Nouvel Observateur, 30 novembre 1984.

[7Cornélius Castoriadis, entretien pour Les Années algériennes.

[8Pierre-André Taguieff, La Force du préjugé. Essai sur le racisme et ses doubles, La Découverte, Paris, 1988.

[9« Discours aux jeunes beurs arrogants », Le Monde, 4 avril 1987.

[10Miguel Benasayag, Utopie et Liberté. Les droits de l’homme : une idéologie ?, op. cit., p. 79-80.

[11 Pierre-André Taguieff, « Mobilisation nationale-populiste en France », Lignes, n° 9, mars 1990, p. 101.

[12« L’état du racisme », Libération 7 juin 1991.

[13Fausto Giudice, Arabicides, La Découverte, Paris, à paraître.

[14Jérôme Garcin, L’Événement du jeudi, 9 mars 1989.

[15Le Monde, 6-7 mars 1988.

[16Sur cette argumentation, classique, voir Albert O. Hirschman, Deux siècles de rhétoriques réactionnaires, Fayard, Paris, 1991, 394 p.

[17Repris dans Libération, 22 mars 1991.

[18Voir, par exemple, la lettre de Jean Chesneaux, « La colonisation : une chance pour l’Afrique », Le Monde TV, 27 novembre 1989.

[19André Mandouze, « Porteurs d’avenir », Le Nouvel Observateur, 8 octobre 1979.

[20Robert Bonnaud, « Algérie et tiers monde. Trente ans après », La Quinzaine littéraire, n° 560, août 1990.

[21Le Monde, 24 novembre 1989.

[22 Philippe Bernard, « Harkis : au nom des pères », Le Monde, 9 juillet 1991.

[23Kader Kettou, entretien pour Les Années algériennes.

[24L’assassinat d’Ali Mécili, l’un des fondateurs du Front des forces socialistes avec Hocine Ait Ahmed, fut le résultat d’un « contrat » passé entre la Sécurité militaire d’Alger et deux truands, Amellou et « Sami ». Amellou, auteur présumé du meurtre, fut arrêté par la police française et… expulsé en direction d’Alger le 14 juin 1987. Pour le détail de cette histoire, voir Hocine Aït Ahmed, L’Affaire Mécili, La Découverte, Paris, 1989.

[25Pierre Vidal-Naquet, « L’Honneur et l’intérêt de la France », Le Monde, 5 mai 1990.