Histoire coloniale et postcoloniale

Réflexions sur la « blanchitude »,
par Alain Ruscio

publié le 15 juin 2020 (modifié le 17 juin 2020)

Blanc, couleur de l’empire

par Alain Ruscio

Texte paru dans le livre dirigé par Sylvie Laurent et Thierry Leclère, De quelle couleur sont les Blancs ? Des « petits Blancs » des colonies au « racisme anti-Blancs », publié à La Découverte en 2013. Actuellement épuisé en version imprimée, ce livre est disponible en version numérique sur Cairn.info.

La présentation du livre par l’éditeur



« Blanchitude » est un néologisme dont on peut s’étonner qu’il n’ait pas eu un destin au moins comparable à celui de son antonyme, « négritude », cher à Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire et Léon-Gontran Damas (pourquoi diable oublie-t-on d’ailleurs toujours ce troisième grand écrivain ?). Et pourtant, « blanchitude » est un mot lui aussi chargé de signification, mais pour des raisons évidemment opposées. Le premier usage par nous avons retrouvé date de 1964. Cette année-là, la revue L’Esprit public, née au sein de la mouvance OAS, et qui se maintint dans les eaux de l’extrême droite quelques années après la fin de la guerre d’Algérie, annonça fièrement la naissance d’une Association pour le développement de la blanchitude, qui se donnait comme objectif « la promotion de la race blanche, injustement décriée et opprimée de toutes parts ». Vieille tactique. Cet usage se voulait une réponse, naturelle en quelque sorte, à la négritude. Le parallèle est cependant fallacieux car le concept de négritude avait été une réaction d’opprimés, retournant une thématique infamante pour en faire une fierté. Il n’a jamais été méprisant vis-à-vis des autres composantes de la communauté humaine, sauf chez certains extrémistes extrêmement minoritaires. Celui de blanchitude, qui se présente volontiers comme une défense, est en fait une attaque masquant, d’ailleurs maladroitement, la volonté de maintenir une domination séculaire. Même si le mot n’était pas utilisé à l’ère esclavagiste, puis lors de la domination coloniale, la blanchitude a en permanence sous-tendu, tout à la fois l’effort de conquête, puis de domination, des Blancs sur les autres « races », et la justification de cette politique.

La fierté d’être blanc

A-t-on suffisamment remarqué combien les expressions de la langue française qui font référence à la blancheur sont chargées de positivité ? « Avoir carte blanche », c’est agir en toute liberté, en fonction des critères par soi choisis… « Montrer patte blanche », c’est prouver que l’on est un interlocuteur digne de confiance… « Marquer une journée d’une pierre blanche », c’est avoir connu un grand bonheur, un événement exceptionnel… « Manger son pain blanc en premier », c’est commencer un moment de sa vie par un événement heureux… De là à affirmer que la blancheur de la peau a une signification valorisante parce qu’une puissance dépassant les hommes — la Nature ? la Providence ? — la leur a envoyée, il n’y a qu’un pas : « La nature, aussi parfaite qu’elle peut l’être, a fait les hommes blancs », écrit fièrement Buffon [Buffon, 1853].

Sans doute faudrait-il chercher dans les tréfonds de l’imaginaire de l’homme d’Occident les racines de cette assimilation Blanc = félicité, bonheur, réussite, et donc (tout ne serait-il pas dans ce donc ?) supériorité. « L’Européen, appelé par les hautes destinées à l’empire du monde qu’il sait éclairer de son intelligence et dompter par sa valeur, est l’homme par excellence, et la tête du genre humain », prétend Julien Joseph Virey [Virey, 1824]. Que l’on regarde la date de cette publication : 1801. L’expédition d’Égypte, la première de l’histoire de la colonisation française de type moderne, est encore dans tous les esprits. Une autre, en Algérie, commence à se dessiner. Ce siècle, le XIXe, commence donc sous le signe de l’expansion coloniale. Aux commandes : les Blancs. Sous le joug, tous les autres : les Noirs, les Jaunes, les Olivâtres, les Rouges, les Bruns, les Bronzés, les Cuivrés, les Basanés. En ce domaine, le vocabulaire racial fut imaginatif… Et l’immense majorité des uns et des autres — les premiers par morgue, les autres par excès de pessimisme — crurent bien, un temps, cette situation coloniale éternelle [Balandier, 1951].

Il serait fastidieux de relever toutes les affirmations de cette période de bonne conscience quasi généralisée. On peut dire que la grande majorité des beaux esprits — même parmi ceux qui, par ailleurs, se réclamaient des valeurs républicaines, humanistes — considéraient que la race blanche, pourvue des attributs incontestables de la civilisation (mot utilisé par eux uniquement au singulier), était, par nature, par mission, par devoir, destinée à dominer les autres groupes humains. Pour Arthur de Gobineau, car il faut toujours en cette matière commencer par lui, « toute civilisation découle de la race blanche, aucune ne peut exister sans le concours de cette race » [de Gobineau, 1853-1855]. Théophile Gautier, qui fut un temps un critique de théâtre renommé et redouté, fait ici une digression, à propos d’une pièce qui représentait des acteurs grimés en Noirs : « Dieu […] a teint de couleurs graduées les différentes races, selon leur valeur d’intelligence, depuis le blanc mat jusqu’au noir d’ébène ; les cerveaux obscurs font les peaux sombres. Les nuances iront toujours s’éclaircissant, et l’on peut prédire hardiment que dans quelques milliers d’années, il n’y aura plus de nègres, même au cœur de l’Afrique » [Gautier, 1845]. Un siècle plus tard, André Siegfried, l’un des intellectuels les plus influents de son temps, membre de l’Académie française, professeur au Collège de France, éditorialiste régulier du Figaro, écrivait : « La civilisation occidentale, si elle est le résultat d’un milieu, est aussi l’œuvre d’une race. Ce sont les Blancs, et eux seuls, qui ont fait l’Occident. La distance qui les sépare des Noirs, des Rouges est immense, et si les Jaunes sont capables d’une efficacité comparable, ils souffrent techniquement d’un retard de trois siècles ; dans ces conditions, notre civilisation comporte un domaine géographique, avec des limites, qu’on se sent curieux de préciser » [Siegfried,1950a].

Mais, puisque sur les pentes de l’affirmation de la hiérarchie entre les catégories d’hommes, on ne peut jamais vraiment s’arrêter, il fut des idéologues qui introduisirent encore une nuance. La « race blanche » possédait tous les attributs de la beauté, de l’intelligence, de la puissance ? Certes. Mais, pour paraphraser une boutade célèbre, il y avait des Blancs plus blancs que d’autres… et les Français, quasi par essence, étaient les meilleurs parmi les meilleurs. « La race française est, de toutes les colonisatrices,
à la fois la plus généreuse et la moins autoritaire et, avec des façades de despotisme administratif, elle respecte bien davantage l’indépendance et l’originalité des races », écrivaient en 1900 deux cousins natifs du monde colon de La Réunion, Georges Athénas et Aimé Merlo, qui signaient d’un pseudonyme unique, Marius-Ary Leblond
[Leblond, 1900].

La Race française, c’est d’ailleurs le titre sans ambiguïté d’un essai rédigé par le Dr René Martial [Martial, 1935] qui faisait suite à un autre essai très isolationniste sur l’immigration [Martial, 1931], et qui fut couronné par l’Institut de France. Le professeur sera par la suite l’un des « penseurs » majeurs de la France vichyste, titulaire notamment d’une chaire de « défense de la race » à l’Académie de médecine, membre de la Commission d’études des questions raciales de Darquier de Pellepoix.

À la même époque paraissait un ouvrage de Jean Giraudoux. On sait que le délicat auteur dramatique, le pacifiste de La guerre de Troie n’aura pas lieu, le polémiste de La Folle de Chaillot, fit une carrière diplomatique et se frotta à la politique. Mais on a un peu oublié de quelle manière. En 1937, il signait donc cet essai, ce pamphlet intitulé Pleins Pouvoirs [Giraudoux, 1937]. Après de délicates formules (« Notre terre est devenue terre d’invasion. […] L’Arabe pullule à Grenelle et à Pantin […] »), il y théorisait une sorte de « racisme à la française » : « Dans l’équipe toujours remarquable des hommes d’État qui prétendent à la conduite de la France, le seul qui sera compris, celui auquel il conviendra de tresser plus tard des couronnes aussi belles qu’au ministre de la Paix, sera le ministre de la Race. […] Le pays ne sera sauvé que provisoirement par les seules frontières armées ; il ne peut l’être définitivement que par la race française, et nous sommes pleinement d’accord avec Hitler pour proclamer qu’une politique n’atteint sa forme supérieure que si elle est raciale, car c’était aussi la pensée de Colbert ou de Richelieu. » En 1937, Giraudoux approuvait donc le chancelier Hitler. Consolation : il préconisait que la France pose le problème « différemment » de l’Allemagne. Nommé par la IIIe République finissante (juillet 1939) commissaire général à l’information, il n’aura pas le temps de mettre en œuvre ses idées.

Gobineau, en 1855, au moment du déferlement des conquêtes coloniales. Martial, en 1935, à l’apogée du système. Siegfried, en 1950, alors que le reflux est pourtant largement entamé… Et toujours les mêmes mots-drapeaux : civilisation, race. Les mêmes certitudes. Une même force de l’évidence. Ces opinons furent un temps partagées par l’immense majorité de leurs contemporains, en tout cas par les Blancs. Et on sait depuis longtemps que la gauche française, au nom de ses valeurs républicaines, laïques, émancipatrices, a puissamment contribué à la construction du corpus idéologique colonial. Selon un ouvrage récent, le socialisme de la première moitié du XIXe siècle a joué un « rôle majeur » dans l’édification de la « belle utopie » de l’Algérie française [Marçot, 2012a et 2012b]. Et rien ne serait plus anachronique, à propos du fameux débat Ferry/Clemenceau sur la politique coloniale, à la Chambre des députés en 1885, que de faire de Jules Ferry un homme de droite, car théoricien des « races inférieures », et de Georges Clemenceau, un pourfendeur de ces thématiques, un homme de gauche [1]. « L’Europe est habitée par des hommes de race blanche, qui sont les plus avancés en civilisation : Français, Anglais, Allemands, etc. », affirmait en 1888 un manuel scolaire à destination des écoles primaires. L’un des deux auteurs de ce manuel est Charles Richet, couronné par le prix Nobel de médecine en 1913. L’autre, Joseph Reinach, était membre fondateur de la Ligue des droits de l’homme et dreyfusard militant dès les premiers jours de l’Affaire Dreyfus. Rien n’est simple, en histoire des idées, dès qu’il est question de races…

Lorsqu’on a en tête cet état d’esprit des penseurs du temps, on imagine ce qu’il pouvait entraîner comme comportements chez les « petits Blancs », ces gens de condition modeste, parfois arrivés dans les colonies en situation d’échec social. « Des hommes sans existence, qui fuyaient quelquefois l’Europe pour des crimes et qui, grâce à leur épiderme blanc, étaient étonnés de retrouver sous le ciel des Antilles la considération qu’ils ne méritaient plus. La qualification générique de “petits Blancs” désignait tous ces individus », écrivait en 1819 le baron Pamphile de Lacroix, observant la société de Saint-Domingue [de Lacroix, 1819]. Un siècle et demi plus tard, la même constatation, sous la plume de Jean Guéhenno, en Afrique subsaharienne cette fois : « Le petit Blanc est pire sans doute que le grand Blanc. Sa prétention est à la mesure de son inculture. Sa blancheur lui est d’autant plus précieuse qu’il n’a vraiment aucun autre titre au commandement » [Guéhenno, 1954]. Pour Pierre Mille, l’une des grandes plumes du Parti colonial, les Blancs « se considèrent comme tous égaux et tous aristocrates, la couleur de leur peau étant ici le plus sûr, le moins contestable des titres de noblesse : la vraie noblesse, celle qui donne droit à des privilèges » [Mille, 1909]. Aristocratie, noblesse : les grands mots sont lâchés. L’opposition entre peaux blanches et peaux de couleur fait irrésistiblement penser à la distinction entre sang bleu et sang rouge, sous l’Ancien Régime.

Cette couleur, le blanc, est devenue le signe de ralliement de tous les coloniaux. « Dès qu’ils arrivaient, écrivait avec ironie Marguerite Duras, qui connaissait bien ce monde, ils [les Blancs] apprenaient à se baigner tous les jours, comme on fait des petits enfants ; et à s’habiller de l’uniforme colonial, du costume blanc, couleur d’immunité et d’innocence » [Duras, 1950]. Et que dire, alors, du casque, qui fit écrire tant de sottises — si on ne le portait pas, on risquait la mort foudroyante… —, ce casque forcément blanc, au point de devenir un symbole, aujourd’hui encore, de cette domination [Dorgelès, 1941] ? Pour les plus confiants, ou peut-être les plus naïfs, du monde des dominants, cette hégémonie de la race blanche était vouée à l’éternité. Toute l’histoire humaine, depuis les temps les plus reculés, l’avait préparée. Le XIXe et le début du XXe siècle l’avaient consacrée. Pourquoi, dès lors, les choses changeraient-elles ?

L’inquiétude d’être blanc

Mais derrière les fières certitudes avançaient, dès l’origine de l’expansion, les inquiétudes, les angoisses même : et si l’homme blanc avait planté le décor d’une intrigue dans laquelle il serait, à terme, la principale victime ? Car si la Nature ou, une fois encore, la Providence avaient pourvu la race blanche de tous les attributs de la puissance, si elles lui avaient permis de dominer le monde, elles lui avaient aussi, comme prises d’un ultime remords, ôté… le nombre.

Chaque Blanc, sous les tropiques, était fatalement, immensément, dramatiquement, minoritaire. Comme l’aristocrate d’antan. Aussi la phobie de l’encerclement était-elle partie intégrante du vécu de ces privilégiés, ceux de l’Ancien Régime et ceux de la situation coloniale. Dans les premiers temps de la colonisation de l’Algérie, les villages étaient militarisés. Dans L’Afrique (le « Journal de la colonisation française, fondé à Paris par les colons de l’Algérie »), on peut lire cette description d’un village de colons, à Fondouk : « Bien que les circonstances actuelles ne permettent pas de supposer aucun acte d’hostilité sérieuse de la part des indigènes, le nouveau village aura avant deux mois son mur d’enceinte flanqué de quatre tourelles. Ce sont de ces précautions que l’on doit désirer de voir inutiles, mais qu’il est toujours raisonnable de prendre, ne fût-ce que pour fortifier le moral des colons » [L’Afrique, 1845]. Toute l’histoire de la cohabitation entre dominants et dominés, à l’époque coloniale, est résumée dans cette sensation d’être épiés, guettés, fragilisés. En un mot, encerclés. « Les Européens d’Algérie ont tous plus ou moins une mentalité d’assiégés », analyse Gilbert Meynier dans une thèse majeure [Meynier, 1981]. En Algérie, le rapport démographique variait entre un à cinq et un à dix. En Indochine, c’était plus flagrant encore : deux Européens pour mille « indigènes » [2]. D’où l’angoissante question : et s’ils se révoltaient ? Lorsque les « indigènes » en question passèrent effectivement à l’action, le recours à la force fut le plus souvent disproportionné. Pour chaque mort français, dix, cent cadavres d’insurgés, comme lors des révoltes de Kanaky en 1878, du Rif en 1924-1926, du Nord et du Centre Vietnam en 1930, de Sétif et Guelma en 1945, de Madagascar en 1947, et dans tant de lieux encore.

Le 13 juin, place de la République, à Paris, des habitants déchirent la banderole déployée par des suprémacistes blancs « identitaires » lors d’un rassemblement antiraciste (AFP)

L’image des hordes barbares submergeant un Occident, certes supérieur en intelligence et en technologie, mais démographiquement distancé, hante les écrits de l’époque coloniale. Émile Faguet, écrivain et essayiste populaire, qui entrera à l’Académie française en 1900, constate, effaré : « Les races de couleur ont la puissance prolifique. Les Chinois, étouffés dans leur immense empire, sont quatre cents millions. On calcule que, dans soixante ans, pas plus, les collégiens qui passent leur baccalauréat en ce moment verront cela, ils seront huit cents millions » [Faguet, 1895].

Entre 1894 et 1905, en Asie, un monde a basculé. En 1894-1895, Japonais et Chinois s’affrontèrent. En 1900, les Boxers assiégèrent les légations européennes à Pékin. Cinq ans plus tard, la victoire japonaise sur la Russie tsariste sonna comme un coup de tonnerre : ainsi, une « race de couleur » pouvait vaincre la race blanche. Au lendemain de la guerre sino-japonaise, Émile Faguet concluait : « On voit maintenant très net les résultats de la civilisation des quatre derniers siècles, de l’expansion de la race blanche. La race blanche conquiert le monde, et, d’abord, elle en profite pour elle, elle l’exploite comme une grande ferme. Puis, pour mieux l’exploiter, elle y fait des chemins et des routes par eau, par terre, par montagnes, par fleuves, par mer, par déserts. De cette façon, elle l’ouvre non seulement à elle-même, mais aux autres habitants de la planète. Ceux-ci se répandent partout où la race blanche s’est répandue elle-même, habitent avec elle les pays, autrefois déserts, découverts par elle, et reviennent avec elle aux pays d’où, d’abord, elle les avait refoulés. »

En 1895, date de la fin de la guerre sino-japonaise, Camille Mauclair publiait un Orient vierge. Roman épique de l’an 2000, roman à thèse qui s’achève par l’exigence d’une « levée unanime de l’Europe confédérée au devant du péril jaune ! » [Mauclair, 1895]. Deux ans plus tard, le sociologue Jacques Novicow reprenait son article paru dans la Revue Internationale de Sociologie et publiait sous forme de plaquette Le Péril jaune. En 1901, Edmond Théry signait lui aussi un Péril jaune. Mais le record de médiocrité et de racisme appartient au commandant Driant qui, sous le pseudonyme de Danrit, signait en 1909 L’Invasion jaune. Le livre, qui rencontra immédiatement un immense succès, s’achève sur la vision de cavaliers barbares descendant les Champs-Élysées avec des têtes blanches plantées sur des piques. Partout en Europe, la peur du péril jaune était présente : Bismarck avouait sa crainte de voir un jour « les Jaunes faire boire leurs chameaux dans le Rhin », et l’écrivain anglais Sax Rohmer créa en 1913 le personnage du Docteur Fu Manchu, un premier roman au succès si fracassant qu’il sera suivi d’une quinzaine d’autres.

Dès qu’un conflit opposant (ou, en tout cas, incluant) Blancs et hommes de couleur apparaissait, le prisme de la lutte des races était souvent le premier utilisé. Un demi-siècle après Émile Faguet, durant la guerre d’Indochine, André Siegfried, déjà cité, donna son interprétation des premiers revers français : « Ce qui est en cause, ce n’est pas tant le statut colonial lui-même que le destin dans le monde de la race blanche, et avec elle de la civilisation occidentale dont elle est le garant, le seul garant » [Siegfried, 1950b]. Siegfried, au moins, avait l’excuse d’avoir le nez collé sur l’actualité. On n’en dira pas autant d’un général en retraite, déplorant, pour le trentième anniversaire de la chute de Dien Bien Phu : « C’est la race blanche qui a perdu » [Bigeard, 1984].

La normalité d’être blanc

Le préjugé de couleur, certes largement majoritaire des siècles durant, a toutefois été contesté. De tout temps, des intellectuels, des politiques, des hommes de terrain ont bataillé contre les théories officielles. La thèse qui affirme qu’après tout le racisme fut l’apanage de tous et que le condamner aujourd’hui est un exercice vain et anachronique ne tient pas. La simple existence de textes antiracistes est la preuve qu’il était possible de ne pas succomber à l’air du temps. Lorsque le plus célèbre anthropologue français du XIXe siècle, Paul Broca, et ses disciples tentèrent d’établir un soubassement scientifique au racisme, rares furent les chercheurs à contester ces thèses, mais Jean Louis Armand de Quatrefages fut de ceux-là (ce qui ne l’empêcha pas d’écrire des lignes violemment racistes à d’autres occasions) : « En fait, la supériorité entre groupes humains s’accuse essentiellement par le développement intellectuel et social ; elle passe de l’un à l’autre. Tous les Européens étaient de vrais sauvages quand déjà les Chinois et les Égyptiens étaient civilisés. Si ces derniers avaient jugé nos ancêtres comme nous jugeons trop souvent les races étrangères, ils auraient trouvé chez eux bien des signes d’infériorité, à commencer par ce teint blanc dont nous sommes si fiers et qu’ils auraient pu regarder comme accusant un étiolement irrémédiable » [de Quatrefages, 1877].

Au début du siècle suivant, un savant plutôt anticonformiste, Jean Finot (parfois appelé Louis-Jean Finot), s’est attaqué à son tour aux idées reçues dans Le Préjugé de races (c’est le titre de son ouvrage, qui aura plusieurs rééditions) : « La science de l’inégalité est par excellence une science des Blancs. Ce sont eux qui l’ont inventée, lancée, soutenue, nourrie et propagée, grâce à leurs observations et à leurs déductions. Se considérant au-dessus des hommes d’autres couleurs, ils ont érigé en qualités supérieures tous les traits qui leur étaient propres, en commençant par la blancheur de leur peau et la souplesse de leurs cheveux. Mais rien ne prouve que leurs traits si vantés soient des traits de supériorité réelle » [Finot, 1905]. Ces plaidoyers, et bien d’autres encore, amènent à une réflexion qui devrait être d’évidence (mais qui, des siècles durant, ne le fut pas) : même en nous replaçant dans le contexte de l’époque, aucune démonstration recevable ne pouvait classer une race, la blanche, en tête de l’humanité. Mais il y a encore bien du chemin à parcourir avant que cette idée, désormais acceptée par ceux qui ont réfléchi et travaillé sur la question, devienne le bien commun de tous les hommes.

Références bibliographiques


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[1Tout comme fut anachronique la référence à ce même Clemenceau dans le discours du président Hollande, lors de son voyage à Alger, en décembre 2012.

[235 000 Européens sur plus de 20 millions d’habitants au recensement de 1926 ; voir [Klein, 2012].