Histoire coloniale et postcoloniale

Une biographie de l’intellectuel anticolonialiste Pierre Vidal-Naquet

publié le 17 janvier 2020 (modifié le 16 février 2020)

Présentation de l’éditeur

Pierre Vidal-Naquet, une vie

par Francois Dosse [1]

Pierre Vidal-Naquet aura été l’un des plus grands historiens français contemporains. Entré en histoire avec la guerre d’Algérie, il n’aura cessé ensuite d’être vigilant, aux antipodes des gesticulations médiatiques auxquelles est aujourd’hui trop souvent identifiée la figure de l’intellectuel.

Pierre Vidal-Naquet a été cet enfant qui en mai 1944, à l’âge de quatorze ans, a vu disparaître à jamais ses parents, déportés par la Gestapo vers Auschwitz. Il lui a fallu une force vitale exceptionnelle pour transformer cette rupture existentielle en pulsion d’engagement, ancrée chez lui jusqu’à sa disparition en 2006. Animé d’un souci constant de défense de la justice et de la vérité contre les mensonges d’État, il aura été le dernier grand intellectuel dreyfusard du XXe siècle. Incarnant un certain mode d’intervention dans la Cité, il a d’abord cherché à faire la lumière sur la disparition de Maurice Audin en 1957, s’insurgeant avec rigueur contre l’usage de la torture en Algérie – prélude à tant d’engagements ultérieurs. Mais il fut tout autant un grand savant, s’affirmant comme l’un des éminents représentants de l’école d’anthropologie historique qui, avec Jean-Pierre Vernant et Marcel Detienne notamment, a renouvelé le regard sur la Grèce antique.

C’est ce parcours hors norme que restitue ici au plus près François Dosse, en mobilisant une documentation considérable et des dizaines de témoignages originaux, souvent émouvants, toujours instructifs. Au fil de cette traversée du second XXe siècle, on découvrira les multiples facettes d’un intellectuel attachant, parfois lunatique, toujours passionné. Il s’est notamment engagé contre l’émergence du négationnisme, pourfendant les arguments de ceux qu’il appelait les « assassins de la mémoire ». Taraudé par son identité d’intellectuel français et juif, soucieux à la fois de l’existence d’Israël et condamnant sa politique au nom d’une conscience diasporique, il a vécu sa judéité comme un conflit intérieur.

Sa vigilance nous manque. Revivre son parcours dans cette biographie est une leçon de vie pour le présent.



Pierre Vidal-Naquet, un historien engagé

par Gilles Manceron

Article publié dans l’Humanité, le 16 janvier 2020. Source.

Dans cette somme richement documentée, François Dosse restitue le parcours fécond de ce grand intellectuel critique, esprit libre du XXe siècle.

Il manquait une biographie de cet historien qui a été une conscience morale face aux grands enjeux du XXe siècle. L’épreuve fondatrice, à l’âge de 14 ans, alors qu’il était lycéen à Marseille, est celle de l’arrestation de ses parents résistants. Il apprendra qu’ils ont été gazés comme juifs à Auschwitz. Les tortures subies par son père, la mort de sa mère ont ancré en lui un sentiment durable de refus de l’injustice. Écho probable, alors qu’il avait choisi des études d’histoire sur l’Antiquité grecque et enseignait, à 25 ans, à l’université de Caen, quand il a lu l’appel au secours d’une jeune enseignante d’Alger, Josette Audin, à la suite de l’enlèvement, en juin 1957, de son mari, Maurice, par des parachutistes, suivi de sa disparition immédiatement interprétée par elle comme un meurtre, il s’est engagé dans le combat contre ce crime et tous ceux de l’armée française en Algérie. Principal animateur du Comité Audin, son premier livre, en 1958, l’Affaire Audin, a mis sa rigueur d’historien au service de la dénonciation des mensonges. Il poursuivra son engagement jusqu’à la fin du conflit, puis a documenté dans ses travaux la pratique de la torture. En 2000, il a été l’un des signataires de l’Appel des douze publié dans l’Humanité pour la reconnaissance de ce crime.

François Dosse détaille les « trois piliers sur lesquels il a déployé ses recherches et ses ouvrages : la question algérienne, la judéité et les questions proche-orientales – notamment la politique israélienne –, et bien sûr l’histoire antique grecque ».

Il dira : « L’histoire était pour moi, athée, le seul substitut possible à la religion. » Faisant sienne la conception d’Henri-Irénée Marrou, spécialiste d’histoire romaine avec qui il a préparé l’agrégation et auteur, en 1955, d’un article, « France, ma patrie », dénonçant la torture par l’armée française comparée aux crimes de la Gestapo : « Le travail historique n’est pas l’évocation d’un passé mort, mais une expérience vivante dans laquelle l’historien engage la vocation de sa propre destinée. » Il a eu de l’histoire une approche globale, à la fois érudite et généraliste, ne la séparant pas de la mémoire. Spécialiste de la Grèce ancienne, il a refusé le « bavardage insipide sur l’humanisme gréco-romain », l’a étudiée, pour reprendre une formule de Michel Vovelle, « de la cave au grenier », de l’économie jusqu’aux représentations, en passant par le politique. Il ne s’est jamais enfermé dans sa période de prédilection. L’un de ses premiers travaux portait sur l’élection de Jaurès comme député de Carmaux en 1893, il écrira sur la Monarchie absolutiste et l’histoire, sur comment le siècle des Lumières a vu la démocratie grecque. Il se lancera dans un combat résolu contre les négationnistes du génocide des juifs durant la Seconde Guerre mondiale.

Intellectuel juif, il a toujours été sensible au sort des Palestiniens

Attaché à son identité d’intellectuel juif, il a toujours été sensible au sort des Palestiniens. Il avait pour référence l’affaire Dreyfus et l’engagement universaliste des dreyfusards. En 1967, à l’approche de la guerre des Six-Jours, il a craint pour l’existence d’Israël, mais, à son issue, il a appelé à l’évacuation de tous les territoires palestiniens. En 2001, quand Arafat s’est retrouvé enfermé à Ramallah, il a créé avec Madeleine Rebérioux le collectif Trop, c’est trop !. Le dernier texte qu’il a signé protestait, en juillet 2006, contre l’offensive d’Israël sur Gaza.

Il refusait la logique de la guerre froide. Il s’est intéressé à la lecture marxiste de Brecht, en 1948, d’Antigone, de Sophocle, sa mise en scène suggérant des citoyens de pays de l’Est condamnés par un pouvoir communiste devant un chœur impuissant. Jamais membre du PCF, son rapport à ses adhérents mérite qu’on s’y arrête. Jeune professeur au lycée d’Orléans en 1955, il circulait parmi ses élèves l’idée qu’il était « un communiste staliniste convaincu ». Plus tard, au Comité Audin, il a travaillé étroitement avec des militants communistes, à commencer par Madeleine Rebérioux qui restera une amie proche et, même exclue du PCF en 1969, se définira comme « communiste non repentante ».

Proche de militants communistes mais jamais membre du PCF

À un chercheur qui se présentait comme bolchevique, il a dit qu’il était menchevique et ils se sont tout de suite entendus. Mais a eu une vraie défiance pour d’autres qui étaient des militants zélés puis ont pris des directions pires à ses yeux. Annie Kriegel, alors Annie Besse, responsable des intellectuels au PCF, « une des porte-parole les plus discutables du dogmatisme stalinien » (organisatrice de l’exclusion d’Edgar Morin), devenue en 1965 éditorialiste au Figaro : « Il ne suffit pas de changer de trottoir pour changer de métier. » Ou Roger Garaudy, longtemps membre du bureau politique, qui publiera en 1995 un livre antisémite : « Pour oser soutenir une thèse sur “la liberté à l’université de Moscou sous Staline”, il faut quand même en avoir une sacrée dose ! En fait, Garaudy ne travaille pas, n’a jamais travaillé. »

Indépendant d’esprit, Vidal-Naquet frappe par la fécondité de son œuvre et la fermeté de ses engagements, par sa capacité à exercer ensuite à leur égard une analyse critique. Ce livre nous restitue un esprit libre, de ceux dont on ressent cruellement le besoin.

Gilles Manceron,
historien.


Précision


A la place du second intertitre de l’article publié — « Dans la mouvance communiste mais jamais membre du PCF » — nous avons, avec l’accord de l’auteur, préféré écrire sur ce site : « Proche de militants communistes mais jamais membre du PCF ». Les titres et intertitres sont de la responsabilité de la rédaction et celle de l’Humanité a fait son travail avec rigueur lors de la publication de cet article. Mais la formule « Dans la mouvance communiste » a fait débat au sein de la rédaction de notre site. Nous avons pensé qu’elle convenait mal à un intellectuel qui, avec d’autres comme Claude Lefort ou Cornelius Castoriadis, n’ont pas ménagé leurs critiques contre les atteintes aux libertés dans les régimes communistes soviétique et européens. En revanche, comme le souligne l’article reproduit, Pierre Vidal-Naquet a toujours été proche de militants communistes comme l’ancien résistant Jean-Pierre Vernant resté membre du PCF jusqu’en 1969, ou Madeleine Rebérioux, longtemps membre de ce parti et demeurée attachée aux aspirations sociales qu’il incarnait.

C’est avec les universitaires communistes Michel Crouzet (professeur de littérature) et Luc Montagnier (futur découvreur du VIH), et aussi le mathématicien Laurent Schwartz qui venait du trotskisme, que Pierre Vidal-Naquet a fondé, en 1958, le Comité Maurice Audin. Après la fin de la guerre d’Algérie, il a été membre quelque temps du PSU, puis durant plusieurs années du comité central de la LDH — dont il s’est écarté notamment car, au lendemain de la Guerre des Six-Jours, elle ne défendait pas suffisamment à ses yeux les droits des Palestiniens. Au fil de tous les conflits du XXe siècle, il a eu ses propres engagements, ceux d’un esprit libre et indépendant.

La rédaction de histoirecoloniale.net



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[1Pierre Vidal-Naquet, une vie, de François Dosse, La Découverte, 672 pages, 25 €.