Histoire coloniale et postcoloniale

Un souvenir d’enfance de Dieudonné

publié le 23 avril 2005 (modifié le 22 décembre 2019)

Dans la vie d’une communauté comme dans celle d’un individu, les images, les paroles, les situations humiliantes ne s’effacent pas d’elles-mêmes. Au fil du temps elles s’inscrivent dans les mémoires collectives, se transmettent de génération en génération... et les blessures qui ne sont pas soignées à temps s’infectent à n’en plus finir.

L’image initiale du tirailleur sénégalais date de 1915 :

A cette époque, on pouvait aussi trouver ce livre [1] dans les écoles :

Extrait page 29 :

1. Tous les hommes descendent d’Adam et Ève ; cependant ils sont loin de se ressembler : leur peau n’a pas la même couleur, et la forme du visage est différente. C’est d’après la couleur de la peau qu’on a donné un nom aux trois principales races d’hommes : la race blanche, la race jaune et la race noire.

2. La race blanche, dont nous faisons partie, a la peau blanche, la barbe et la chevelure généralement abondantes, frisées ou ondulées. C’est la race la plus intelligente ; elle a fourni beaucoup de savants auxquels on doit les grandes inventions : l’imprimerie, le télégraphe, les chemins de fer, les bateaux à vapeur, les avions. Elle peuple l’Europe, l’Amérique, l’Ouest de l’Asie et le Nord de l’Afrique.

3. La race jaune comprend les hommes dont la peau est jaunâtre. Ils ont la face aplatie, les yeux relevés vers les tempes et la barbe rare. Ils sont tenaces au travail et très patients. Leurs costumes et leurs habitations ne ressemblent pas aux nôtres. La race jaune peuple le Centre et l’Est de l’Asie.

4. La race noire, ou nègre, est ainsi nommée parce que les individus qui la composent ont la peau noirâtre. Ils ont les pommettes des joues saillantes, les lèvres épaisses, la barbe rare et les cheveux crépus et laineux. Ils sont généralement moins intelligents et moins industrieux que les hommes des autres races. Comme ils vivent dans des pays chauds ils portent peu de vêtements. Des huttes leur servent d’habitation. La race noire peuple le Centre et le Sud de l’Afrique ; Elle peuple aussi une partie de l’Océanie et de l’Amérique.

Une fois rentrés chez eux, les enfants de l’époque (enfin, ceux qui disposaient de livres !) pouvaient s’adonner à la lecture-loisir, en ouvrant par exemple ce roman [2] :

Extrait du chapitre VII :


- Dis-moi, Marguerite, interrogea Bernard, est-il vrai que tu as amené avec toi une négresse ?
- Mais oui ; vous ne l’avez pas encore aperçue ma bonne Thalie ; je vais vous la montrer.
- Tu l’aimes, ta négresse ? Tu la laisses t’approcher ? Moi j’en aurais peur, déclare Nicole.
- Elle n’est pourtant pas méchante, elle est même très douce. Et pourquoi as-tu peur d’une négresse ?
- Je ne sais pas. Mais leur figure noire, leurs yeux qui paraissent tout blancs et leurs grosses lèvres rouges, tout cela m’effraye un peu, avoue la petite, et je ne voudrais pas qu’elle me touchât. (...) Mais je ne suis pas seule à avoir peur des nègres : cousine Clotilde et notre vieille Philomène disent également qu’elles ne peuvent s’en approcher.
- Je vous assure que vous vous habituerez à la figure de Thalie, et vous finirez même par l’aimer aussi ; elle est si bonne, si complaisante. Elle fait tout ce que je veux !
- Je suis certain alors que Nicole aura peur aussi de Kaki et de Tokio, dit Gilbert.
- Kaki ? Tokio ? Qu’est-ce que c’est ? interroge curieusement Bernard.
- C’est un jeune chien et un petit singe que nous avons amenés ; ils sont très malins et très amusants, et nous faisons de vraies parties ensemble.
- Jamais je ne jouerai avec un singe, je n’oserais pas, avoue Nicole.
- Tu as donc peur de tout ?
- Non, mais je n’aime pas beaucoup les bêtes.

Mais tout ça, c’était dans les livres. Dans la vie réelle, on allait le dimanche visiter les zoos humains [3]...

C’est toute cette contextualité que porte avec elle l’image du tirailleur sénégalais bananiaisé... Ce qui devrait empêcher qu’aujourd’hui, même quelques quatre-vingt dix ans plus tard, on puisse mettre en scène son descendant, comme si, par le simple fait qu’on soit en 2005, tout ceci s’était magiquement effacé, tout ceci n’avait jamais existé.

Thierry Lenain

[1La géographie par l’image et la carte, pour la section préparatoire et les classes enfantines, publié par la Librairie Générale vers 1915.

[2Le château de grand’mère... de Mlle G. du Planty, vignettes sur bois de Éd. Zie, Bibliothèque rose illustrée, Hachette et Cie, 1913.

[3Photo de couverture
du n°2 de L’Ethnographie,
Villages noirs, zoos humains, Nantes 1904, éd. L’Entretemps.