Histoire coloniale et postcoloniale

Un éditorial d’Edwy Plenel : cette loi déshonore la République

publié le 22 avril 2005 (modifié le 3 octobre 2019)

En Amérique, Alexis de Tocqueville (1805-1859) pensait la démocratie. En France, le même inventait la colonisation. Qui veut remonter aux sources de la pensée libérale, prolonger la confrontation de deux révolutions universalistes et, ce faisant, approfondir le dialogue entre les Etats-Unis et la France ne pourra s’empêcher de revisiter les chemins empruntés outre-Atlantique par cette haute figure intellectuelle. Mais qui veut réfléchir à la vérité de l’entreprise coloniale, à sa logique de conquêtes destructrices et de franches injustices devra aussi relire le Tocqueville d’après l’Amérique, parlementaire respecté et académicien titré faisant de la colonisation de l’Algérie « une question de salut public et d’honneur national ».

1841 : « Je crois de la plus haute importance de ne laisser subsister ou s’élever aucune ville dans les domaines d’Abd El-Kader [et de] détruire tout ce qui ressemble à une agrégation permanente de population. » 1847 : « J’ai souvent entendu des hommes que je respecte, mais que je n’approuve pas, trouver mauvais qu’on brûlât les moissons, qu’on vidât les silos et enfin qu’on s’emparât des hommes sans armes, des femmes et des enfants. Ce sont là, suivant moi, des nécessités fâcheuses, mais auxquelles tout peuple qui voudra faire la guerre aux Arabes sera obligé de se soumettre. » Dénichées en ouverture du récent travail d’Olivier Le Cour Grandmaison sur la guerre et l’Etat colonial (Coloniser Exterminer, Fayard, 22€), ces citations nous rappellent qu’en se projetant sur le monde avec un étendard tissé de bonne conscience et de fière supériorité, la France eut la démocratie sélective, la liberté oublieuse et la justice inégale.

LA BRUTALISATION COLONIALE

La colonisation, ce ne fut certes pas que cela. Elle eut ses contradictions, ses résistances, ses ambiguïtés, voire ses générosités. Tous ses acteurs ne furent pas des oppresseurs, du moins conscients ou cyniques. Mais, au xxie siècle, après que tant de recherches savantes nous eurent démontré l’effet retour sur notre continent, dans les guerres et les barbaries européennes, de cette brutalisation de sociétés lointaines et exotiques soumises à des appétits impériaux sans scrupule, il ne semble pas exagéré d’affirmer que coloniser, c’est-à-dire conquérir, massacrer, occuper, soumettre, dominer, humilier, discriminer, etc., c’était faire immensément violence aux principes républicains de liberté, d’égalité et de fraternité.

Ce n’est pas affaire de repentance contrite, mais de lucidité active. Ce passé-là est plein d’à-présent, et c’est pourquoi il faut le regarder en face : non par culpabilité rétrospective mais par souci du monde actuel. En ces temps où l’esprit de domination se pare à nouveau d’alibis civilisationnels et où nous nous efforçons de lui opposer, vaille que vaille, un droit international supérieur aux égoïsmes nationaux, il n’est pas indifférent de se souvenir de ce que signifiait cette notion quand, en 1885, la conférence de Berlin décida du sort de l’Afrique sans les Africains. En 1886, le traité de droit international du juriste français Frédéric de Martens proclamait le droit d’occuper « des terres n’appartenant à personne et habitées par des tribus barbares » : « Le droit international européen, poursuivait-il, n’est point applicable aux relations d’une puissance civilisée avec une nation demi-sauvage. [...] Le droit international n’est pas applicable à tout le genre humain. »

LE CODE DE L’INDIGÉNAT

L’égalité fut aussi à géométrie variable. Dans le cas algérien, instaurée par le Second Empire et confirmée par la IIIe République, la différence juridique entre Européens et indigènes, véritable déni de citoyenneté, resta en vigueur jusqu’au 7 mai 1946. Mais cette suppression tardive du code de l’indigénat n’empêcha pas le maintien d’une distinction discriminante entre citoyens de statut français et citoyens autochtones, donnant à la minorité européenne le contrôle politique du territoire. Modérantiste s’il en est, mais entêté sur les principes, Albert Camus continuait de dénoncer, en 1958 et en vain, le « mensonge répété de l’assimilation toujours proposée, jamais réalisée, mensonge qui a compromis toute évolution à partir de l’institution colonialiste ».

Inspirés par Marianne et les colonies, bonne synthèse de Gilles Manceron (La Découverte, 13,50€), ces rappels devraient être des évidences dans une République soucieuse d’assumer la pluralité de mémoires et d’origines que lui lègue son passé colonial. Or son Parlement n’est pas du même avis. Le 23 février, députés et sénateurs ont adopté une loi portant reconnaissance de « l’œuvre accomplie par la France » dans ses ex-colonies, au prétexte d’admettre, très imparfaitement au demeurant, les injustices commises à l’endroit des harkis. Son article 4 exige des programmes scolaires qu’ils « reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer ».

Parce qu’elle impose une histoire officielle qui est aussi un mensonge flagrant, cette loi déshonore la République. Il faut l’abroger.

Edwy Plenel