Histoire coloniale et postcoloniale

l’appel pour des assises de l’anti-colonialisme post-colonial

publié le 22 février 2005 (modifié le 19 août 2019)

Des « enfants de colonisés » revendiquent leur histoire

Se proclamant « indigènes de la République », ils réclament des « assises de l’anticolonialisme »

par Philippe Bernard [Le Monde daté du 22 février 2005]

Les banlieues comme nouvelles terres d’humiliation coloniale ; les enfants d’immigrés comme « indigènes » du XXIe siècle ; les discriminations comme manifestations de l’incapacité de la République à dépasser une face sombre de son histoire mêlant traite des Noirs et colonisation.

Saisissante, provocante, la vision s’affiche dans un appel diffusé depuis la mi-janvier sur Internet et signé en ligne, selon ses initiateurs, par plus d’un millier de personnes, où se mêlent militants de gauche, d’extrême gauche et musulmans. L’humoriste Dieudonné n’est pas signataire de ce texte. Mais sa dénonciation récurrente de l’amnésie française sur l’esclavage s’inscrit dans un mouvement de revendication mémorielle, voire de réparation, qui prend de l’ampleur parmi les « minorités visibles », maghrébine et noire, et plus largement chez les militants mobilisés contre les discriminations.

« Nous sommes les indigènes de la République ! », proclame cet appel qui prétend parler au nom des « descendants d’esclaves et de déportés africains, filles et fils de colonisés et d’immigrés » et « militantes et militants engagé(e)s dans les luttes contre l’oppression et les discriminations produites par la République postcoloniale ».

A leurs yeux, les symptômes de la survivance du colonialisme sont légion : relégation des populations des banlieues « aux marges de la société », discriminations visant « les personnes issues des colonies, anciennes ou actuelles, et de l’immigration postcoloniale », cantonnement des élus issus de ces populations au rôle de «  »beur« ou de »black« de service »... Pour les signataires, la gestion de l’islam par le ministère de l’intérieur, la « loi anti-foulard », le « parcage des harkis » et même la situation des immigrés « dans le contexte du néolibéralisme » et des sans-papiers, sont autant de signes marquant la perpétuation de l’esprit colonial.

Elargissant leur propos, les signataires estiment que « la gangrène coloniale s’empare des esprits ». Ils accusent ainsi « une frange active du monde intellectuel, politique et médiatique français » de « tourner le dos aux combats progressistes dont elle se prévaut » pour se transformer « en agent de la »pensée« bushienne » et désigner les populations d’origine « africaine, maghrébine ou musulmane » comme « la cinquième colonne d’une nouvelle barbarie qui menacerait l’Occident et ses »valeurs«  ».

S’affichant « héritiers » de « grands-parents (...) mis en esclavage, colonisés » mais aussi des Français ayant résisté au nazisme et au colonialisme, ils veulent « décoloniser la République ». Dans ce but, ils appellent à des « assises de l’anticolonialisme », le 16 avril à l’université de Saint-Denis et à une « marche des indigènes de la République », le 8 mai, anniversaire de la victoire sur le nazisme mais aussi de la répression des émeutes de Sétif en Algérie, en 1945.

Les promoteurs de l’appel se situent essentiellement au sein des courants qui avaient mené la lutte contre la loi interdisant les signes religieux à l’école. Laïques et proches des altermondialistes comme le collectif « Les mots sont importants », musulmans comme le site oumma.com, qui diffuse le texte, ou le Collectif des musulmans de France, proche du prédicateur suisse Tariq Ramadan, que l’on retrouve parmi les signataires.

MOUVANCE

Cette mouvance, en quête d’un rebond politique, a reçu le renfort d’intellectuels comme le sociologue Saïd Bouamama et d’universitaires comme Vincent Geisser ou Nacira Guénif, aux côtés d’élus et responsables de gauche n’engageant pas leur organisation, comme Clémentine Autain, adjointe (app. PCF) au maire de Paris, la sénatrice Alima Boumediene-Thiery (Verts), Gilles Manceron, membre du bureau national de la Ligue des droits de l’homme, ainsi que de militants d’Attac, de la Ligue communiste révolutionnaire et du MRAP.

Plus encombrante est apparue la signature de Ginette Skandrani, militante propalestinienne négationniste, ancienne dirigeante des Verts. Son paraphe a été retiré de la liste qui figure sur Internet. « On ne veut pas de ces gens-là, affirme Houria Bouteldja, l’une des initiatrices de l’appel. Les esprits sont si embrouillés qu’il est difficile de prévenir les débordements. Cette confusion est le résultat de vingt ans d’absence d’offre politique dans les quartiers. Il faut sortir de l’impasse communautariste vers laquelle on nous pousse et revenir sur le terrain politique en posant la question qui nous rassemble : la persistance de la gestion coloniale. »

L’appel des « indigènes » n’a pas tardé à susciter des réactions qui traduisent la diversité des sensibilités, au sein même des « descendants de colonisés ». Raillant la naissance d’« une nouvelle identité, le conglomérat des immigrés de père en fils », la sociologue Leïla Babès s’inquiète de ce que ce texte « confus » fait passer les « Maghrébins laïques » pour des « collaborateurs » de la République néocoloniale« , des »Arabes de service« , et des »sionistes« . De son côté, le site Primo-Europe, spécialisé dans la dénonciation de l’antisémitisme, pointe le recours à la »culpabilisation« par »les islamogauchistes« , qui fait de chaque Français »un colon même chez lui".

L’appel des « indigènes de la République » reflète en tout cas le débat sur l’amnésie française face à son passé colonial et sa transmission pour la construction d’une histoire partagée par toutes les composantes de la population française.

Philippe Bernard

La LDH n’a pas signé l’appel « nous sommes les indigènes de la République »

un entretien avec Michel Tubiana, président de la LDH
propos recueillis par Philippe Bernard
[Le Monde du 22 fév. 05]

Pourquoi la Ligue des droits de l’Homme n’a-t-elle pas signé l’appel : « nous sommes les indigènes de la République »?


C’est évident : les représentations héritées du passé colonial imprègnent la réalité actuelle. Mais elles ne suffisent pas à l’expliquer. Découvrir et expliciter la prégnance de la colonisation dans le regard porté sur les descendants d’immigrés est nécessaire mais insuffisant.

Ce texte fait l’impasse sur les nombreux travaux historiques et sociologiques existant sur toutes ces questions. Il amalgame des réalités historiques et contemporaines - esclavage, colonialisme, discriminations, mondialisation - de nature différente. On ne lutte pas contre la domination et les discriminations par la simplification ni par le simple rappel du passé.

Ce recours à l’héritage colonial ne répond-il pas à l’épuisement de la lutte contre les discriminations ?

Qui peut croire qu’il suffira d’introduire l’histoire coloniale ou l’histoire de l’immigration, dans les programmes de l’éducation nationale, pour régler la question de l’échec scolaire qui commande tout ? Ce type d’approche univoque évite de s’interroger sur les logiques sociales qui pèsent sur l’institution scolaire. Il gomme la nécessité de construire une politique bien plus ambitieuse qui prenne en compte tous les facteurs d’exclusion des couches populaires, qui comprennent les populations issues de l’immigration mais ne se réduisent pas à elles seules.

Suffirait-il de laisser le temps faire son œuvre ?

Le processus de découverte de l’histoire par la société est nécessaire mais lent. La vérité sur l’histoire coloniale est essentielle, mais on ne peut pas faire comme si l’histoire de l’Occident se réduisait au colonialisme. Les signataires du texte veulent ignorer que l’Occident a été le lieu d’élaboration de la pensée universaliste qui marque une rupture historique. Cet universalisme appartient au patrimoine de l’humanité bien plus que George W. Bush !

Que pensez-vous de l’usage que fait Dieudonné des thèmes liés à la mémoire ?

Ses prises de parole sont l’expression d’un invraisemblable salmigondis intellectuel. Mais, au-delà de cette confusion, ses discours s’inscrivent dans une période marquée par la concurrence des victimes. De façon caricaturale, Dieudonné tente d’instaurer une hiérarchie entre les victimes.

Le personnage atteint un niveau de paranoïa antisémite totalement intolérable. A l’entendre, il existe une responsabilité collective des juifs non seulement dans l’esclavage mais aussi dans les difficultés que lui, Dieudonné, éprouve pour tourner un film sur ce thème. Sous prétexte de mémoire, il véhicule la vieille thèse du complot juif.

Les Noirs à la recherche de la mémoire « enfouie »

Esclavage, traite des Africains, colonies... Lors d’un débat samedi à Paris, les participants ont milité pour sortir ces thèmes de l’oubli.

par Didier ARNAUD [Libération, lundi 21 février 2005]



Pourquoi les Noirs ont-ils, parfois, une « peur panique » des chiens ? Comment un coup de pied donné par un professeur de la métropole à un enfant antillais suscite-t-il un tel émoi, une telle « hystérie » ­ et des grèves ­ dans la population ? Comment les « enchères » peuvent-elles être aussi mal vécues par les Noirs ? « Tout cela nous rappelle les pratiques esclavagistes », a expliqué la députée de Guyane (ex-Parti radical de gauche) Christiane Taubira. Plus de 200 personnes ­ étudiants, ingénieurs, militants associatifs, en majorité noirs­ réunies samedi à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) à Paris n’ont pas perdu une miette de ces paroles. « Il faut exorciser les séquelles que nous portons en nous », a martelé Christiane Taubira.

« Les Noirs en France. Anatomie d’un groupe invisible . » C’était le sous-titre clin d’oeil de cette réunion organisée par Cap-Div (Cercle d’action pour la diversité en France), une association qui veut lutter contre « toutes les discriminations » et augmenter le « sentiment d’appartenance à la population nationale ». Pourquoi ne voit-on donc pas les Noirs ? Parce qu’une partie de leur histoire ­ celle de l’esclavage ­ est restée enfouie, « occultée », ont répondu universitaires, chercheurs ou hommes (et femmes) politiques invités.

« Fracture coloniale ». Ainsi, pendant que Dieudonné tente de faire remonter cette préoccupation avec de malsaines arrière-pensées, d’autres débats ont aussi lieu. Les intervenants ont pris soin de parler d’autres esclavages, comme la traite arabo-musulmane. Taubira a prévenu, pour éviter tout malentendu : « Il nous faut éviter la concurrence victimaire. L’histoire, malheureusement, rend les causes solidaires. » Mais c’est loin d’être une cause entendue. « C’est un angle mort de la recherche », a dit l’historien Pap NDiaye, en rappelant que « l’installation des populations noires est encore marginale dans l’histoire des sciences sociales ». Il a regretté l’absence d’un musée de l’histoire coloniale [1] alors qu’il existe des « dizaines de milliers (sic) de musées du sabot et du santon de Provence ». Gilles Manceron, autre historien des droits de l’homme, a surenchéri sur le « trou noir » de l’histoire de France. Il voulait monter une exposition. Il a eu un « mal de chien » à mettre la main sur une entrave d’esclaves, à montrer des objets ou même un exemplaire du Code noir
 : « C’est chassé de nos mémoires, bien que cela ait été constitutif de l’Etat français. » Il a mis le doigt sur la contradiction des droits de l’homme dans les pays fondateurs et leur négation dans les colonies. « En 1848, à l’abolition, il a fallu dédommager les maîtres de ce qu’on leur a fait perdre », rappelle-t-il.

Autre nécessité : insister sur la « dimension politique » du débat que certains tentent de « dépolitiser ». Stéphane Pocrain, ex-porte-parole des Verts, s’y est collé. « A côté de la fracture sociale, il y a une fracture coloniale », a-t-il lancé. « On n’est pas dans la négation [de l’esclavage], on est dans la dénégation, c’est-à-dire qu’on s’organise pour passer à autre chose. Le fond de l’air est profondément dénégationniste dans ce pays. » Avant de regretter qu’il n’y ait pas d’expressions sur ces questions pendant que Philippe de Villiers organise ses « conneries » sur les Chouans. Pocrain a suggéré que certains pratiquaient même une « réhabilitation de l’héritage colonial ».

Amnésie. C’est le terme utilisé par Fred Constant, professeur de sciences politiques à Nantes, pour qualifier ce qu’il est advenu de la mémoire. L’amnésie a permis de « donner libre cours à un « roman national » de la France célébré par le calendrier républicain », une histoire de France embellie. Il explique que deux types de mémoire se font concurrence, celui « assigné à l’oubli » comme l’esclavage, et un autre indissociable de la douleur d’autres minorités, comme l’illustre la récente publication ­ après vingt ans de bagarres ­ du livre Noirs dans les camps nazis de Serge Bilé.

Réparation. Dans la salle, des doigts se lèvent. On parle de « réhabilitation » ­ « le long et délicat débat de la réparation doit être mené », dit Pocrain : « Ce n’est pas une culpabilisation des uns et une victimisation des autres, c’est une question de justice sociale. » Un journaliste évoque cette banque américaine qui a reconnu sa participation à la traite et s’est engagée à financer des milliers de bourses pour des Afro-Américains. Christiane Taubira revient sur « le pas » énorme qu’il reste à franchir pour que les manuels scolaires fassent mention de la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité. Cette victoire, elle l’a obtenue en mai 2001, après un vote du Sénat.

« Mais pourquoi n’y a-t-il pas de médias en France pour relayer ce type de débat », demande la salle. Taubira répond, sous un tonnerre d’applaudissements : « Nous ne savons pas faire foule, le jour où nous le saurons, nous aurons des médias ! » Elle ajoute : « On est aujourd’hui dans une dynamique d’affirmation identitaire. Quand les Noirs sont visibles, on les instrumentalise. Quand ils arrivent [au sommet], on leur dit « bouclez-la ». » Plus intime, enfin : « C’est très douloureux, d’autant que la société organise votre exclusion avec un sourire jusqu’aux oreilles. »

Didier Arnaud

[1Un musée de l’immigration est prévu à Paris, en 2007.