Histoire coloniale et postcoloniale

Alger veut récupérer “Baba Merzoug”

publié le 7 août 2012 (modifié le 15 mars 2017)

Une demande officielle a été envoyée à Paris : Alger veut récupérer « Baba Merzoug »



par Moncef Wafi, Le Quotidien d’Oran, 5 août 2012



L’Algérie réclame officiellement, depuis début juillet, le retour de son canon mythique qui se trouve à Brest depuis 179 ans.

« Baba Merzoug » pour les Algériens, « La Consulaire » pour les Français, ce canon de 12 tonnes, long de 7 m, capable de tirer à 4,8 km, pourrait présager de la suite des relations entre les deux pays.
Le retour du canon, ramené en France comme trophée de guerre, le 5 juillet 1830, au moment de la conquête de l’Algérie, a été demandé par deux associations algériennes, sans succès. Mais c’est la première fois que l’Etat algérien s’implique directement et le réclame officiellement. « Une demande officielle des autorités algériennes pour le faire revenir à Alger, a été déposée au Quai d’Orsay début juillet », a indiqué une conseillère du cabinet de Jean-Yves Le Drian, ministre français de la Défense. En février dernier, lors d’une conférence de presse, donnée par la Fondation “Casbah”, son président, M. Babaci, a affirmé qu’elle continuera à réclamer la restitution du canon, ainsi que 158 autres objets appartenant au patrimoine mémoriel de l’Algérie et se trouvant en France, rappelant que « les pourparlers avec les officiels français sont en bonne voie ». Pourtant, et malgré cette demande officielle, le retour du canon en Algérie est loin d’être assuré. Transformé en colonne, il a été érigé au milieu de l’arsenal de Brest en 1833 et « L’Amirauté est très attachée à ce canon, qui fait partie désormais de l’histoire de la Marine nationale », a prévenu le ministère de la Défense. En novembre 2011, le quotidien régional français, le Télégramme de Brest se faisait l’écho de la préfecture maritime qui avait réagi après l’annonce par la presse algérienne du retour de « La Consulaire » à Alger en juillet 2012, à l’occasion de la célébration du cinquantième anniversaire de l’Indépendance de l’Algérie. « Jusqu’à preuve du contraire, Baba Merzoug reste à Brest », déclarait alors Marc Gander, chargé de communication de la préfecture maritime au Télégramme de Brest ajoutant n’avoir reçu aucune demande officielle concernant le canon. Michèle Alliot-Marie, ministre de la Défense de l’époque déclarait que « ce canon fait partie intégrante du patrimoine historique de la Défense », et que le personnel de la Marine lui « manifeste un attachement particulier ». Ce refus tout français s’explique, selon certains observateurs, par la crainte de l’ancien empire colonial de voir ses anciennes colonies exigées la restitution de vestiges et pièces archéologiques d’une valeur inestimable.

La fondation « Casbah » réclame également les crânes de célèbres résistants algériens à la conquête coloniale au début du 19ème siècle. Les crânes de Boubaghla, Bouziane et Derkaoui, entres autres, sont conservés au Musée d’Histoire naturelle de Paris. Cent cinquante-huit pièces historiques sont encore en possession des musées français, dont les effets personnels du Dey d’Alger, selon M. Babaci. Cette demande officielle de l’Algérie trouve son timing dans le retour au beau fixe des relations avec Paris et la bonne volonté affichée par le chef d’Etat français, François Hollande, à aplanir les différends existants. Pour le moment, et du côté français, on estime que l’instruction du dossier prendra quelques semaines et que le sort du canon est examiné en ce moment, par le ministre des Affaires étrangères. Rappelons que Laurent Fabius a effectué une visite officielle de deux jours à Alger, le mois dernier, et qu’il est fort à parier que le sujet du canon « Baba Merzoug » y a été évoqué. L’optimisme est de rigueur donc du côté algérien. Pour la petite histoire, ce canon a été réalisé par un fondeur vénitien en 1542, suite à la commande du pacha Hassan, qui avait succédé à Kheireddine. Sa portée de 4,8 km, exceptionnelle pour l’époque, donne à Alger la réputation de citadelle imprenable. Servi par quatre artilleurs, le canon est dirigé vers la Pointe Pescade (ouest d’Alger), interdisant dorénavant à tout navire de s’approcher de la ville. Alger ‘la Blanche’ finit toutefois, par tomber aux mains des Français et le redoutable « Baba Merzoug » est transporté à Brest, en 1830, par l’amiral Guy Duperré. Il a été rebaptisé en hommage au consul de France et missionnaire, le père Le Vacher qui, accusé de traîtrise, a été tiré avec un boulet en direction du navire amiral de la flotte française, commandée par l’amiral Duquesne, qui assiégeait la ville en 1683. En 1688, lors d’une attaque similaire commise par le maréchal Jean d’Estrées contre Alger, le consul André Piolle a subi le même sort. D’où l’appellation française de « Consulaire » pour cette pièce d’artillerie.

Le canon, surmonté d’un coq maintenant un globe sous une patte, trône donc désormais dans l’enceinte de l’arsenal. Aussi, dès les premiers jours de la chute d’Alger, en juillet 1830, le baron Guy Duperré s’est empressé de se saisir de Baba Merzoug pour l’expédier immédiatement à Brest, où il gît jusqu’à nos jours sous sa nouvelle identité, « La Consulaire », son appellation française. Trois ans plus tard, il est exposé au public avec sur sa « bouche » un Coq, et gît sur son emplacement actuel depuis le 27 juillet 1833. En 1999, un comité pour la restitution du canon algérien est créé par plusieurs personnalités qui ont diversifié les contacts en France et en Algérie pour le retour de « Baba Merzoug ».


Moncef Wafi


__________________________

Comment ne pas rapprocher ces demandes de deux gestes récents accomplis par la France ? D’une part, la remise le 11 juin 2011 aux Sud-Coréens de près de 300 manuscrits royaux d’une valeur inestimable, qui décrivent, au moyen de textes richement illustrés, les rites et les cérémonies de la cour royale, à l’époque de la dynastie Chosun qui régna sur la Corée du XIIe siècle à 1910. Ces manuscrits auraient été volés par des marins français en 1866.

D’autre part, la restitution à la Nouvelle Zélande des têtes maories qui se trouvaient dans des musées français :


Rouen remet sa tête maorie à la Nouvelle-Zélande

Le Monde.fr avec AFP, le 9 mai 2011




La France va restituer, lundi, à la Nouvelle-Zélande la première de la quinzaine de têtes maories qu’elle détient afin que son pays d’origine puisse l’expertiser avant de l’inhumer selon les rites coutumiers. La restitution de la tête, qui est conservée depuis 1875 au Muséum d’histoire naturelle de Rouen (Seine-Maritime), fera l’objet d’une cérémonie traditionnelle à la mairie en présence de Rosemary Banks, ambassadrice de Nouvelle-Zélande en France, de Michelle Hippolite, co-directrice du musée Te Papa Kaïhautü de Wellington, et d’un « aîné maori », Te Kanawa Pitirol.

La Nouvelle-Zélande mène depuis près de trente ans une campagne internationale pour obtenir le retour de restes humains emportés outre-mer au fil des siècles par les colons européens. Après être longtemps resté sourd aux demandes de Wellington, en prétextant que les biens entreposés dans les musées nationaux étaient « inaliénables », Paris a adopté l’an dernier [1] une loi spécifique « visant à autoriser la restitution par la France des têtes maories ». « Pour nous, tous élus confondus, c’est l’aboutissement d’un débat sur la reconnaissance de la mémoire des restes humains », a dit la maire socialiste de Rouen, Valérie Fourneyron. En 2007, la ministre de la culture de l’époque, Christine Albanel, avait refusé la restitution de la tête maorie, s’opposant à un vote du conseil municipal de Rouen. Son refus avait été confirmé par le tribunal administratif de Rouen. Mais son successeur, Frédéric Mitterrand, l’avait contredite et approuvé le vote de la loi autorisant la restitution des restes conservés dans divers musées français. « On ne construit pas une culture sur le trafic. On construit une culture sur le respect et sur l’échange », avait-il dit.

C’est l’Anglais James Cook qui fut le premier, dans les années 1770, à ramener de Nouvelle-Zélande des têtes d’hommes maoris tatoués, rappelle Sébastien Minchin, directeur du Muséum d’histoire naturelle de Rouen. Et c’est un certain « M. Drouet » qui offrit en 1875 au musée rouennais celle qui sera rendue lundi à Wellington. Cette tête, qui fut exposée à Rouen jusqu’en 1996, sera bientôt remplacée par une modélisation en 3D. Les têtes seront dans un premier temps déposées au musée national Te Papa à Wellington, la capitale de la Nouvelle-Zélande, avant d’être ensuite rendues aux tribus concernées pour être enterrées selon les coutumes maories.

De nombreux pays ont déjà répondu favorablement à l’appel de la Nouvelle-Zélande en restituant les têtes en leur possession, comme la Suisse, la Grande-Bretagne, le Danemark, les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Argentine et l’Australie. En 2002, le Parlement français a voté à l’unanimité une proposition de loi, d’origine sénatoriale, qui a permis au Musée de l’homme de Paris de restituer à l’Afrique du Sud la dépouille mortelle de Saartjie Baartman, la « Vénus hottentote ».

[1Le 4 mai 2010.