Histoire coloniale et postcoloniale

De l’obligation de neutralité des assistant[e]s maternel[le]s

publié le 25 janvier 2012 (modifié le 28 septembre 2019)

Communiqué LDH

Assistantes maternelles : une « neutralité » d’exclusion

La Ligue des droits de l’Homme ne peut se satisfaire de l’adoption, le 17 janvier par le Sénat, de la proposition de loi visant, selon ses termes officiels, à étendre l’obligation de neutralité des professionnels de la petite enfance aux structures privées de la petite enfance et aux assistants maternels à domicile. Si elle ne souhaite pas respecter cette neutralité, la personne concernée devra le stipuler dans son contrat de travail.

Outre le fait qu’on risque de voir resurgir des débats sans fin sur ce qui pourra être considéré comme une manifestation contraire à la neutralité, les termes et les conséquences de cette proposition de loi dont l’application sera inévitablement compliquée sont à bien des égards inadmissibles. D’une part, elle contrevient à la liberté de conscience et d’opinion inscrite dans la loi de 1905, ainsi qu’à la liberté d’expression garantie par cette même loi, par la Déclaration universelle des droits de l’Homme (DUDH) et par la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789. D’autre part, elle inaugure un nouveau type de contrat de travail, celui où le salarié devra déclarer ses convictions religieuses, alors même que le Code du travail interdit toute discrimination directe ou indirecte basée notamment sur la religion.

En réalité ? et personne n’est dupe ? cette loi s’inscrit dans la brèche ouverte par les diverses lois votées depuis 2004 en matière de laïcité. Hier de jeunes élèves, puis des mères désireuses d’accompagner leurs enfants en sortie scolaire, puis des futures mariées se sont vues exclues de l’espace public ou social parce qu’elles portaient un signe religieux. Aujourd’hui, c’est le tour des « nounous ». Demain ?

A travers cette proposition de loi, on assiste à une nouvelle tentative de dénaturer la laïcité en un moyen d’exclusion qui, dans les faits, vise tout particulièrement les femmes de confession musulmane, dans ce qui représente parfois pour elles la seule possibilité d’activité rémunérée donc d’autonomie. Ce n’est pas cette conception de la laïcité que défend la LDH, attachée à une démocratie qui crée les meilleures conditions du vivre ensemble dans le strict respect de la liberté de conscience.

Paris, le 24 janvier 2012



Un problème peut en cacher un autre
Réflexions sur les affaires de voile islamique



Le débat qui s’est engagé à propos du port du foulard (arbitrairement appelé « islamique ») est révélateur de l’état du débat politique en France. L’emprise de médias qui ne connaissent que la recherche du sensationnel, l’empire des sondages qui permettent de transformer les faux-problèmes médiatiques en objets de consultation « démocratique », la volonté gouvernementale de réduire la politique à la gestion, la fermeture sur soi d’un parti socialiste qui pense et agit moins par référence à la réalité politique qu’en fonction des enjeux de la concurrence interne pour la succession, tout un ensemble de facteurs se conjuguent pour orienter le débat public vers des questions plus ou moins futiles, ou, pire, vers des questions réelles réduites à la futilité.

C’est le cas du débat sur le problème posé par trois jeunes filles de Creil qui sont venues au lycée avec un fichu sur la tête... En projetant sur cet événement mineur, d’ailleurs aussitôt oublié, le voile des grands principes, liberté, laïcité, libération de la femme, etc., les éternels prétendants au titre de maître à penser ont livré, comme dans un test projectif, leurs prises de position inavouées sur le problème de l’immigration : du fait que la question patente - faut-il ou non accepter à l’école le port du voile dit islamique ? - occulte la question latente - faut-il ou non accepter en France les immigrés d’origine nord-africaine ? -, ils peuvent donner à cette dernière une réponse autrement inavouable.

En livrant ainsi, imprudemment, leur impensé, ils contribuent à faire monter l’angoisse, génératrice d’irrationnel, qu’éprouvent nombre de Français devant cette réalité. Ils ne font que retarder le moment où sera affirmée courageusement la nécessité de mobiliser les moyens de donner à des immigrés le plus souvent « désislamisés » et déculturés (ils ignorent tout, pour la plupart, de leur langue et de leur culture d’origine), la possibilité d’affirmer pleinement leur dignité d’hommes et de citoyens. Le moment est venu, pour les intellectuels européens, de sommer les gouvernements nationaux et les instances européennes de concevoir et de mettre en œuvre un vaste programme commun d’intégration économique, politique et culturelle des immigrés.



Pierre Bourdieu [1]



[1Texte extrait de Pierre Bourdieu, Interventions, 1961-2001. Science sociale & action politique. Textes choisis et présentés par Franck Poupeau et Thierry Discepolo, Editions Agone, 2002. Sources : archives du Collège de France. Texte daté de novembre 1989.