Histoire coloniale et postcoloniale

racisme anti-maghrébin en Corse

publié le 5 janvier 2005 (modifié le 21 décembre 2019)

La résistible ascension du racisme en Corse

par Philippe Jérôme [L’Humanité du 14 décembre 2004]

Le préfet de Corse a décidé d’organiser cette semaine, dans tous les établissements scolaires, une « semaine de la fraternité ». Quelles sont les forces qui poussent au crime et celles qui, non sans divergences, tentent de contenir cette marée noire qui souille une Corse en état de sous-développement économique ?

En grimpant en voiture vers le col de Teghime, on craint un moment que le monument aux Goumiers n’ait été phagocyté par le Club Med des mouettes bastiaises qu’est l’infâme décharge dominant les étangs de Biguglia. Mais un chasseur en tenue camouflée nous rassure : « C’est plus haut, là où il y a le canon et tout un bazar ! » Le « bazar », c’est surtout une colonne de marbre sur laquelle a été gravée la prière prononcée, ici même, le 20 octobre 1957 par Mgr Llosa, évêque d’Ajaccio :

Remplis du souvenir d’une lumière unique
Leurs yeux se sont fermés aux brumes d’Occident
Seigneur ! Permettez que les durs guerriers de Berbérie
Qui ont libéré nos foyers et apporté à nos enfants le réconfort de leurs sourires
Se tiennent contre nous, épaule contre épaule
Et qu’ils sachent, qu’ils sachent, Seigneur
Combien nous les avons aimés.

Une plaque voisine rappelle que quatre officiers et quatre-vingt-un soldats du 2e GTM tombèrent au col de Téghime pour la libération de la Corse, première région française débarrassée des fascistes dès 1943.

La mémoire qui flanche

Retour en descente plongeante vers Bastia, par la petite route empruntée le 4 octobre 1943 par le capitaine Then et ses goumiers marocains guidés par le jeune (quatorze ans) Ernest Bonacosa, et épaulés par des patriotes, la plupart communistes. À la sortie d’un lycée, la première dizaine de jeunes que nous interrogeons connaît peu ou mal cette histoire, « leur » histoire. « On le fera peut-être au deuxième trimestre », dit l’un d’eux. Dans les familles corses, semble-t-il, on a la mémoire historique qui flanche. L’intervention de l’élu communiste Michel Stefani à l’Assemblée de Corse, le 24 septembre dernier, suite à des attentats visant des Marocains, axée sur « ces goumiers qui ont contribué à vaincre les dominateurs hitlériens », n’était donc pas inutile : « Cette noirceur insupportable du racisme montre à elle seule l’exigence du devoir de mémoire. »

Racisme ordinaire

À Bastia, un syndicaliste nous rapporte l’histoire suivante qui lui a été décrite par deux immigrés, dont l’un a refusé de témoigner par peur de représailles : « Un Marocain âgé de cinquante-neuf ans, travaillant depuis plus de vingt ans dans un domaine agricole du cap Corse, a demandé un jour au ministère du Travail un relevé de carrière. Surpris de voir qu’il y manquait plusieurs années, il demanda conseil à un inspecteur du travail. Son employeur l’apprit et se rendit aussitôt sur le lieu de travail avec sa fille et un autre salarié. Le Marocain fut passé à tabac puis traîné à demi inconscient aux abords de la propriété. Un agent EDF qui passait par là le transporta chez un médecin, qui le soigna, mais refusa de lui délivrer un arrêt de travail, car tout le monde se connaît en Corse. Il y a toutes les chances pour que cet immigré ait repris son travail, le dos baissé, humilié. » Ce témoignage a été transmis, avec prière d’insérer, par la CGT, au quotidien régional local. Qui ne l’a jamais publié. Mais qui a consacré des pages et des pages à la commémoration du bicentenaire du sacre de « l’empereur des Français ». Lequel Napoléon Ier a rétabli l’esclavage...

Violences banalisées

Un local industriel appartenant au président du Sporting Club de Bastia, un club de foot dont la direction est proche des nationalistes, a été mitraillé dans la nuit. Cela donne une « brève » en page deux dans le quotidien local. Et encore le confrère a « tiré à la ligne » ! S’agit-il du coup de colère d’un supporter mécontent ou d’un avertissement lancé par des racketteurs, ou encore d’une action de caractère politique ? « Bah ! tant qu’il n’y a pas de mort... » dit l’homme de la rue. Les clandestins et les truands, après trente années, pratiquement sans discontinuer, de meurtres et d’attentats, ont fait prendre à la Corse un pli qui sera difficile à défroisser. « Ici, la violence imprègne toute la société », estime Yves Lledo, un postier vendéen muté en Corse voilà huit ans, secrétaire de la fédération communiste de Corse-du-Sud, qui déplore qu’« aucune grande voix d’intellectuel, de philosophe ne s’élève en France contre cette sauvagerie et sa banalisation ».

À Cauro, par exemple, la petite gendarmerie de ce village proche d’Ajaccio a été attaquée à la roquette, l’une de ces munitions se fichant dans un mur tout près d’une fenêtre ! Le maire, Jacques Bianchetti, vigneron et député suppléant de l’UMP Camille de Rocca Serra, a protesté contre cet acte de violence et la dégradation d’un bien public. « Le lendemain, j’ai été à mon tour plastiqué ! » nous raconte-t-il, en poussant un soupir de lassitude. Et personne n’était plus là pour protester contre ce nouvel attentat.

Un gendarme photographie et relève sur un carnet une inscription faite sur la pile d’un pont de chemin de fer vraisemblablement construite par l’un de ces « lucchesini » (immigré italien originaire de la ville de Lucques en Toscane) recrutés en masse avant-guerre et en butte eux aussi au racisme ordinaire.

Sur la route de Corte

Sur la brique on note : « IFF », et juste dessous « Arabi fora ». IFF : i Francesi fora (les Français dehors), slogan abject lancé par le FLNC dès sa création [1]. « Arabi fora » : « les Arabes dehors », un crachat de fasciste apparu d’abord dans la plaine orientale où résident de nombreux immigrés marocains employés dans l’agriculture et qui s’est répandu comme une lèpre dans toute l’île, jusque dans les salles de classe. Ici, à quelques kilomètres de Corte, bastion des nationalistes les plus radicaux, c’est à l’évidence une même main qui a tracé les « I » des deux graffitis, employant d’ailleurs la même couleur bleue pour la peinture.

En Corse du Sud - Mai 2002

Le malheur, c’est que, depuis trois ans environ, certains sont passés du graffiti au coup de fusil, de la bombe de peinture à la bombe tout court. Cinquante-six agressions à caractère raciste ou xénophobe ces douze derniers mois, selon Amnesty International ! Des passages à tabac, des plastiquages ou des jets de bouteilles incendiaires sur des maisons appartenant à des Maghrébins. Des incendies de voitures. Et à Sartène, le président de l’association culturelle musulmane montre aux visiteurs le trou fait, à hauteur de tête d’homme, par la balle de 9 mm dans la porte vitrée intérieure de la maison de l’imam Mohamed El Atrache. « Trente ans que je suis en Corse et jamais un problème, j’ai six enfants, trois sur le continent, trois qui travaillent ici, et tous sont contents », dit Hassan, « monté » de Porto-Vecchio pour réconforter des amis : « Qu’est ce qui se passe aujourd’hui ? Je ne comprends pas. » Ce qui est sûr, c’est que, cette fois, « on » a voulu tuer. C’est l’escalade. Jusqu’où ?

« Maintenant, ça suffit ! » Du balcon de son appartement sur la route des Sanguinaires, à Ajaccio, on embrasse un merveilleux paysage méditerranéen. Mais c’est un champ de ruines idéologiques, « une civilisation qui s’écroule » qu’aperçoit plutôt Noëlle Vicensini, fondatrice de lAva Basta ! (Maintenant, ça suffit !). Comme la mer, est sans arrêt recommencée la lutte contre le racisme entamée il y a maintenant dix-huit ans par cette ancienne militante communiste qui pense que le PCF, « trop jacobin », n’a su ni comprendre ni accompagner la mutation et l’émancipation de la société corse. Pas d’accord avec le slogan IFF, « parce qu’il vise des personnes et non une politique », elle continue cependant à entretenir le dialogue avec les nationalistes qui font partie de l. Courageusement, car elle a été l’objet d’insultes et de menaces, Noëlle Vicensini tient à ce que Ava Basta centre son action sur la défense des sans-papiers et la solidarité avec les immigrés. Elle n’en a pas moins « déploré » que ce soit un parti politique, en l’occurrence le PCF, qui mène pourtant le même combat, qui appelle à manifester à Sartène. Les communistes, et ils ne sont pas les seuls, voient dans ces atermoiements la conséquence déplorable d’un « noyautage » par des nationalistes qui s’est appliqué à toutes les associations humanistes. Ont-ils raison ou noircissent-ils le tableau politique de l’île ? Toujours est-il que le MRAP de Corse, pas plus que la Ligue des droits de l’homme n’étaient présents à Sartène, le 4 décembre dernier.

Obsèques de la haine

Ajaccio, fin octobre, rendez-vous manqué ou manif dévoyée ? Ignorant les deux mille manifestants contre le racisme, les caméras se sont jetées sur les huit, et pas un de plus, élus et dirigeants nationalistes venus se montrer et se dire eux aussi victimes d’un racisme... anticorse.

Sartène, début décembre : on a mis de côté les slogans, les drapeaux et les banderoles. Seuls deux élus (de droite) avaient tenu à arborer l’écharpe républicaine. Ce sont trois cents citoyens qui défilaient en un silence impressionnant, comme s’ils suivaient le corbillard de la haine, dans les rues de « la plus corse des villes corses ». Le communiste Dominique Bucchini et le musulman Naceur Chougrani, président de l’association culturelle locale, des Corses et des Maghrébins, des Marocains et des Français d’origine étrangère marchaient « épaule contre épaule ». Peu avant, Jean-Paul Poletti, qui dirige le divin choeur d’hommes de Sartène, avait déploré, tout en exprimant son soutien à l’imam agressé, que « la Corse ne fabrique plus de Corses ». À comprendre que certaines valeurs que l’on attribue à la Corse et aux Corses se sont affaissées ? En tout cas, il était visible à Sartène que la machine à fabriquer de la fraternité et du respect s’était remise en marche. Certes laborieusement, mais dans une bonne direction.

 


Le racisme, mal d’une île vieillissante et sans projet


par Ariane Chemin [Le Monde du 2 janvier 2005]

Nier qu’il existe du racisme en Corse relève de l’angélisme ou du mensonge. A bout de souffle, la mouvance nationaliste est confrontée à une base dépolitisée, animée de réflexes xénophobes.


La Corse est-elle la région la plus raciste de France ? La question hérisse les Corses, mais l’île est sans doute l’endroit où les agressions contre les immigrés sont les plus violentes et où la communauté maghrébine se sent le plus menacée.

Dans une île où tout conflit privé, voire toute contradiction, se solde par une violence domestique, le racisme se traduit souvent par un plasticage de biens. En 1986, l’association Ava Basta s’était créée la première pour protester contre l’assassinat de deux Tunisiens, que le Front de libération nationale de la Corse (FLNC) accusait de trafic de drogue. Il n’y a pas eu, l’an passé, d’homicide établi de ressortissants étrangers pour des mobiles racistes, mais la Corse n’en restera pas moins, en 2004, la championne en xénophobie d’une France elle-même touchée par une vague de racisme et d’antisémitisme.

Jusqu’alors, les nationalistes prenaient garde, lorsqu’ils dénonçaient la « colonisation de peuplement », de faire la différence entre les « Français » et les immigrés. Cette différence a eu tendance à s’estomper ces derniers mois dans les discours militants, qui lui préfèrent le « nous sommes minoritaires sur notre propre terre ».

Dans une île qui vieillit et se paupérise, la réussite sociale d’un certain nombre d’anciens immigrés venus du Maghreb provoque des jalousies qui font parfois sauter un restaurant ou une maison d’entrepreneur. Blues du petit Blanc... Dans les années 1980, lorsque les villages ont commencé à se vider et que l’immigration maghrébine - essentiellement constituée de primo-arrivants - est devenue plus visible, les ratonnades étaient souvent menées par d’anciens de l’« Algérie française ». Aujourd’hui, ce sont souvent des adolescents qui insultent, visent, menacent ou agressent. Ainsi, les Clandestini Corsi, mis en examen le 19 novembre 2004 pour des attentats racistes, ou le jeune Ajaccien de 15 ans qui a lancé une bouteille emplie d’acide chlorhydrique, le 27 décembre 2004, sous les boîtes à lettres d’un des deux foyers ajacciens de la Sonacotra. Jeunesse à la recherche d’identité, dans une Corse sans projet.

L’économie corse est atone, et son tourisme mal en point. L’île a enregistré durant l’été 2004 une baisse de 7 % de visiteurs. Les élections territoriales du printemps 2003 ont sonné le glas des grandes figures locales et l’assemblée de Corse s’en tient à un rôle de pure gestion administrative.

Le « corsisme » a vécu, le nationalisme est à bout de souffle. Sans perspective depuis la victoire, en juillet 2002, du « non » au référendum, son image a subi un rude coup. Un an plus tard, la justice financière a mis le nez dans les « affaires » de Charles Pieri, qui devrait être jugé le 9 mars. Le chef nationaliste bastiais structurait en Haute-Corse un système néoclanique et clientéliste. Avec son effondrement, les soldats perdus du nationalisme ou les apprentis clandestins, laissés à eux-mêmes, jouent leurs intérêts personnels. Ils s’en prennent comme toujours à la partie la plus faible de la société corse : les immigrés.

Déjà, dans les années 1980, des jeunes aux franges du nationalisme rackettaient et attaquaient dans la plaine orientale les ouvriers agricoles qui venaient toucher leur paie, souvent versée en liquide. Les responsables nationalistes condamnent haut et fort le racisme. Ils savent qu’il représente un piège pour une famille politique qui se veut - et n’a peut-être d’autre raison d’être - l’interlocuteur privilégié, clandestin ou légal, du gouvernement.

Mais, alors que les discussions institutionnelles ne sont plus à l’ordre du jour, la mouvance nationaliste se trouve confrontée à une base dépolitisée et animée des réflexes xénophobes. Alors que, longtemps, le nationalisme avait empêché l’expression d’un vote protestataire d’extrême droite, le vote lepéniste s’est imposé en Corse depuis les élections municipales de 2001, où il a rejoint pour la première fois le niveau national. « Plume » de Jean-Marie Le Pen, Olivier Martinelli n’hésite pas à publier ses tribunes en corse dans le quotidien Corse-Matin et opère habilement la distinction entre le racisme pur et le viatique de la nouvelle droite - chaque culture doit rester chez elle. Il a mené en 2002 une campagne efficace qui a mis en difficulté les nationalistes.

Dire que « les » Corses sont racistes ou parler d’un « peuple corse » xénophobe est inutilement stigmatisant. A l’inverse, nier qu’il existe du racisme en Corse relève de l’angélisme ou du mensonge. Mrg Jean-Luc Brunin, évêque de Corse, n’a pas hésité à bousculer les fidèles de cette île restée très catholique en expliquant que l’on avait atteint « le seuil du supportable » et en se refusant à croire que les racistes soient « tous des pourris ». Tous ceux, enfin, qui, en leur temps, par exemple à la Ligue des droits de l’homme, n’avaient pas de mots assez durs pour stigmatiser, non sans raison, le racisme anticorse, n’ont pas vu venir qu’il y a, dans cette société, plus bas qu’un Corse : un immigré.

[1Lire Pour solde de tout compte
de Jean Michel Rossi et François Santoni, interrogés par Guy Benhamou.
Éditions Denoël.