Histoire coloniale et postcoloniale

Berlusconi rentabilise le passé colonial de l’Italie en Libye

publié le 2 septembre 2008 (modifié le 28 septembre 2019)

La Vénus de Cyrène va regagner la Libye ! Datant du II° siècle après Jésus-Christ, la statue a été découverte en 1913 par des archéologues italiens, sur le territoire libyen. Depuis lors, elle séjournait en Italie, mais elle était réclamée depuis une vingtaine d’années par la Libye.


En 2002, Silvio Berlusconi, alors ministre de la culture, avait signé un décret de restitution. Cet accord avait été contesté par des archéologues italiens. La procédure de restitution était suspendue en raison d’un recours devant un Tribunal administratif de l’association de défense du patrimoine “Italia Nostra” qui avançait que la statue avait été découverte sur le sol italien puisque la Libye était alors une colonie italienne — ce recours a été rejeté le 23 avril dernier. [1]

L’Italie et son passé colonial

Selon Lucio Villari, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Rome, « l’Italie n’a pas eu un empire colonial comme la France ». Les enjeux et les susceptibilités ne sont pas les mêmes des deux côtés des Alpes. Plutôt qu’un « empire », l’Italie a eu des « moments où elle a dominé », précise-t-il, évoquant les ex-colonies italiennes que furent la Libye et, plus brièvement, l’Ethiopie, l’Erythrée et la Somalie. [2]

Dans une déclaration conjointe italo-libyenne signée à Rome le 4 juillet 1998, l’Italie avait exprimé ses regrets pour les souffrances et les dommages infligés aux Libyens au cours de la période coloniale.
En décembre 1999, le président du Conseil de l’époque, le démocrate de gauche Massimo D’Alema avait demandé pardon pour les « martyrs de notre violence », à savoir près de 100 000 victimes libyennes. De retour au pouvoir au printemps dernier, Silvio Berlusconi a finalement décidé de reprendre les négociations et d’ouvrir son porte-monnaie sans cacher ses intentions : « L’accord nous permettra d’avoir moins de clandestins et plus de gaz et de pétrole libyen qui est d’une excellente qualité ».

La question de l’immigration a été déterminante. L’accord permettra de mettre en place des patrouilles maritimes mixtes italo-libyennes pour arrêter les vagues d’immigrés qui tentent de gagner clandestinement l’Italie par la mer.

La France n’entend pas suivre l’exemple italien

par Amer Ouali, AFP, le 2 septembre 2008 [3]

La France n’entend pas imiter la décision sans précédent de l’Italie, qui va verser 5 milliards de dollars à la Libye en compensation pour la période coloniale, se contentant d’une politique de « petits pas » sans repentance vis-à-vis de l’Algérie.

Le ministère des Affaires étrangères a estimé mardi que l’accord signé
samedi entre Rome et Tripoli « n’est ni un précédent, ni une référence » car « chaque histoire bilatérale avance comme elle le souhaite, chaque histoire est spécifique », dans une comparaison avec la colonisation française en Algérie.
Occupée pendant plus de 130 ans par la France qui l’a transformée en colonie de peuplement, l’Algérie, devenue indépendante en 1962, n’a pas cessé depuis de réclamer à la France de se « repentir » pour cette douloureuse histoire commune.
Plus de 45 ans après la fin de la colonisation qui s’est achevée par une guerre sanglante, les deux pays ne parviennent d’ailleurs pas à construire une relation bilatérale apaisée.

Même si l’accord italo-libyen apparaît comme "une décision de gestion
économique« 
puisqu’il prévoit des dédommagements sous forme d’investissements dans des projets d’infrastructure en Libye, il  »n’est pas quelque chose d’accessoire«  mais  »un geste fort qui va à contre-sens du discours sur la non-repentance", estime l’historien Benjamin Stora.
Le président Nicolas Sarkozy a rejeté toute idée de repentance et Paris estime qu’il appartient aux historiens d’effectuer un « travail de mémoire ».

En matière de dédommagements, M. Stora rappelle que les accords d’Evian qui ont mis fin à la guerre comportent une amnistie et ne prévoient rien à ce sujet.
« Le contentieux algéro-français a été réglé par les négociations pendant la guerre puis par les nationalisations qui ont suivi l’indépendance », explique aussi l’historien Mohamed Harbi, alors que demeurait un « vrai contentieux entre l’Italie et la Libye ».

Quant à la question de la mémoire, M. Stora observe que Paris a opté pour une « politique des petits pas » qui, selon lui, n’ira pas jusqu’à la repentance souhaitée par Alger.
A contrario, M. Harbi pense cette même politique conduira la France « à reconnaître ses torts » à cause d’une opinion publique où pèsent les populations d’origine immigrée.

A Alger, le secrétaire général de la puissante Organisation nationale des moudjahidine (ONM, vétérans de la guerre d’indépendance), Saïd Abadou, a appelé la France à « accomplir ce pas » effectué par la Libye et à « reconnaître, s’excuser et indemniser ».

« Les autorités françaises ont reconnu sans ambiguïté l’injustice du système colonial », a répondu mardi le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Eric Chevallier.
Il a rappelé qu’un ambassadeur français en Algérie avait qualifié à Sétif les massacres de 1945 de « tragédie inexcusable » et qu’un autre ambassadeur avait évoqué à ce sujet la « très lourde responsabilité » des autorités françaises dans ces « épouvantables massacres ».
En visite officielle en Algérie en décembre 2007, M. Sarkozy avait évoqué le système colonial, « injuste par nature », qui « ne pouvait être vécu autrement que comme une entreprise d’asservissement et d’exploitation ».

Au Maroc, le quotidien Al Jarida Al Oula (indépendant) a souligné lundi que l’Algérie avait accepté cette visite « bien que le président français n’ait pas présenté d’excuses aux Algériens », tandis qu’au Maroc « personne ne demande d’excuses aux anciennes puissances coloniales ».
La partie nord du Maroc a été occupée par l’Espagne et le reste du royaume par la France de 1912 à 1956, date de l’indépendance.

Les « excuses » de l’Italie à la Libye, son ancienne colonie

par Philippe Ridet, Le Monde du 2 septembre 2008

En une visite éclair à Benghazi effectuée samedi 30 août, Silvio Berlusconi a mis fin à quarante ans de relations difficiles avec la Libye, ancienne colonie de l’Italie de 1911 à 1943. « Il est de mon devoir, en tant que chef du gouvernement, de vous exprimer, au nom du peuple italien, notre regret et nos excuses pour les blessures profondes que nous vous avons causées », a dit le président du Conseil. « Il s’agit d’un moment historique durant lequel des hommes courageux attestent de la défaite du colonialisme », a déclaré de son côté Mouammar Kadhafi en levant la main en signe de victoire.

Les historiens estiment à 20 000 le nombre de Libyens tués par l’Italie pour fait de résistance et à 100 000 celui des déportés, notamment dans le désert de Syrte où périrent 40 000 d’entre eux du fait des épidémies et des exécutions.

Les excuses de l’Italie s’accompagnent d’un accord d’amitié et de coopération - préparé par les gouvernements précédents, dont celui de Romano Prodi - par lequel l’ancienne puissance coloniale s’engage à verser à la Libye 5 milliards de dollars (3,4 milliards d’euros) sur les vingt-cinq prochaines années au titre de dédommagements.

Ces investissements porteront sur des projets d’infrastructure, notamment la construction d’une autoroute côtière de la frontière tunisienne à la frontière égyptienne, et d’un « très grand nombre » de logements.

L’accord entre le président du conseil italien et le Guide de la révolution libyenne a été signé dans le lieu symbolique de la colonisation, à savoir le jardin d’un ancien palais du gouverneur italien de Benghazi. M. Berlusconi avait auparavant salué le fils du héros de la résistance libyenne contre l’occupant italien, Omar Mokhtar, fusillé sur ordre de Mussolini. Par ailleurs, l’Italie a rapatrié à Benghazi la Vénus de Cyrène. Cette splendide statue sans tête du IIe siècle après J.-C., découverte en 1913 par des archéologues italiens en Libye et exposée depuis à Rome, a fait le voyage dans l’avion du président du conseil.

En Algérie, plusieurs journaux ont souligné, dimanche, que les « excuses » italiennes tranchaient avec la position française à l’égard de son ancienne colonie. Nicolas Sarkozy, lui, « ne veut pas entendre parler » de repentance, a rappelé le quotidien L’Expression.

COOPÉRATION ANTI-IMMIGRATION

Au-delà des symboles et de la réconciliation, M. Berlusconi est venu chercher en Libye une coopération efficace contre l’immigration clandestine. Tripoli, qui s’y refusait jusqu’alors, a accepté des patrouilles conjointes en Méditerranée ainsi que la surveillance par satellite de la frontière sud, par laquelle entrent de nombreux migrants africains. M. Berlusconi espère également que la Libye lui fournira « davantage » de gaz et de pétrole. « Il est de meilleure qualité », a-t-il déclaré sans faire mystère de l’arrière-plan commercial de l’accord d’amitié.

Depuis le 7 octobre 1970, et le « jour de la vengeance » lorsque les derniers Italiens furent chassés de Libye, les gouvernements italiens cherchaient à aplanir les contentieux avec l’ancienne colonie. Avec des succès divers. En février 2006, Roberto Calderoli, ministre de la Ligue du Nord, avait provoqué une émeute anti-italienne à Benghazi en arborant un T-shirt illustré d’une caricature de Mahomet. Onze manifestants avaient été tués.

Philippe Ridet




[1Ces informations proviennent de la page : http://yoshino.wordpress.com/2007/0..., qui précise que le ministère italien de la culture a estimé que la décision de renvoyer la Vénus de Cyrène en Libye est « cohérente avec l’action en cours au niveau international de la part de l’Italie ». En effet, le tribunal a considéré qu’une telle décision permettait de créer « un précédent utile pour promouvoir la récupération, au bénéfice de l’Italie, de pièces dérobées par d’autres Etats ».

[2Référence : « En Europe, les manuels d’histoire hésitent entre la honte et la fierté ». Le Monde du 11 juin 2005.

[3Le titre d’origine était « Colonisation : la France n’entend pas dédommager l’Algérie comme Rome avec Tripoli ».