Histoire coloniale et postcoloniale

Une seule plaque vous manque... à Aix en Provence ?

publié le 1er juillet 2009 (modifié le 5 septembre 2019)

Madame Joissains-Masini ne peut pas prétendre ignorer la signification de ce geste — l’information est d’ailleurs diffusée avec ses déclarations provocantes concernant Jean-Marie Bastien-Thiry (voir cette page)

En effet, la député-maire a écouté les voeux que Robert Saucourt lui a adressés le 18 janvier 2007, en tant que président du Collectif Aixois des Rapatriés, à la Maison du Maréchal Juin. En voici deux extraits significatifs :

« Nous nous souviendrons encore que le 7 juin 1962 près de Paris, au lieu dit le Trou d’Enfer furent fusillés sur ordre des magistrats aux ordres de l’Elysée, le Pied-noir de Castiglione Claude Piegts et le sergent légionnaire parachutiste Albert Dovecar. [...]



« C’est pour cela que le 6 juillet 1962 un officier au courage et au dévouement exemplaires fut assassiné dans les fossés de la République. Et quand je dis assassiné, je pèse mes mots. Car comment qualifier la mort d’un homme qui ne fut atteint que par une seule balle du peloton, et massacré par six coups de grâce. Cet homme, ce soldat s’appelait Roger Degueldre. Il était lieutenant mais pour certains d’entre nous il sera pour toujours Delta. »

Précisons que Robert Saucourt représente l’AMEF (Association pour la Mémoire de l’Empire Français dont il est le président) au sein du CAR (Collectif Aixois des Rapatriés), et que l’ADIMAD (Association amicale pour la Défense des Intérêts Moraux et matériels des Anciens Détenus politiques de l’Algérie Française) est représentée au Conseil d’administration du CAR par John Franklin.


Et pourtant, des plaques, ce n’est pas ce qui manque ...


Celle de Perpignan, dédiée aux “ fusillés et combattants morts pour l’Algérie française ”, a été inaugurée le 5 juillet 2003, dans le cimetière du Haut-Vernet :

La stèle de Perpignan.

L’inauguration le 6 juillet 2005 de celle de Marignane, qui rend hommage aux “ combattants tombés pour que vive l’Algérie française ”,
a été plus mouvementée... mais elle a peut-être contribué à la chute du précédent maire, Daniel Simonpieri :

La stèle de Marignane (été 2005).

Et puis des plaques cela se fleurit. Avec de délicates attentions, comme à Perpignan début juin 2008 :

On pense
A vous
Sans cesse

A Perpignan, début juin 2008.

Communiqué de presse

Une rue Bastien-Thiry à Aix ?

Madame Joissains, Député-Maire UMP d’Aix en Provence, sollicitée pour qu’une artère de la ville soit baptisée du nom de Monsieur Bastien-Thiry, déclare dans le magazine l’Express : « Pourquoi pas ? Personnellement, je n’ai rien contre. Après tout, on ne peut pas lui reprocher de mauvaises actions. Il a simplement agi selon ses convictions. »

Les organisations signataires tiennent à exprimer leur désaccord avec
ces propos, et leur opposition résolue à toute initiative des nostalgiques de l’Algérie Française et de la peine de mort [1] qui tenterait de raviver la mémoire des activistes de l’OAS de quelque manière que ce soit, au mépris du respect dû à leurs victimes.

Pour mémoire, il faut rappeler que cet officier, partisan de l’Algérie
française, a organisé l’attentat terroriste du Petit Clamart contre le
Général de Gaulle le 22 août 1962. Au sein de l’OAS (organisation armée
secrète), il avait pour acolytes, le lieutenant Roger Degueldre, Chef
des commandos Delta de l’OAS , Albert Dovecar et Claude Piegts,
assassins du commissaire de police d’Alger Roger Gavoury, poignardé le
31 Mai 1961 à son domicile. Tous les quatre ont été condamnés à mort et exécutés en 1962 et 1963.

L’OAS a déployé toute la gamme des attentats et des crimes : plasticages
aveugles, exécutions ciblées au révolver ou au couteau, ratonnades,
attaques de banques pour se procurer de l’argent, en Algérie et en
France, où règne bientôt un climat de guerre civile. Les gares, les
mairies, des journaux comme Le Monde, France Soir, L’Humanité, les sièges du PCF, du PS, du Secours populaire, du Mouvement de la Paix sont plastiqués. Journalistes, personnalités, parlementaires, écrivains, sont menacés de mort. Mouloud Feraoun, écrivain algérien est assassiné,
Vladimir Pozner grièvement blessé par plasticage de son appartement à
Paris. C’est en réaction à l’attentat visant l’appartement d’André
Malraux, le 7 février 1962, qui rendra aveugle une petite fille de 4
ans, Delphine Renard, qu’est organisée le 8 février, à Paris, une
manifestation sauvagement réprimée sur ordre du Préfet Papon : on
relèvera 8 manifestants tués au métro Charonne.

Le 19 mars 1962 à Evian, l’accord de cessez-le-feu est enfin signé entre
le gouvernement Français et les représentants de l’Algérie nouvelle. Il
est massivement approuvé par les Français avec 90,7 % de Oui au
référendum du 8 avril. L’OAS se lance alors dans la politique du pire.
A Aix même, n’oublions pas le commandant Kubasiak, tué « dans des
conditions abominables, de huit coups de poignard, puis achevé à coups
de pistolet, sous les yeux de sa femme, le 24 juin 1962 ». Six hommes
formant un commando spécial de l’OAS sont venus l’assassiner « en
pyjama, chez lui à sept heures du matin, pendant que dans une chambre
voisine les trois enfants du commandant Kubasiak entendaient toute la
scène, maintenus en respect par un des membres du commando ».

Aix en Provence, le 11 juin 2008

Signataires
Mrap, comité d’Aix
Mrap, Fédération des B. du Rh.
LDH, section d’Aix en Provence
UPM (Union pour un monde meilleur)


Réactions à l’interview de Madame Joissains dans L’Express du 29 mai

par Rosa Moussaoui [2]


Un tel cynisme glace le sang des opposants à la réhabilitation de l’OAS. « J’ai été soufflée d’apprendre que madame Joissains avait l’intention de dédier une rue à Bastien-Thiry. Le simple fait d’évoquer un tel projet est absolument scandaleux », s’indigne Anne Torunczyk, de la section aixoise de la LDH. « S’il devait faire l’objet d’une délibération du conseil municipal, nous nous élèverions avec la plus grande véhémence contre ce projet, prévient Alexandre Metvedowsky, chef de file de la gauche aux municipales, et conseiller général (PS). Cet homme qui a porté atteinte aux institutions de la République ne mérite aucun honneur. » Militant écologiste, ancien conseiller municipal, Cyril Di Méo estime que ces déclarations sont motivées par la volonté « d’occuper le terrain de l’extrême droite ».
« Tout, dans la posture populiste de Maryse Joissains, trahit cette volonté de séduire l’électorat du FN », analyse-t-il.

Chez les gaullistes historiques, on digère mal l’idée d’un hommage public à un homme qui n’a rien du « résistant » dépeint par ses apologistes. « Le commando dirigé par Bastien-Thiry a mis en danger la vie du chef de l’État, mais aussi celles des personnes innocentes, non concernées par l’affaire algérienne, qui ont essuyé le feu des fusils mitrailleurs », rappelle le général Kessler, directeur général de la Fondation Charles-de-Gaulle. Pour lui, « le député-maire qui envisage une telle initiative manque, au minimum, de jugement et de connaissance historique ».


Rosa Moussaoui

L’édition du 20 juin 2008 de La Marseillaise comporte une page entière intitulée «  Un petit relent de révisionnisme fleure sur la ville [Aix-en Provence] ».
Après avoir remarqué que la « loi du [23 février 2005] glorifiant les “bienfaits” de la présence française outre-mer, et son article 13 qui indemnisait les ex-OAS, qualifiés, pour la circonstance, d“exilés politiques” avaient déjà fait le nid de la droite révisionniste », le journal concluait que « l’extrême droite a de beaux jours devant elle. » Voici un autre extrait de cette page :

Révisionnisme aixois ?

par Angélique Giorgi, La Marseillaise du 20 juin 2008 [extraits]

Aix sera-t-elle la prochaine commune du sud de la France à légitimer les actes de l’OAS ? C’est ce qu’ont cru comprendre les lecteurs de l’Express du 21 mai dans lequel Maryse Joissains aurait envisagé de baptiser une rue du nom de Jean-Marie Bastien-Thiry, le “cerveau” de l’attentat du petit Clamart. « Personnellement je n’ai rien contre », lui faisait dire le journaliste. Mais aujourd’hui, elle réfute catégoriquement la citation : «  Aucune demande de dénomination de rue au nom de Bastien-Thiry n’a jamais été faite ! », dément-elle dans un communiqué. Et de poursuivre que la demande effectuée par le collectif aixois des rapatriés concerne une plaque apposée sur le Mémorial National des Français rapatriés d’Algérie, en mémoire des “Morts de l’Algérie Française ”.

Les anticolonialistes ne voient pas la nuance car, qu’il s’agisse de dénommer une artère de la ville du nom d’un membre de l’OAS ou d’apposer une plaque en l’honneur de tous ses membres, c’est du pareil au même. «  Il s’agit de raviver la mémoire de ces activistes de quelque manière que ce soit, au mépris du respect dû à leurs victimes », considèrent, le MRAP, la LDH et Unis pour un monde solidaire. [...] Le Parti communiste français enfonce le clou en déclarant : « Ce n’est pas méconnaitre la profondeur de la déchirure que constitua pour les Français d’Algérie l’exil de 1962, que de refuser absolument tout geste d’assentiment envers tout acte criminel contraire à la volonté nationale. Que ce geste soit un baptême démenti à ce jour par la maire d’Aix en Provence, ou une plaque commémorative aux “morts de l’Algérie française” comme la demande lui en a été faite ». Enfin, l’Association des pieds noirs progressistes et leurs amis qui travaille sur l’histoire et la mémoire du drame algérien exhorte les Aixois à lutter contre le révisionnisme : « Depuis la réélection de Sarkozy, les nostalgiques de l’Algérie française relèvent la tête. Dans ce contexte de résurgence néo-fascistes, les déclarations et intentions de Mme Joissains et de ses amis doivent être combattues et stigmatisées », souligne M. Donnat, membre de l’association.[...]


Angélique Giorgi


[1Madame Joissains a déposé avec 43 députés en 2007 un projet de loi
dans le but de rétablir la peine de mort en France. Une prise de position contraire à la Convention Européenne des droits de l’Homme.

[2Extraits de l’article « Une rue Bastien-Thiry à Aix-en-Provence ? » paru dans L’Humanité du 11 juin 2008.