Histoire coloniale et postcoloniale

Georges Frêche « suspendu » du bureau national du PS

publié le 1er mars 2006 (modifié le 10 juin 2019)

Abdelkrim Klech [1] : « Ce n’est pas suffisant : nous demandons une décision définitive. Nous poursuivrons [notre présence pacifique devant le siège du PS]. » [2]

Abdelkrim Klech et Mgr Jacques Gaillot, devant le siège du PS, le 25 février 2006.

Frêche « Les harkis, je les ai sortis de la boue et des rats »

propos recueillis par François MARTIN, Midi libre [3]

  • Votre position concernant le terme de sous-homme que vous avez employé le 11 février n’a pas varié...

Je n’ai rien à ajouter à ce que j’ai dit là dessus. J’ai eu un mot malheureux vis-à-vis d’un individu, d’un individu et non d’une collectivité. Je ne me suis jamais adressé aux harkis dans leur ensemble. J’ai eu une « engueulade » avec un harki à titre politique et puis j’ai pensé que le mot employé était blessant pour lui. Je l’ai retiré.

  • Que pensez-vous des remous que ce dérapage provoque encore notamment au sein du PS ?

Ceux qui m’attaquent au sein du PS sont ceux qui en ont après moi depuis toujours. Tout cela est sordide. Le parti socialiste, il y a longtemps que je n’ai plus d’illusions... Je me bats pour des idées, je ne me bats pas pour des hommes mais il y a des gens corrects. Il y a beaucoup de gens corrects. Ceux qui me cherchent ce sont mes vieux ennemis. Ceux à qui j’ai refusé les subsides d’Urba conseil... je dis pas les noms mais ils sont nombreux, trop heureux de se venger de moi. C’est une bonne occasion de me tirer dessus. Ce sont des gens médiocres et sans intérêt que l’histoire oubliera.

  • Hollande, cherche à sortir de la crise par le haut. Il vous propose de vous expliquer avec les harkis. Qu’en pensez-vous ?

Je suis tout a fait d’accord. Hollande m’en a parlé. Ca se fera où il voudra, quand il voudra. Moi je défends les harkis depuis trente ans. Je les ai trouvés ici dans la boue. Au milieu des rats. Je leur ai construit des maisons individuelles. Au total, j’aurai fait deux cités pour les harkis. Les gaullistes et la droite les avaient laissés pourrir dans des conditions innonmables.

  • Pourtant les harkis ont mal réagi à vos propos...

Pas du tout. Je trouve que les harkis sont très dignes. J’ai reçu le soutien de beaucoup d’entre eux. Ils ont compris qu’ils sont instrumentalisés. J’ai eu une altercation avec Chebaïki. Mais Chebaïki, je lui ai trouvé un emploi ainsi qu’à quatre ou cinq membres de sa famille. Je l’ai logé, je les ai logés. Il va donc avoir du mal à me faire passer pour un raciste.

  • La polémique doit donc vous faire mal...

Oui ça me fait mal. Mais j’ai l’habitude. En politique, si on n’est pas un peu blindé, on va pas loin.

  • C’est facile de résister aux attaques de ses ennemis mais celles qui viennent de vos amis politiques...

Vous remarquerez que, dans le Sud, il n’y a que Vauzelle qui s’est démarqué. Vauzelle est égal à lui même... Un vieux mitterrandiste ! Mitterrand n’a-t-il pas été témoin à son mariage ? De toutes façons entre Vauzelle est moi ce n’est pas le grand amour. Il en a profité pour me donner le coup de pied de l’âne. A Paris, ceux qui se sont exprimés, ce sont mes vieux amis. Ceux qui me haïssent depuis toujours : Emmanuelli, Quilès... Rien de bien nouveau. Fabius a un peu hésité mais comme il n’attend pas grand chose de moi pour sa désignation à la présidentielle, il a condamné. Ce sont des indignations sélectives. Hollande a eu une attitude courageuse et très honorable... Comme celle de la majorité du parti.

  • Le soutien d’Hélène Mandroux, maire de Montpellier, vous a-t-il fait du bien ?

Je n’en attendais pas moins de Madame Mandroux. Elle a été parfaitement correcte et je l’en remercie. J’ai reçu aussi une lettre très gentille de Vézinhet [président socialiste du conseil général de l’Hérault].

  • Vous avez reçu les groupes de votre majorité régionale la semaine dernière. Ne réclament-ils pas un exercice plus collégial du pouvoir ?

Pas vraiment. Tout s’est bien passé. La majorité régionale est solide.

  • Pourtant les communistes vous reprochent vos dérapages. Ils pensent qu’ils occultent tout le reste et notamment la politique que conduit la Région...

Personne ne m’a dit cela l’autre jour.

  • Mais que pensez vous de cette critique qu’on a tout de même entendue ?

On vit aujourd’hui dans un monde bizarre où les mots comptent plus que les actes. Ça m’obligera à un peu plus de prudence à l’avenir.

  • Néanmoins, vous arrive-t-il de regretter votre manque de mesure ? Pas du tout.

Je ne vais tout de même pas demander pardon toutes les trois secondes. Il y a un mot qui a dépassé ma pensée. Il était malvenu. J’aurais dit « minus » que ça aurait été pareil. Ce mot avait une autre consonnance. Je l’ai donc retiré. Ça m’a coûté mais je l’ai fait parce que je suis un homme d’honneur. Et je l’ai fait avant que qui que ce soit me demande quoi que ce soit.

  • Le PS ne vous a-t-il pas mis la pression tout de même ?

Absolument pas. Le lundi, le PS était au courant de rien. Les faits se sont passés le samedi, la conférence de presse était le lundi. Personne n’avait réagi à Paris. Je me suis donc excusé de mon propre chef parce que je suis un honnête homme.

  • Mais Hollande ne vous a-t-il pas appelé ?

Sur mon honneur, il ne m’a pas appelé. Il l’a fait huit jours après.

  • Envisagez-vous avec sérénité les conséquences judiciaires ?

Mais bien sûr. J’ai aussi sur le dos la plainte de Sarkozy sur l’affaire des émeutes(1). Si un homme politique ne peut plus rien dire, si seule la parole de Sarkozy est sacrée, lui qui parle de « karchériser »... Parce qu’à lui aussi il y a beaucoup de choses à reprocher... Décidément je les intéresse beaucoup. Mais je suis coriace.

  • Coriace, peut être, mais là, on vous sent meurtri...

Pourquoi me demandez-vous si je suis meutri. Vous me prenez pour un sur-homme ? Je suis un homme courageux, un homme libre mais pas un sur-homme.

Pour Dali Naceri, vice-présidente de l’association AJIR-France (Association Justice, Information, Réparation) pour les harkis, en évoquant « les rats » et « la boue » dans son interview au Midi Libre, « Frêche a réitéré » : « c’est une humiliation de plus », a-t-elle dit.

Rappelant que AJIR avait maintenu sa plainte malgré les excuses de M. Frêche, elle a ajouté : « nous attendons que la justice fasse son travail, l’apaisement sera là quand la justice sanctionnera ».


Georges Frêche, des années de dérapages incontrôlés : depuis six ans, le président du Languedoc-Roussillon multiplie les propos insultants

par Pierre Daum, Libération, mardi 28 février 2006



Jusqu’à présent, tout le monde savait, mais personne n’en parlait. Depuis que Georges Frêche, président socialiste de la région Languedoc-Roussillon, a traité un groupe de harkis de « sous-hommes » [4], les langues se délient, et les souvenirs reviennent. Car, si les effets de ses dérapages n’ont que rarement débordé des frontières de la région, Georges Frêche n’en est pas à son coup d’essai.


Ses plus célèbres saillies remontent au 30 juin 2000. Lors de l’inauguration du nouveau tramway, le maire, ses adjoints et les journalistes montent dans un wagon. Frêche aperçoit une femme coiffée d’un tchador. « Ne vous inquiétez pas pour la dame, elle n’a que les oreillons », lance-t-il. Le train s’enfonce dans un tunnel, et l’élu, très en verve, s’exclame : « Ici, c’est le tunnel le plus long du monde : vous entrez en France et vous ressortez à Ouarzazate » ­ la ville marocaine étant censée évoquer le terminus du tram, la Paillade, le plus important quartier de Montpellier à forte population issue de l’immigration maghrébine. A l’époque, cette sortie provoque beaucoup d’émotion localement (Midi libre du 1er juillet 2000).

Jambon Soprex. L’évocation de la Paillade a le don de faire sortir Frêche de ses gonds. Ce fut le cas en octobre 2001, lors de la réunion bisannuelle des directeurs d’école élémentaire de la ville. « Lorsqu’un collaborateur a évoqué le nom de la Paillade, Georges Frêche a explosé et lancé, en parlant des Maghrébins : « Ils me font chier ! » » raconte à Libération un participant qui se trouvait au premier rang. Auparavant, en 1997, les musulmans du Petit-Bard (autre quartier « immigré ») obtiennent enfin un bâtiment municipal des mains de Georges Frêche, afin d’en faire une mosquée. « Sauf que la seule salle qu’il nous a trouvée était une ancienne usine de salaison du cochon, appelée Jambon Soprex, se souvient Cherif, un habitant du quartier. Nous l’avons vécu comme une terrible humiliation. »

Le 9 février 2002, lors de l’inauguration d’un centre funéraire musulman, le maire de Montpellier apostrophe les responsables des différents courants musulmans, dont certains osent le critiquer : « Le représentant des musulmans, il n’y en a qu’un, c’est moi ! Il n’y a pas plus de communauté harkie que de communauté algérienne ou marocaine. Ici, ce n’est pas eux qui décident. »

« Menace intérieure ». Au printemps 2002, à l’approche des législatives, le député Georges Frêche multiplie les apparitions publiques. Les quartiers de la Paillade et du Petit-Bard se trouvent sur sa circonscription. Régulièrement, des groupes de musulmans, scandalisés par ses propos sur la femme aux oreillons du tramway et les « imams analphabètes » venus de l’étranger (déclaration parue dans Midi libre du 13 avril 2002), viennent perturber ses meetings. « Un soir, raconte le directeur d’un festival culturel, présent dans la salle, Frêche a hurlé : « Ils ne vont pas vouloir maintenant nous imposer leur religion ! Ceux qui ne veulent pas respecter nos valeurs, qu’ils rentrent chez eux ! » » Quelques semaines plus tard, à l’issue du second tour, l’UMP gagne avec un écart de 226 voix seulement. Frêche fulmine, et déclare en conseil municipal que « la droite a été soutenue par les islamistes et les femmes voilées d’Al-Qaeda ».

En mai 2003, il accorde une longue interview à l’hebdomadaire La Gazette de Montpellier. Question : « Trouvez-vous qu’il y a trop d’Arabes en France ? » Réponse de Frêche : « Je dis que l’incapacité de notre pays, depuis quarante ans, à intégrer convenablement les millions de citoyens nés, sur notre sol, de parents d’origine étrangère, constitue [...] la plus grande menace intérieure pour notre avenir. » Avant d’ajouter un peu plus loin que « la communauté d’origine maghrébine devient si nombreuse qu’une partie d’entre elle ne souhaite plus s’intégrer », et que « le problème majeur n’est pas la religion, mais le nombre ».

Cause pied-noir. Comment analyser une telle attitude? « Georges Frêche a l’art d’embrasser au gré des publics tout le kaléidoscope idéologique de l’Hexagone, répond Jacques Molénat, auteur d’un livre intitulé le Marigot des pouvoirs (éditions Climats), consacré aux réseaux en Languedoc-Roussillon. Il est capable de tenir ici un discours révolutionnaire, là gaulliste, ailleurs libéral, jaurèsien et même lepéniste, dans le sillage, pour cette dernière variante, de son adhésion profonde à la cause pied-noir. »

Pierre Daum

[1Ce n’est pas la première fois qu’Abdelkrim Klech tente de faire connaître la situation scandaleuse dans laquelle se trouvent nombre de Harkis dans la France d’aujourd’hui : voyez par exemple breve 123.

[2Les Harkis ont raison de ne pas se contenter de bonnes paroles, si l’on en juge par la réaction de Georges Frêche :


Qu’on se le dise : l’annonce de sa suspension du bureau national du PS n’a en rien abattu Georges Frêche

Elle aurait même donné un tonus supplémentaire à celui qui adore l’odeur de la poudre.

D’ailleurs, quelle suspension ? « Je ne suis pas suspendu du tout. Je n’irai pas au bureau national jusqu’à la décision de la commission des conflits, interprétez-le comme vous voulez. Je n’y étais allé qu’une fois depuis le congrès du Mans. Je me suis entendu avec François Hollande sur une procédure. Je m’y soumets parce que je l’ai décidé. Je suis un homme libre. Si je n’étais pas d’accord avec le PS, je partirais ».

D’ailleurs, Georges Frêche l’affirme : « Je ne veux pas gêner mon parti ». Or, la tournure qu’avait prise la polémique desservait le PS. « On utilise cette affaire comme un dérivatif. Ça permet au gouvernement de parler d’autre chose que de cette histoire ridicule du Clemenceau, de la remontée du chômage ou du fait qu’il ne s’était pas occupé de l’épidémie de chikungunya, peut-être parce que les gens étaient un peu basanés », accuse l’élu.

Quant au PS, Frêche voit bien comment son affaire y est instrumentalisée : « J’ai mon avis sur certains socialistes. On cherche à atteindre François Hollande à travers moi, c’est évident ».

Bravache, le président du conseil régional lance : « Ce tsunami médiatique de la droite, ça m’honore. Je ne vais pas jeter en pâture une vie de droiture et de loyauté. S’il y a bien un homme qui s’est battu contre l’extrême droite, c’est moi. D’ailleurs, le FN fait son score le plus faible dans le Sud à Montpellier. Mon père était officier, résistant. Je n’ai aucune leçon à recevoir de fils de pétainistes. J’ai eu un mot blessant à l’égard d’une personne, pas d’une association. Je l’ai retiré. Il faudrait condamner Sarkozy et son Karcher, Chirac et les odeurs. On a écrasé ».

Georges Frêche estime avoir affaire à « une nébuleuse qui regroupe l’UMP avec son chef d’orchestre qui agit et ne dit rien et les réseaux Ramadan des Musulmans ». L’homme se dit « serein ». Il ajoute : « La commission des conflits, ne croyez pas que j’en aie peur, j’y suis déjà passé sept ou huit fois. On discutera. L’heure du peuple souverain va sonner. Mon objectif est de faire campagne dans tout le Sud de la France pour que la gauche gagne l’élection présidentielle. Je me prononcerai en octobre. Le temps travaille pour moi. La vie est longue ».

Gérard DURAND

[4Pour prendre connaissance des propos de Georges Frêche.