rassemblement à Alger de familles de disparus pour le 5e anniversaire de la charte

publié le 6 octobre 2010

Les familles des disparus ont célébré, à leur manière, le cinquième anniversaire de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, adoptée le 29 septembre 2005. Bravant l’interdiction les familles sont parvenues à se rassembler à Alger-Centre, et, contrairement aux réunions précédentes, elles n’ont pas subi de violences de la part des policiers.

Un reportage de Ghania Oukazi, publié dans Le Quotidien d’Oran le 30 septembre 2010.

Alger : Rassemblement de familles de disparus



« Prônant l’oubli et consacrant l’impunité, cette charte interdit tout recours aux familles des victimes de la décennie 90. »

C’est, entre autres, par cette phrase que les familles et collectifs des familles des disparus (CFDA et SOS Disparus) ont voulu convaincre les citoyens pour se joindre à eux hier au rassemblement qu’ils ont organisé devant la Grande Poste d’Alger pour commémorer l’an 5 de l’adoption de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale. Proposée à référendum populaire en septembre 2005, la charte en question est entrée en vigueur le 28 février 2006. « Dès l’annonce de ce référendum, le CFDA et SOS Disparus ont mené une vaste campagne pour alerter l’opinion publique nationale et internationale sur les conséquences néfastes de cette charte », ont écrit ces organisations dans l’appel au rassemblement qu’elles ont transmis discrètement aux milieux de la presse. « Nous devons être discrets parce que si les autorités le savent, elles nous enverront la police pour nous empêcher de manifester », nous disait mardi une représentante de SOS Disparus.

Les autorités politiques ont, pour rappel, décidé depuis le mois dernier, subitement et brutalement, d’interdire le rassemblement que ces familles tenaient tous les mercredis et ce depuis douze longues années, devant le siège de la Commission nationale consultative pour la promotion et la protection des droits de l’homme (CNCPPDH). En organisant la manifestation d’hier, elles ont tenu à rappeler leur rejet des dispositions de la Charte qui, à leurs yeux, « renforce d’une part le dispositif d’amnistie des groupes armés et accorde l’impunité aux agents de l’Etat ». Elles dénoncent aussi dans leur appel le fait qu’« aujourd’hui, l’Etat continue de harceler les familles des disparu(e)s pour qu’elles acceptent que soient établis des jugements de décès et tente d’acheter leur silence en leur offrant des indemnisations ».

Témoignages poignants

Elles sont venues hier nombreuses près de la Grande Poste pour « réaffirmer leur droit de connaître toute la vérité sur le sort de leurs proches ». Elles font savoir qu’« aucune loi inique, ni mesure de répression ne les fera renoncer à ce droit ».

Il était 10h quand les premières femmes avançaient hier discrètement vers le jardin faisant face à la Grande Poste, en plein centre de la capitale. « Mon fils avait 21 ans, il a été emmené au commissariat central (Bd Amirouche), je ne l’ai plus revu. Le fils de mes voisins a été arrêté en même temps. Il a dit au juge d’instruction que mon fils est mort après avoir été torturé, qu’il lui a fait la chahada. Moi, sa mère, j’ai déposé une plainte auprès de la Cour suprême pour arrestation et crime volontaire », raconte l’une d’elles. « J’ai continué à me présenter au tribunal d’Hussein Dey et en 2008, on m’a dit que l’affaire est classée, que je ne devais plus demander quoi que ce soit… », a-t-elle ajouté.

Elles se mettent à plusieurs pour relater les faits de disparitions de leurs proches. « On nous dit qu’il y a des tombes anonymes, des personnes qui ont été enterrées sous X, qu’ils fassent des tests ADN pour savoir d’où elles viennent, parce qu’ils disent que nos enfants ont été terroristes alors qu’ils n’avaient rien à voir… » « Mon mari a été arrêté sur les lieux de son travail le 31 janvier 1993, on m’a remis un acte de décès daté du 1er février 1993. Trouvez-vous ça normal ? » « Ils ont pris mon mari qui avait 82 ans et mon fils 24 ans… » « On nous dit que nos enfants sont morts dans des accrochages. Alors où sont les corps ? Qu’on nous les donne pour qu’on fasse notre deuil ? »

« Rien ne nous arrêtera ! »

Il est 10h25. La place commence à se remplir de femmes et d’hommes. Des portraits sont brandis. « C’était un avocat ». « C’était un étudiant ». « Il faisait un stage pour être imam. » « C’était un assistant du DG d’une entreprise publique. »… Les fonctions sont nombreuses et diverses mais le drame de la disparition forcée a eu le même effet tragique sur les familles. « Non à l’impunité ; Justice et Vérité ! », lit-on sur la large banderole déployée au premier rang des manifestants. Les manifestants étaient venus de plusieurs villes. « Oran, Jijel, Tizi Ouzou, Médéa, Tiaret », lit-on sur les pancartes.

« Ya houkam bladna, ouine rahoum ouledna (Gouvernants de notre pays, où sont nos enfants ? » « La Ouiam, La Salam, La Raha Lelhoukam ! (Non à la réconciliation et à la paix. Pas de répit pour les gouvernants !) » Bien que ce sont de vieilles personnes atteintes, selon plusieurs d’entre elles, de maladies chroniques, elles scandaient à gorge déployée des slogans qui résument à eux seuls la profonde détresse dans laquelle elles ont été plongées. « Ouledna kadhiyatna, hata chi ma yhabasna ! (Nos enfants sont notre cause, rien ne nous arrêtera !) » « Ya Rais Bouteflika, aâlah tkhabi el hakika ! (Président Bouteflika, pourquoi cachez-vous la vérité ? ) » « Aâdalatna khaina, mahkama doualia ! (Notre justice triche, nous voulons un tribunal international !) » La place de la Grande Poste grouille de monde. Manifestants entourés par de nombreux citoyens et badauds ont fait foule.

Il était 11h quand un fourgon de police arrive. Un policier en descend, téléphone mobile à l’oreille et talkie-walkie à la main. « Vous êtes journaliste ? », a-t-il interrogé notre chef de bureau. « Oui », lui répond-il. « Donnez-moi votre carte professionnelle », réclame le policier. Mais le temps que le journaliste sorte sa carte de son cartable, le policier fait demi-tour et se met à côté du fourgon. Instruction venue « d’en haut » de ne pas intervenir ? Probablement puisque aucun policier ne s’est approché des manifestants. Aucun signe de répression n’a été visible contrairement au mois dernier où les agents de sécurité ont traîné quelques-uns de ces mêmes manifestants par terre.

Le rappel du comité des droits de l’homme de l’ONU

« Ya houkam bladna, ma biôouche ouledna ! (Gouvernants de notre pays, nous ne vendons pas nos enfants ! » continuent les familles de scander. « Bouteflika hram aâlik, deme ouledna itabaâ fik ! (Bouteflika, c’est un pêché pour vous, le sang de nos enfants vous suit !) »

Quelques minutes plus tard, des femmes de la police et de la BMPJ se rapprochent du lieu de la manifestation. « Ça y est, cette fois-ci, on leur a ramené des femmes… », nous a dit un agent de sécurité. « Pour qu’elles puissent bousculer facilement ces femmes ? », interrogeons-nous. « Non, on ne les touchera pas », a-t-il répondu.

« Ya houkam ya masôoulin, ouine rahoum el mafkoudine ? (Gouvernants, vous qui êtes responsables, où sont les disparus) ». La manifestation continue encore plus forte. « Fi blad el houria, essoudjoune essaria ! (Dans le pays de la liberté, il y a des prisons secrètes !) » « Ya Ksentini ya kedhab, ouache kolt fi jinev ? (Ksentini, le menteur, qu’as-tu dit à Genève ?) » Les policiers en faction remarquent la présence d’un photographe étranger. « Avez-vous une autorisation pour photographier ? », lui demandent-ils. « C’est un Américain, il a un ordre de mission d’un journal algérien », leur répond son interprète. « C’est marqué reportage photos, c’est vaste… », lui dit un policier en civil. « Suivez-nous au commissariat, on doit vérifier », recommande son collègue au photographe américain. Les familles se dispersent vers les coups de 12h avec la promesse de continuer le combat pour « la justice et la vérité ».

Indemnisations des familles des disparus : les regrets d’une mère qui a accepté de signer

« Non, je n’ai pas vendu mon fils, je voulais que cette jeunesse vive mieux ! » nous a dit Mme Aribi qui a accepté de se faire indemniser conformément aux dispositions de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale. Elle raconte comment en 1993, son fils de 18 ans a été pris de la maison pour ne plus revenir. « Quand j’ai dit oui à la Charte, je pensais aider quelque part à ce que cette jeunesse vive en paix », ne cesse-t-elle de répéter. Elle nous fait savoir qu’elle a accepté de faire enregistrer son fils comme décédé. « On m’a demandé de signer un papier, ils m’ont donné 94 millions et on m’a dit que c’était une aide sociale. Lisez, vous voyez, c’est une trahison ! » nous dit-elle avec la gorge serrée. « Je ne peux pas comprendre les lois toute seule, on n’a pas à nos côtés des avocats qui nous expliquent et nous aident à arracher nos droits, on se retrouve seul ! » se plaint-elle. « Le jour où j’ai signé, je traînais les pieds, j’ai perdu connaissance », raconte-t-elle. « Je pensais que le fils qui me reste va bien vivre, il gagne aujourd’hui 10 000 DA, pour toute une famille dont les parents sont malades ! Est-ce que c’est ça les bienfaits de la Charte ? » Interroge-t-elle. « Oui, j’ai regretté, je n’aurais pas dû accepter de signer. Je suis une femme de la révolution, je ne paie pas mes sacrifices d’hier et d’aujourd’hui avec l’âme de mon fils. »

« L’Etat algérien ne peut se prévaloir des textes de la charte et a le devoir de mener des enquêtes approfondies sur les violations supposées des droits de l’Homme, en particulier lorsqu’il s’agit de disparitions forcées(…) mais aussi d’engager des poursuites pénales contre quiconque est présumé responsable de ces violations (…) . » C’est ce que le comité des droits de l’homme de l’ONU a notifié aux autorités algériennes et que les familles des disparus ont tenu à mettre dans la lettre qu’elles ont distribuée sur place et qu’elles ont intitulée « non à l’oubli, non à la fourberie ! »

Ghania Oukazi