rapatriés d’Indochine : plus de cinquante ans d’oubli

publié le 26 juin 2008 (modifié le 22 août 2019)

La première arrivée massive de rapatriés des colonies de l’histoire de la France s’est déroulée en 1956. Venant du Vietnam, ils ont été parqués, à Noyant, dans l’Allier, et à Sainte-Livrade, dans le Lot-et-Garonne, puis oubliés, au point que certains d’entre eux y vivent toujours.

Un article récent rappelle l’existence de ces victimes oubliées de l’Empire français. Dans un texte de juin 2006 que nous reprenons à la suite, l’historien Gilles Manceron rappelle que leur sort est révélateur de la manière dont le drame colonial s’est prolongé pendant un demi-siècle en plein cœur de la France [1].

[Cette page, dont la première mise en ligne date d’août 2006,
a été complétée le 26 juin 2008]

De longs baraquements gris, 26 au total, construits au bord du Lot sont alignés de plain-pied les uns derrière les autres ; ils ont été découpés en 300 logements.

Lot-et-Garonne. Les « harkis » d’Indochine

[Le Télégramme, le 24 juin 2008]

Depuis 52 ans, ces rapatriés d’Indochine vivent dans des baraquements.
Des logements sociaux vont enfin leur être accordés.

Plus de cinquante ans après la défaite de Diên Biên Phû, les rapatriés français d’Indochine, parqués depuis 1956 dans des baraquements jamais rénovés, attendent, enfin, l’arrivée des premiers travaux, à Sainte-Livrade-sur-Lot. Le (Cafi) Centre d’accueil des Français d’Indochine, installé dans une ancienne poudrerie rouverte en avril 1956 pour accueillir 1.160 réfugiés, dont une majorité de veuves de militaires français et leurs enfants, ressemble aujourdhui à un îlot hors du temps, petit Vietnam posé sur les berges du Lot.

120 familles dans un camp

L’école, l’infirmerie et les bureaux administratifs des directeurs de colonie ont fermé depuis des lustres mais 120 familles vivent toujours dans ces logements de fortune, marqués d’une lettre ou d’un numéro. Seuls deux épiceries exotiques, un temple et une église continuent d’animer le camp. « La guerre d’Indochine était tellement impopulaire que l’Etat n’a pas voulu mettre beaucoup d’argent dans nos logements », témoigne, amère, Francine Gerlach, 60 ans, née d’un militaire français jamais connu et d’une Vietnamienne. Tous évoquent leur arrivée douloureuse dans le camp boueux, l’interdiction de parler vietnamien, l’inconfort des logements, les barbelés ceinturant le site, l’interdiction de posséder un vélo ou une voiture ...

Premiers travaux à l’automne

Le Cafi est l’un des deux derniers camps de rapatriés franco-indochinois qui subsiste aujourd’hui, avec celui de Noyant d’Allier. Le projet de réhabilitation porté par la mairie vise à raser le camp pour y reconstruire des logements sociaux. Le permis de construire a été accordé en mai et les premiers travaux devraient commencer à l’automne. Emile Lejeune, 88 ans, ancien militaire du corps expéditionnaire français, fils d’un magistrat français et d’une princesse vietnamienne, juge « que cela aurait été bien il y a quarante ans, mais s’apitoyer aujourd’hui sur notre sort a quelque chose d ’ anachronique. Cela fait 50 ans qu’on vit comme ça, pourquoi nous déranger ? » , interroge-t-il. Pour Raymond Luco, arrivé à 15 ans au camp, « ce projet arrive 40 ans trop tard ou 10 ans trop tôt, parce que les mamies encore en vie ne vont jamais s’habituer au changement ». La maire de Sainte-Livrade, Claire Pasut, promet, elle, de tenir compte des habitudes de vie des rapatriés.

1956-2006 : rapatriés d’Indochine, 50 ans d’oubli

par Gilles Manceron, Hommes et Libertés N° 135, juillet-septembre 2006


Venus du Vietnam peu après les accords de Genève du 20 juillet 1954 et la défaite de Dien Bien Phu, près 5 000 réfugiés d’Indochine ont été transportés en France et logés dans des conditions précaires dans des corons abandonnés et d’anciens camps militaires.

Pour comprendre leur drame, il faut revenir aux origines de la colonisation française. Elle a commencé sous le Second empire au Sud-Vietnam, qu’on appelait alors la Cochinchine, s’est étendue au Tonkin et à toute l’Indochine sous la IIIe République, et s’est achevée en 1954, sous la IVe République, au terme d’une guerre acharnée contre la République du Vietnam, proclamée à Hanoï par Ho Chi Minh après la défaite du Japon en 1945. Ce combat d’arrière garde qui cherchait à reconstituer un empire colonial déjà condamné par le mouvement général d’émancipation des colonies, s’est terminé par le désastre de Dien Bien Phu et un départ des troupes. Celles-ci laissaient derrière elles des milliers de personnes qui avaient été liées du temps de la présence coloniale à des Français par des relations diverses, familiales, administratives, commerciales, affectives.

Beaucoup de ces personnes dont certaines étaient ressortissants français s’étaient repliés du Nord-Vietnam après Dien Bien Phu. Parmi eux, d’anciens engagés du Corps expéditionnaire français d’Extrême-Orient et de la légion étrangère, pas tous de nationalité française, enrôlés dans des conditions diverses à la défaite de l’Allemagne en 1945 pour combattre au profit d’une colonisation française à laquelle, souvent, ils étaient loin d’adhérer, des employés et auxiliaires de l’armée et des membres de leurs familles, Eurasiens, Vietnamiens naturalisés, Français de l’Inde, etc. En 1955, ces personnes ont été contraintes par le dictateur du Sud-Vietnam Ngo Dinh Diem de quitter le pays parce qu’obligées, si elles voulaient rester, de renoncer à leur nationalité française.

Ce drame est une conséquence de la colonisation elle-même. Dès ses débuts, comme en témoignent les débats parlementaires de la IIIe République, les Français, qu’ils soient ou non favorables à l’entreprise coloniale, étaient conscients qu’en se lançant dans ces conquêtes, on ferait courir les pires dangers, le jour où la colonisation cesserait, aux populations qu’on aurait associé à nos intérêts aux colonies. Dès le départ, le drame des rapatriés d’Indochine et celui des harkis en Algérie au crépuscule de l’empire étaient inscrits comme une fatalité du projet colonial. Et les rapatriés d’Indochine en ont été les premières victimes.

A leur arrivée en France, ils ont été relégués dans des espaces clos appelés par euphémisme les “ Centres d’accueil des Français d’Indochine ” : à Noyant, près de Moulins, dans l’Allier, dans d’anciens corons de mineurs désaffectés depuis la fin de l’activité minière en 1943 et à Sainte-Livrade, près de Villeneuve-sur-Lot, dans un ancien camp militaire. Là, ils ont été reclus et surveillés en marge de la vie locale. Les enfants ont été exclus des écoles des environs et ont dû affronter de lourds handicaps pour surmonter les traumatismes de leur transplantation et s’adapter à la société française. Certains y sont parvenus, d’autres traînent encore misérablement leur fin de vie dans les mêmes anciens corons et baraques militaires qui n’ont cessé, avec le temps, de se dégrader.

Les réfugiés d’Indochine n’ont pas, de par leur culture, l’habitude d’élever la voix, mais les enfants qui ont grandi en France ont décidé de prendre la parole et de demander justice pour la situation qu’ils ont subie et pour la mémoire de leurs parents.

La génération de ceux qui ont vécu leur enfance et leur adolescence dans ces camps cherche à comprendre l’histoire de la colonisation et du pays où leurs parents sont nés ou ont vécu. Ils veulent lire sur le déroulement de la conquête de l’Indochine, les résistances, les violences et les drames qu’elle a engendrés dans la société locale, le recrutement de l’armée française et des corps auxiliaires, l’histoire de la guerre d’Indochine, etc. Certains veulent redécouvrir le bouddhisme et d’autres aspects de la culture traditionnelle du Vietnam, redécouvrir sa langue et organiser des voyages culturels dans ce pays. Ils montent des projets de jumelage avec des villes vietnamiennes dans une perspective de réconciliation avec ce pays.

Et ils ne veulent pas qu’on efface la mémoire des cités et des camps où ils ont grandi, comme certaines autorités locales en ont l’intention, avec autant de désinvolture qu’on les y avaient auparavant enfermés et oubliés. Ils réclament leur droit à être enfin reconnus et écoutés.

Gilles Manceron

Les cinquante ans de Noyant et de Sainte-Livrade célébrés cet été

par Léon Nguyen, président de la CEP [2]

Les cinquante ans des camps de Noyant et de Sainte-Livrade, les “ Centres d’accueil des Français d’Indochine ” (CAFI), ne seront pas seulement une commémoration festive. Il s’agit aussi de rappeler à l’Etat son devoir de mémoire vis-à-vis d’une communauté qui a fait tous les sacrifices qu’on lui a demandés et se sent à juste titre quelque peu abandonnée et oubliée de tous depuis cinquante ans. On célèbre les morts de la guerre d’Indochine le 8 juin, on dresse des mémoriaux en l’honneur des combattants à Marseille ou à Fréjus, on pleure les braves de Dien Bien Phu, mais qui se soucie de la mémoire des sans grade de l’armée ? Qui se soucie des enrôlés, qu’il s’agisse de jeunes Allemands prisonniers en 1945, ex-enrôlés de force par les Waffen SS en déroute, de Polonais, Ukrainiens, Algériens, Marocains, Tunisiens, Soudanais, Éthiopiens, etc., tous embarqués dans l’aventure douteuse de la guerre d’Indochine, haïssant si peu les jaunes qu’ils ont fini par épouser leur femme vietnamienne, et qui ont scellé avec la France leur destin jusque dans la tombe, embrassant pour des siècles une terre qui ne les avait pas vu naître, ni eux ni leurs épouses.

Qui se soucie de leurs épouses restantes et de leur descendance, témoins muets, parce qu’on ne leur a rien demandé, du vent de l’Histoire et de son souffle implacable. Cinquante ans plus tard, il est de bon ton de vouloir oublier définitivement ce qu’était venu chercher la France en Indochine et en Algérie et on voudrait oublier cette honte que constituent les centres d’accueil pour Français rapatriés, ces camps militaires aux aspects lugubres et au confort spartiate. D’oublier ces soldats dont certains étaient venus des quatre coins du monde pour libérer la Normandie, la Provence, puis la France entière du joug de l’oppresseur nazi, ont continué à défendre en Indochine ce qu’ils croyaient être la noble cause de la liberté et ne se rendirent compte que plus tard que, les anciennes victimes de l’indicible oppression hitlérienne étaient devenues à leur tour les bourreaux de l’Indochine.

Oubliée la force de cet engagement si mal récompensé par un demi-siècle d’enfermement et d’ignorance, oubliée cette appartenance française tellement conquise de haute lutte qu’elle s’est confondue au fil du temps avec les dossiers des innombrables réfugiés des directions de l’immigration ? Français, certes, mais sur le papier ; pour le reste et après tout, ne sont-ce pas d’abord des étrangers et étrangères dont le couvre-chef s’ornent de bizarres cônes en guise de bérets ? Cinquante ans plus tard, c’est comme si la honte surgissait enfin ! Il faut faire quelque chose, dit l’Etat ; raser cette honte résiduelle et récurrente de la guerre d’Indochine, et reconstruire des logements sociaux avec les nouveaux critères des politiques de la ville, mélanger les populations et pratiquer une mixité sociale ignorée pendant plus d’un demi-siècle, l’oubli et l’effacement de cette tache indélébile qu’est la guerre d’Indochine parait à ce prix, cette tache constituée par la survivance de ce qui reste des Anciens.

Oublié, le demi-siècle d’acharnement à la dénégation de l’existence des rapatriés d’Indochine par le retrait massif de l’Etat du devoir de reconnaissance et d’intégration (revente des corons aux rapatriés et revente du CAFI à la collectivité locale, qui n’en peut plus de soutenir à bout de bras une cité de 7 ha et demi et que l’Etat a définitivement lâchée).

Est-il juste et est-ce vraiment un devoir de reconnaissance morale de chercher à se débarrasser d’un problème qui apparaît comme une épine dans le pied des responsables locaux et nationaux et de s’en débarrasser en recourant au privé pour un euro symbolique. En se débarrassant à bon compte d’une question sociale devenue épineuse sur le privé, pense-t-on avoir résolu d’un seul coup deux questions embarrassantes : l’embarras du dernier vestige de la guerre d’Indochine que constitue le camp de Sainte-Livrade et l’embarras du traitement social, historique et politique des rapatriés d’Indochine.

Toutes ces raisons militent pour que les festivités de Noyant et de Sainte-Livrade soient le début de quelque chose d’autre, le début d’une prise de conscience qu’on ne raye pas comme ça, d’un trait de plume, un demi-siècle d’Histoire. Car ces sites méritent qu’une réflexion s’y attache afin de sauver ce qui reste d’un symbole historique universel, et que la réévaluation de ces symboles soient le prélude à un rétablissement des liens historiques entre la France et les pays de l’ex-Indochine, distendues par trente années de guerre.

Léon Nguyen, été 2006


[1En complément : un article de Boris Thiolay, « La cité perdue des Français d’Indochine », paru dans l’Express du 10 janvier 2005.

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