questions autour d’un « Mémorial de la France Outre-mer » à Marseille, par Benjamin Stora.

publié le 21 octobre 2006

Intervention de Benjamin Stora, professeur d’Histoire de la colonisation française à l’INALCO (langues orientales, Paris), au colloque du 21 octobre 2006 consacré au Mémorial de la France Outre-mer [1].

Le colloque organisé, ici à Marseille, par des organisations se réclamant de l’égalité entre citoyens, des droits de l’Homme, est important à plus d’un titre. Il permet de mettre l’accent sur la connaissance de l’histoire coloniale, si complexe, et si peu étudiée au moment où cette question se discute dans de larges secteurs de la société française actuelle.

La connaissance de l’histoire coloniale se pose en effet avec acuité dans les lycées, les collèges, à l’université. Des élèves, dont les parents sont issus de populations maghrébines ou africaines, réagissent à la faible place laissée à cette histoire dans l’enseignement d’aujourd’hui. Ils entretiennent, pour certains, un lien affectif avec cette histoire, cherchent dans ce passé les traces leur permettant de comprendre le présent difficile qu’ils vivent. Pendant longtemps, pourtant, l’Empire colonial a occupé l’esprit des écoliers français avec les fameuses tâches roses situant les colonies françaises dans les Atlas de géographie, et les globes terrestres. C’ était le temps des récits vantant les mérites de « l’épopée coloniale » vue comme une « mission civilisatrice », avec les figures de Lyautey ou de Savorgnan de Brazza, et la foule se pressait à la grande Exposition coloniale du bois de Vincennes en 1931. Les spectateurs se précipitaient dans les salles de cinéma voir sur les écrans Jean Gabin dans La Bandéra ou Pépé Le moko. C’était avant les guerres de décolonisation, et le soulèvement des « indigènes » contre le sort qui leur était réservé.
Après l’indépendance algérienne de 1962, l’histoire de l’Empire semble avoir brusquement disparu des récits scolaires. On pourrait invoquer le nécessaire oubli après la période de guerre, ce besoin de tourner la page, mais aussi le refus d’ assumer les exactions commises et les inégalités du temps colonial.
Mais aujourd’hui, cette histoire fait retour, de manière incontestable, dans les manuels scolaires, les sujets aux concours, les colloques ou les publications universitaires. Et ce retour de mémoire s’opère aussi par la construction de musées. Les organisateurs de cette rencontre ont posé un certain nombre de questions dans les invitations qu’ils ont lancées, et je voudrais poursuivre avec eux ce nécessaire questionnement.

Le large intérêt porté par le public en France aux musées d’histoire, en particulier ceux des deux guerres mondiales, montre que l’histoire est devenue un bien de consommation culturelle. Il est aujourd’hui question d’étendre cet intérêt à l’immigration, aux récits liés aux personnes dont le destin témoigne de l’histoire coloniale, bref aux « minorités » de plus en plus visibles dans le champ culturel et politique français. De la Cité Nationale de l’histoire de l’immigration, au futur Mémorial de la France Outre Mer-de Marseille, en chantier, il faut voir comment des histoires tragiques, et toujours conflictuelles, entrent au musée ; comment des textes et des images représentent un passé et une expérience particulière qui n’ont pas véritablement leurs lieux de mémoires.
De l’histoire de l’esclavage aux immigrations coloniales, le message délivré de ces musées, qui deviendront peut-être eux aussi des lieux de mémoires, est complexe, non univoque, propre surtout à transmettre des leçons pour empêcher qu’une histoire tragique ne se répète. Quelle est la place des historiens, à la recherche de nouveaux « formats » plus accessibles de leurs travaux, dans ces musées, par rapport aux acteurs, aux militants qui, légitimement, veulent faire entendre leur point de vue ? D’autres questions surgissent, en particulier celle du rapport entre histoire nationale, républicaine, et celle de minorités, avec le risque d’une communautarisation de la mémoire ; ou encore celle de la représentation muséale, particulièrement difficile, des histoires particulières, singulières, et des politiques générales, par exemple coloniale, menées en pays étrangers.

Mais le « Mémorial » de Marseille soulève d’autres questions, singulières. La question coloniale a été un moment décisif en France, notamment au XIXe siècle, avec la conquête de l’Algérie. Il ne saurait être question aujourd’hui de nier qu’il y a eu des exactions commises, des dépossession de terres et l’arrivée de colonies de peuplement. Ce système colonial a ensuite mis en oeuvre des édifications de tous ordres (routes, hôpitaux, bâtiments, agriculture, extractionn de matières premières ...). L’histoire sociale, militaire, économique mais aussi l’histoire culturelle de notre pays portent bien la marque de cette présence coloniale outre-mer et ce lieu devra bien répondre au pourquoi d’un tel retard dans l’acquisition de connaissances sur cette histoire. Mais avançons dans le questionnement.

Tout proiet de musée veille à ne pas réduire une histoire à l’une de ses dimensions. L’histoire coloniale est une histoire non close. Quelle est l’articulation entre histoire nationale française, métropolitaine et histoire des « indigènes » des pays colonisés ? Répondre à cette question, pousse très vite à l’ interrogation sur la stratégie de constitution de collections, (des photographies, des films, des archives écrites, sonores, audiovisuelles, des livres réalisées par des artistes issus de l’histoire coloniale) qui ne peuvent venir d’ un seul « côté ». Les choix muséographiques par la constitution des collections traduisent l’ampleur et la diversité du champ couvert, le choix des personnes interrogées, de toutes oriqines. Car, à mon sens, les collections doivent laisser une place importante aux témoignages de cette histoire complexe. Les archives de presse, les archives de nombreuses associations, syndicats, partis politiques, celles d’entreprises ayant eu recours à une importante main d’oeuvre pourraient utilement nourrir ces collections. Des collections qui gagneraient également, bien sûr, à se nourrir de pièces de source militaire tant la contribution de l’armée française à cette histoire est importante.
De même, la culture française s’est en permanence nourrie de l’ histoire coloniale : les livres et les travaux de nombreux peintres, photographes, musiciens,écrivains et scientifiques « métropolitains » pourraient ainsi être réunies ou exposées au sein de ce musée. Et, enfin, dans des sociétés où l’oralité a si longtemps été le seul lien de communication culturel ou social, la collecte et la valorisation d’ archives familiales, écrites et photographiques, pourraient être facilitées par le recours aux nouvelles technologies. Le « Mémorial » de Marseille pourrait ainsi lancer un vaste programme de collecte d’archives orales, touchant aussi bien les populations « européennes », « qu’indigènes »..
Les Archives de France ainsi que de très nombreuses autres institutions (INA, CNC, SHAT, Fort d’Ivry, et bien sûr, Archives d’Aix en Provence) détiennent des fonds très riches. Le musée n’ aurait pas vocation à recueillir l’ensemble de ces fonds. En revanche, l’existence d’un lieu ressource de la richesse documentaire serait déterminante pour le développement de la recherche sur ces sujets. Ce futur musée pourrait devenir un lieu naturel de dépôt mais aurait également vocation à mettre en réseau les nombreuses sources documentaires et centres d’ archives existants.
Sans imaginer donc un « musée des indigènes » ou un « musée des communautés françaises », la diversité des origines des populations vivant longtemps sur un même territoire, un même espace peut constituer un axe fort et une richesse de ce futur lieu. Ainsi conçu comme un lieu ouvert sur toutes les histoires, ce projet de musée peut développer une stratégie d’accueil du public le préservant de la sanctuarisation communautaire, et lui permettant de jouer pleinement son rôle social. Des actions en direction des publics scolaires, élèves et enseignants, des collaborations avec les associations et autres acteurs sociaux et culturels de l’immigration post-coloniale, une communication grand public sont autant de voies à explorer dans une ville multiculturelle comme Marseille.
Mais très vite, d’autres questions se posent. Quel est le champ géographique envisagé ? Faut-il inclure dans le champ de ce futur musée les « exils intérieurs », des personnes originaires des DOM-TOM notamment ? Quel lieu d’implantation ? Les choix de localisation ne sont pas neutres. Le Mémorial de la France Outre-Mer devrait ouvrir ses portes à Marseille en 2007 sur le site... de l’ exposition coloniale de 1906. Comment éviter de « marquer » le musée, en proposant d’ autres lieux qui ne seraient pas emblématiques d’ une seule dimension de l’ histoire coloniale, celle qui valorise l’entreprise coloniale en ne faisant pas valoir le point de vue de l’ancien colonisé ?

Enfin, quelle est !a place des historiens et leur rapport au mouvement associatif ? Cette question a été, déjà, largement débattue à propos des rapports entre lois mémorielles et écritures historiques. Mais il me semble que c’est la pluralité des points de vue dans l’appréhension de cette période, qui est déterminante dans la conduite de cette aventure périlleuse.

Benjamin Stora. Octobre 2006

[1Benjamin Stora n’ayant pu se déplacer, le texte de son intervention a été diffusé sur place.