Histoire coloniale et postcoloniale

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mai 1945 : les "événements de Sétif" analysés par Albert Camus

par Yves Benot

lundi 28 mars 2005, par la rédaction

Dans la presse française de mai 1945, Albert Camus est l’un des seuls à avoir exposé lucidement le problème politique posé par les événements de Sétif et Guelma.

Après avoir fourni à ses lecteurs le moyen de comprendre le fond du problème, il demande pour l’Algérie « le régime démocratique dont jouissent les Français » - mais sans aborder la question de l’indépendance.

C’est ce qu’expose ci-dessous Yves Benot, dans un large extrait de son ouvrage Massacres coloniaux - éd. La Découverte/Poche, 2001.

La censure militaire, alors en vigueur jusqu’au début juin, n’a rien laissé passer sur les manifestations du 1er mai en Algérie [1].

Quant aux événements du 8 mai, la presse ne pourra commencer à en parler que le 12, à la suite du Conseil des ministres de la veille, et à travers son communiqué. C’est aussi le 11 mai que de Gaulle - président du gouvernement provisoire depuis le 3 juin 1944 - a adressé à Chataigneau [2] un message par lequel il l’incite à faire savoir que la « souveraineté française » sera maintenue. Le communiqué parle assez longuement des difficultés du ravitaillement des « populations indigènes » en Algérie et des mesures prises par le gouvernement. Mais, « en attendant que le ravitaillement parvienne en Algérie, le gouvernement, en raison de l’agitation antifrançaise créée par des éléments indigènes, a adressé au gouverneur général des instructions concernant le maintien de l’ordre dans les trois départements » (texte donné par Combat du 12 mai). Le Populaire du même jour est plus, précis : « Des troubles se sont produits, des villages ont été occupés avec la complicité du parti populaire arabe [sic pour : Parti du peuple algérien ! [3], des agents nazis encore très ombreux et enfin de sectes religieuses qui cherchent leur mot d’ordre auprès des agitateurs panarabes du Caire. » Le ministre de l’Intérieur, Tixier, est socialiste. L’Humanité du 12 mai insiste, elle, sur le rôle de fonctionnaires vichystes et fait allusion aux incidents du 1er mai.

Le 15 mai, Tixier donnera un communiqué plus détaillé qui concerne les 8, 9 et 10 mai, après quoi « l’ordre a été rapidement rétabli par les forces de police assistées de détachements de l’armée et de l’aviation ». A propos de cette dernière, le ministre de l’Air, le communiste Charles Tillon, qui n’a pas dans ses attributions le contrôle de l’emploi de l’aviation, avait, au Conseil des ministres du 11 mai, demandé qu’elle ne soit pas employée pour des bombardements et des mitraillages, mais uniquement en mission de reconnaissance et d’intimidation ; il n’en a rien été.

Le communiqué de Tixier indique que le nombre des victimes dépasse la centaine : il s’agit donc uniquement des victimes européennes. Et il accuse le PPA et les AML (d’après Le Monde daté du 16 mai). Là-dessus, deux réactions caractéristiques, se manifestent. D’une part, France-Soir daté des 13-14 mai publie en une, sur quatre colonnes, un article d’Yves Grosrichard, sous ce titre qui dit tout : « C’est l’agitateur Ferhat Abbas qui a suscité les troubles d’Algérie. Il dispose de fonds importants et d’armes d’origine mystérieuse. » Naturellement, ce titre prépare l’entrée en scène, à la fin de l’article, d’« éléments étrangers » non moins mystérieux.

Le même jour, commence dans Combat la série des six articles d’Albert Camus, retour d’Algérie où il vient de passer trois semaines ; ils paraissent les 13-14, 15, 16, 18, 20-21 et 23 mai [4]. Un post-scriptum du premier article proteste contre l’article de France-Soir dont il relève qu’il n’apporte aucune preuve de ses assertions, et surtout qu’il est bien fait pour justifier une répression aveugle. Et Camus de demander qu’on applique aux Algériens (il dit : « Le peuple arabe » [5])
les « principes démocratiques que nous réclamons pour nous-mêmes ». France-Soir persistera, et le 27 juin, à l’occasion d’une dépêche d’agence de presse sur un prétendu « complot antifrançais » en Algérie, signalera qu’il avait été le premier à mettre en cause « la dangereuse activité » de Ferhat Abbas.

L’intervention de Camus est d’une tout autre rigueur. D’emblée, il affirme qu’il y a crise - et non de simples incidents -, que « le peuple arabe existe », qu’il « n’est pas inférieur sinon par les conditions où il se trouve ». Plus encore, en proclamant que « l’Algérie est à conquérir une seconde fois », il énonce implicitement que, pour l’instant, elle est perdue pour la France - l’Algérie des Algériens s’entend. S’il traite ensuite des problèmes économiques et sociaux, il convient de porter attention à sa formulation : « La crise la plus apparente [6] dont souffre l’Algérie est d’ordre économique. » La misère, le dénuement, la famine, c’est en effet ce qui se voit, ce qui apparaît le plus immédiatement. Mais Camus marque bien que la crise « tient aussi à la conviction où ils [les Arabes] sont que cette faim n’est pas juste ». Ils n’admettent pas que seules les rations des Algériens soient réduites. Le fond du problème est donc une question de justice. Les articles des 18 et 20-21 mai disent tout l’essentiel de l’évolution politique algérienne. Camus a bien perçu que la politique dite d’assimilation est maintenant rejetée par toute la population algérienne. Ce qu’on appelle alors politique d’assimilation signifie l’accession des « Arabes » aux droits civils et politiques des Français - en bloc ou, plus souvent, progressivement -, éventuellement à la citoyenneté française elle-même. Quant à l’égalité sociale effective, objectif incompatible dans toute sa rigueur avec la colonisation, on s’en tient à la formule de l’« élévation » du niveau matériel des « indigènes » (terme encore officiel en 1945). Or Camus sait que l’objectif de l’assimilation, qui avait pu mobiliser une partie de l’opinion algérienne en 1936-1937 (Messali Hadj restant cependant opposé à ce mouvement), est maintenant perçu comme inaccessible et, de toute façon, inaccessible ...

Ce que veut cette population, c’est une Constitution, un Parlement algérien, autrement dit, sinon l’indépendance pure et simple dans une autonomie qui en soit presque l’équivalent. Camus, cela va de soi, n’a pas pu rencontrer Messali, déja déporté, mais il a rencontré Ferhat Abbas dont il traduit bien le programme. Aujourd’hui, après la guerre d’Algérie, après toutes les recherches sur le nationalisme algérien et son histoire, on risque de sous-estimer ce que ces articles ont d’unique à leur date dans la presse française. Camus est seul à définir clairement le problème politique. A-t-il été à cet égard entendu et compris ? C’est douteux, car s’il a été cité avec éloge à l’Assemblée consultative par Bendjelloul [7], aucun des intervenants français ne l’a fait.

Mais Camus lui-même, après avoir fourni à ses lecteurs le
moyen de comprendre le fond du problème, en tire des conclusions qui esquivent la question de l’indépendance. Il ne cache qu’il a des affinités électives avec Ferhat Abbas, dont il note avec raison, qu’il n’est pour rien dans les aspects insurrectionnels des événements du Constantinois. Il insiste sur ce qu’il y a de modéré dans le programme des AML. Il ne laisse
pas moins clairement entendre que Messali et le PPA ne suscitent pas grande sympathie en lui. Aussi, ce qu’il demande, ce n’est pas la reconnaissance du droit à l’indépendance, c’est la justice, c’est que l’on exporte en Algérie « le régime démocratique dont jouissent les Français » (dans son éditorial du 15 juin, écrit aussitôt après la fin de la censure militaire). Cette assimilation qui ne peut plus satisfaire les « Arabes » - il l’a bien montré -, il demande qu’on la fasse maintenant en grand, pour ainsi dire jusqu’au bout, et en surmontant la haine. La phrase finale revient significativement sur un thème déjà avancé en mai : « C’est la force infinie de la justice, et elle seule, qui doit nous aider à reconquérir l’Algérie et ses habitants. »

Yves Benot


[1Le 1er mai, une manifestation du PPA clandestin réunit 20 000 personnes à Alger, dans la rue d’Isly. Elle se solde par 11 morts, des arrestations, des tortures... (source : http://www.herodote.net/histoire050...).

[2Yves Chataigneau : gouverneur général de l’Algérie de septembre 1944 à décembre 1947.

[3Note de Yves Benot.

[4Ces articles ont été repris en novembre 2002 dans les Chroniques algériennes d’Albert Camus, Gallimard coll. Folio essai - environ 6 euros. Ils avaient été publiés auparavant dans Actuelles III et dans le Tome II, Essais, des oeuvres d’Albert Camus dans la collection de La Pléiade.

[5Le langage colonial ayant d’abord utilisé partout le terme « indigènes » pour désigner les colonisés, quels qu’ils fussent, Maupassant et Camus, en employant pour les Algériens, le terme « Arabes », prenaient déjà une sorte de distance par rapport au langage convenu. C’est dans la dernière phase que les termes officiels sont devenus, pour l’Algérie, « musulmans » et « non-musulmans ». (Note de Y.B.)

[6Souligné par Y.B.

[7Journal officiel, Assemblée consultative provisoire, Débats, p. 1401. Bendjelloul cite aussi les articles de Charles-André Julien. (Note de Y.B.)