Histoire coloniale et postcoloniale

Nous contacter

Accueil > l’Algérie > les rapports franco-algériens > de 2007 à 2012 > les promesses de Nicolas Sarkozy aux nostalgériques

les promesses de Nicolas Sarkozy aux nostalgériques

dimanche 14 octobre 2007, par la rédaction

La lettre adressée le 16 avril dernier par Nicolas Sarkozy, candidat à la présidence de la République, à Denis Fadda, président du Comité de liaison des associations nationales de rapatriés (CLAN-R) [1], a beaucoup circulé pendant la campagne présidentielle du printemps 2007. Nous l’avions publiée sur ce site le 18 avril, précédée du commentaire ci-dessous.

Nicolas Sarkozy avait adressé le 6 avril une première lettre aux présidents des associations de rapatriés que vous trouverez plus bas

[Première publication le 18 avril, complétée le 14 octobre 2007]

Les Françaises et les Français doivent savoir que l’élection de Nicolas Sarkozy entrainerait une réhabilitation de l’OAS.

  • Déclarer « morts pour la France » les participants à une manifestation interdite par les autorités civiles et militaires — celle du 26 mars 1962, rue d’Isly, à Alger —, manifestation insurrectionnelle à l’appel de l’OAS, reviendrait à justifier cette organisation terroriste qui a tenté d’abattre la République, et contribué par son action criminelle au départ de la majorité des Pieds-noirs.
  • Il est « arrogant » de passer sous silence les autres victimes, qu’elles soient françaises ou algériennes [2], et notamment les 2 400 victimes civiles et militaires attribuées à l’OAS.
  • Revenir à la vision unilatérale et partiale de la guerre d’Algérie qui est sous-jacente à cette lettre est une façon de refuser l’histoire, pour complaire à une poignée de nostalgiques, et d’affirmer un réel mépris à l’égard de toutes les autres mémoires. C’est une façon de raviver les plaies du passé, la division du pays et de son armée.
  • Il est difficile d’imaginer qu’un candidat à la présidence de la République puisse (ou ait pu, dans le cadre de ses fonctions gouvernementales) intervenir dans le fonctionnement de la Commission nationale de désendettement des rapatriés (CNAIR) pour en suspendre les travaux le temps de la campagne.
Toulon, le 18 avril 2007

Lettre de Nicolas Sarkozy en date du 16 avril 2007  [3]

Paris, le 16 avril 2007

Monsieur le Président,

Ce fut un plaisir de vous recevoir, et même une grande fierté. J’ai apprécié la franchise et la dignité de vos propos. Notre échange a interrogé l’identité même de la France. Il restera un moment fort de cette campagne et plus encore dans ma mémoire.

Avant toute chose, je souhaiterais revenir sur deux précisions que vous avez souhaité évoquer. Vous m’avez demandé de me prononcer sur les réparations dues aux victimes. Je vous confirme qu’outre la mémoire due aux « disparus », je souhaite que les victimes françaises innocentes de cette guerre, jusqu’à l’indépendance, et je pense tout particulièrement aux victimes du 26 mars, se voient reconnaitre la qualité de « morts pour la France » et que leurs noms figurent sur une stèle officielle afin que personne n’oublie ces épisodes douloureux.

Je vous confirme également que la CNAIR, suspendra à ma demande durant la campagne présidentielle l’examen des dossiers, à l’exception de ceux qui appellent une décision positive et qui seront ainsi plus rapidement réglés. Les dossiers qui ont été rejetés lors de la dernière commission seront réexaminés.

Enfin, il n’est pas question que le 19 mars soit une date officielle de commémoration. Il est arrogant de condamner et de mépriser la douleur qui fut la vôtre et celle de vos familles lorsque vous fûtes chassés de vos terres, de vos maisons, et séparés de vos amis. Vous avez tout perdu. Vous avez été victimes d’une histoire et encore victimes d’un mépris.

Pour autant, votre combat ne peut se résumer à une série de mesures techniques.

Votre passé, votre relation avec la France furent douloureux. Je sais avec quelle force vous les avez assumés. Vos vies ont été écorchées. Votre mémoire a été incomprise et parfois souillée par des idéologies plus que par des réalités. Vous avez conservé la dignité et la confiance dans la France. Nous devons aujourd’hui construire ensemble l’avenir, sans repentance, sans réécrire notre histoire avec l’Algérie.

Mon premier engagement est de ne jamais sombrer dans la démagogie de la « repentance ». Vos ancêtres ont traversé la Méditerranée pour servir la France et pour bâtir un monde nouveau. Chacun peut porter sur leur oeuvre le jugement qu’il souhaite. Mais la France doit leur en être et vous en être à jamais reconnaissante. Je le dis clairement ici. Je l’ai dit de la même manière en Algérie. Je le répète, c’est par respect pour vous que je n’accepterai pas que la date officielle de la commémoration des morts de la guerre d’Algérie soit celle d’un cessez-le-feu, qui de surcroît n’a pas été respecté.

C’est pour cela que je tiens tant aux mesures de mémoire évoquées dans ma précédente lettre et sur lesquelles je ne reviens pas. Personne n’a le droit de vous juger et de vous demander de vous repentir de fautes que vos pères n’ont pas commises. Si la France a une dette morale, c’est d’abord envers vous.

Albert Camus écrivait : « j’ai aimé avec passion cette terre où je suis né, j’y ai puisé tout ce que je suis et je n’ai jamais séparé dans mon amitié aucun des hommes qui y vivent, de quelque race qu’ils soient. Bien que j’aie connu et partagé les misères qui ne lui manquent pas, elle est restée pour moi la terre du bonheur, de l’énergie et de la création. » Ensemble, restons fidèles à ce message.

Mon deuxième engagement est de construire l’amitié avec l’Algérie, pas de négocier des concessions ou renoncements autour d’un traité d’amitié.

La relation qui unit la France et le Maghreb est unique dans le monde. Je sais l’amour que vous portez à cette terre et ses habitants. Vous n’avez pas oublié ses couleurs, ses parfums, sa gaieté. L’Algérie et la France ont deux destins liés.

Il nous faut donc favoriser le développement économique des pays d’Afrique du Nord, tout en défendant nos propres intérêts. Je ne suis pas favorable à un traité d’amitié avec l’Algérie. Mais je tiens à l’amitié franco-algérienne. Les actes comptent plus que les mots. L’Algérie a d’immenses ressources énergétiques. La France maîtrise les technologies de l’électricité nucléaire. Nous devons trouver là les bases d’une coopération équitable. Il s’agit d’aller avec nos partenaires européens vers une véritable Union méditerranéenne où seront progressivement traitées non seulement les questions économiques et commerciales, mais aussi la circulation de personnes, la lutte contre le terrorisme, la protection des libertés, l’entretien des cimetières... Il est évident que ceux qui connaissent l’Algérie pour y avoir vécu et pour lui rester fidèles ont un rôle éminent à jouer dans cette oeuvre immense.

Mon troisième engagement est de régler définitivement la question des réparations. Le dossier de l’indemnisation n’est pas clos. Entre l’ANIFOM qui estime que l’indemnisation couvre 58 % de la valeur des patrimoines et certaines de vos associations qui démontrent que ce n’est que 20 %, il y a un écart qui interdit aujourd’hui toute proposition sérieuse. Je souhaite que nous parvenions à clore votre dossier dans la dignité et le respect. La France a eu raison juridiquement, elle avait tort moralement. Trop de rancoeurs se sont accumulées. Je veux qu’une commission indépendante établisse précisément un état des lieux sur l’ensemble des dossiers qui concernent les rapatriés, notamment sur les taux d’indemnisation, le désendettement, les retraites et toutes les situations spécifiques qui n’ont pas été réglées. J’attends qu’elle nous présente des propositions et un calendrier pour régler ce dossier avant la fin de l’année 2007. Et nous prendrons les mesures dans le cadre du budget pour l’année 2008.

Vous l’avez compris, je veux sortir de la situation où nous sommes depuis trop longtemps, dans laquelle l’État promet constamment de faire un peu plus sans jamais faire tout-à-fait ce qu’il faut, et les rapatriés espèrent à chaque élection ce qui n’arrive jamais ou qui arrive si tard que déceptions et rancoeurs s’en trouvent aiguisées. Je connais votre force de caractère. Vous connaissez la mienne. Ensemble, nous ferons bouger les choses. Je m’y engage. Merci de votre franchise et de votre confiance.

Telle est ma politique pour vous, pour votre dignité et celle de vos familles que vous défendez à juste titre. Ce sera plus qu’un engagement, ce sera un honneur de défendre votre cause.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’assurance de mes sentiments les meilleurs.

Nicolas SARKOZY

Lettre de Nicolas Sarkozy en date du 6 avril 2007  [4]

Paris, le 6 avril 2007

Monsieur le Président

Vous avez souhaité attirer mon attention sur les préoccupations de votre association représentative des rapatriés d’Afrique du Nord. C’est donc avec la plus grande attention que j’en ai pris connaissance et je vous remercie de m’en avoir fait part. Je sais les déchirements qui ont accompagné votre retour en France métropolitaine et celui de vos familles, en ce début des années soixante. Certains ont tout perdu y compris leurs racines.

Nombre de rapatriés ont réussi à surmonter les contraintes de la réinstallation. Mais nous ne devons pas oublier que vous êtes les descendants de celles et ceux qui, dès le début du 19ème siècle ont contribué à l’essor économique de l’Afrique du Nord. La France leur avait demandé d’assurer son rayonnement par delà les mers. Sa grandeur, notre pays la doit aussi à ces femmes et à ces hommes, témoins et acteurs d’une œuvre civilisation sans précédent dans notre histoire.

Les gouvernements de droite ont multiplié par 10 le budget consacré aux rapatriés qui est passé de 14 millions d’euros en 2002 à plus de 176 millions d’euros en 2006. Alors que la Gauche n’a eu de cesse entre 1997 et 2002 de réduire les crédits d’intervention en faveur des rapatriés (par exemple, -33 % en 2002).

La loi du 23 février 2005 a été un progrès. L’allocation de reconnaissance pour les harkis, les anciens supplétifs et leurs veuves était une mesure de justice et d’équité. Elle bénéficie aujourd’hui à près de 12 000 personnes. De même les remboursements de sommes prélevées au titre de l’article 46 de la loi de 1970 étaient attendus depuis longtemps. La réouverture du fonds de retraite complémentaire Groupama, la prolongation du plan harki, l’accélération du règlement des dossiers de désendettement et la protection de la résidence principale des rapatriés réinstallés, les mesures prises pour l’insertion sociale et professionnelle des enfants de harkis, la liste des progrès est longue.

Il était également légitime que soit instituée la journée nationale d’hommage aux harkis, le 25 septembre. Il était légitime et juste que soit enfin dédiée une journée nationale aux "Morts pour la France" en Afrique du Nord, le 5 décembre, que cette journée soit aussi celle des victimes civiles et des familles de disparus. Pour autant, cette question n’est pas réglée. Il n’est pas concevable que sur un sujet aussi important, il n’y ait pas eu à ce jour un consensus national. Certes, la Nation reconnaît enfin les femmes et les hommes qui ont participé à l’œuvre de la France dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française. Certes, la Nation reconnaît enfin la souffrance et les sacrifices endurés par tous les rappariés.

Cependant les rapatriés ont encore le sentiment que leur histoire est lourde de suspicion, qu’elle est encore enfouie, voire bafouée. La politique de réparation ne peut être celle d’expiation permanente, une expiation par la repentance qui aboutit à la division. Il faut regarder l’avenir en rendant justice à toutes les parties, à tous les rapatriés. Je ne suis pas favorable aux excès de la repentance : la France est une Nation qui revendique son identité, qui assure son histoire. On ne construit rien en demandant aux enfants d’expier les fautes de leurs pères, des fautes qu’ils n’ont pas commises. Au peuple de l’ancien empire français, nous devons offrir non l’expiation mais la fraternité. Nous ne pouvons pas tourner le dos à la Méditerranée, rien ne doit être oublié et il appartient à tous, des deux côtés de la Méditerranée, de travailler à notre avenir dans une relation apaisée, d’égalité et de fraternité.

Il est temps que le mémorial pour la France Outre-mer à Marseille voie le jour. Le Mémorial devra être inauguré en 2009 et les associations de rapatriés ont vocation à participer au comité de pilotage. Notre passé outre-mer fait partie du patrimoine culturel des Français. Ce patrimoine doit être transmis dans son intégralité aux futures générations, aussi longtemps que la mémoire pourra se transmettre. Les chercheurs et les éducateurs devront pouvoir accéder aux outils d’un savoir objectif, absent de toute passion. Ils doivent disposer des moyens d’y accéder par les voies les plus adaptées. Si les verrous de la mémoire sont ainsi levés, les bénéficiaires en seront prioritairement les jeunes. De même, l’Etat prendra toute sa part à la création de la fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie, des combats du Maroc et de la Tunisie. Cette structure doit, en effet, être le lieu dans lequel les historiens pourront travailler avec objectivité sur cette période et confronter leur travail avec la mémoire des témoins et victimes de ce drame. Il faut notamment confier à un comité de sages la mission d’enquêter sur les disparus. La douleur est encore forte, mais les familles ont droit à ce que soit établie une liste officielle des disparus et que leurs noms puissent être reconnus sur des monuments publics.

Si je suis élu, je souhaite ouvrir une souscription nationale pour que soit érigé en France, en un lieu à déterminer, un monument national qui regroupera les noms de tous ceux venus d’Outre-mer, quelles que soient leurs origines, leur religion, leur provenance, qui ont participé derrière le drapeau français à la construction de notre pays, à sa défense et/ou à sa libération. Enfin, je proposerai également que la participation de l’Etat au fond de concours pour la réhabilitation des cimetières français en Algérie soit doublée.

Mais aussi importantes soient-elles, les actions de reconnaissance et les mesures dans le domaine de la mémoire ne sont pas suffisantes. La loi du 23 février 2005 a permis le remboursement des prélèvements effectués sur les biens indemnisés et a permis de réparer ainsi une injustice liée à la superpositions des précédentes lois. Cependant le dossier n’est pas définitivement clos. Sur l’indemnisation, je ne veux pas promettre des mesures non finançables ou irréalistes.

Je connais les débats concernant les taux d’indemnisation constatés. Je souhaite une clarification. Je demanderai à une autorité indépendante d’établir une hiérarchisation des revendications, tout en distinguant les revendications de fond, des critiques émises concernant le règlement de l’indemnisation -indemnisation des ayants droits français d’étrangers, indemnisation des personnes morales, indemnisation des biens vendus à vil prix, la forclusion, le plafonnement de l’indemnisation, l’absence d’indexation, etc - Cette autorité devra remettre son rapport avant la fin de l’année 2007, et je demanderai au gouvernement de prendre en 2008 les mesures juridiques et financières et rendre les arbitrages qui s’imposent. Sans attendre, je demanderai la levée de la forclusion, fixée à mai 2007 pour le dépôt des demandes de remboursement. En effet tous les bénéficiaires de cette mesure n’ont pu se faire connaître, et il n’est que justice qu’ils puissent se voir rembourser des prélèvements qui ont été effectuées sur leur patrimoine.

L’action en faveur du désendettement des rapatriés réinstallés s’est poursuivie jusqu’à nos jours sous l’impulsion des gouvernements de droite. Pour les rapatriés, ou les enfants mineurs au moment du rapatriement qui n’ont pu bénéficier du dernier dispositif de désendettement (la CNAIR), je donnerai des instructions et des moyens aux préfets pour qu’ils puissent intervenir en faveur de la sauvegarde de leur toit familial, une priorité confirmée par le décret du 24 mars que j’ai signé. Je souhaite que nous puissions aller au bout de cette logique et étudier la possibilité d’annulation de dette pour les personnes les plus démunies et qui ont contracté de petites dettes. Sachez que j’ai demandé au Premier ministre de suspendre l’examen des dossiers en cours à la CNAIR afin d’éviter que leur examen ne soit précipité dans le contexte actuel des élections. Toutes ces mesures témoigneront de ma volonté de prendre des initiatives rapides en faveur des rapatriés. En l’espèce, ma volonté est qu’en 2012 au plus tard, date du 50ème Anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie et fin de la prochaine législature, toutes les questions relatives à la guerre d’Algérie qui n’auraient, à ce jour, pu aboutir, soient enfin réglées de manière satisfaisante pour l’ensemble de nos compatriotes rapatriés.

En attendant, il faudra renforcer les moyens interministériels rattachés au Premier ministre afin de concrétiser cet effort de solidarité nationale.

Je vous invite à débattre de ces orientations à l’occasion d’une réunion que j’organise avec Christian Estrosi et les parlementaires chargés de ce dossier, au siège de campagne le 14 avril à 15 heures, je serai heureux de vous accueillir et vous remercie de bien vouloir confirmer votre présence.

Je vous prie de croire, Monsieur le Président, en l’assurance de mes sentiments les meilleurs.

Nicolas SARKOZY

[1Le CLAN a été fondé par Jacques Augarde. Jacques Augarde (1908 - 2006) a été député MRP de Constantine, sous-secrétaire d’État chargé des affaires musulmanes en 1947-1948, puis sénateur de 1951 à 1959 ; il a été maire de Bougie de 1947 à 1962. Il a fondé et présidé le CLAN jusqu’à son décès.

[2Le nombre des victimes algériennes de la guerre d’Algérie — de loin les plus nombreuses — est en général évalué dans une fourchette de 300 à 400 000 morts.

[3La lettre est adressée à Monsieur Denis FADDA, Président de France-Afrique ACLFA
[ACLFA : Association de Coopération et de Liaison France-Afrique] .

[4Lettre adressée aux présidents d’associations de rapatriés.