le scénario du film « Hors la loi » transmis au Service historique de la Défense…

Les œuvres sur la guerre d’Algérie devront-elles être soumises à une « précensure »?

publié le 28 avril 2010 (modifié le 13 août 2019)

« On pensait la censure coloniale supprimée, mais non », déplorait El Watan le 24 avril 2010 [1]. Le quotidien algérien commentait ainsi l’accusation de « falsification de l’histoire » formulée par Lionnel Luca, député UMP des Alpes-Maritimes, à propos de l’évocation des massacres de Sétif dans le film Hors-la-loi de Rachid Bouchareb. Lionnel Luca, craignant que le film ne soit sélectionné sous les « couleurs françaises » à Cannes, avait saisi courant 2009 le secrétaire d’Etat à la Défense et aux anciens combattants, Hubert Falco, lequel a demandé au Service historique de la Défense (SHD) un « avis historique » sur le projet de M. Bouchareb [2]. Ces péripéties dignes d’une époque que l’on pensait révolue posent question. En particulier : le versement d’une aide technique du CNC pour les œuvres touchant à la guerre d’Algérie sera-t-il désormais conditionné par le respect d’une vérité « officielle » ? D’autre part, le fait que Lionnel Luca ait évoqué la future Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie [3] n’est pas fait pour rassurer tous ceux que les finalités de ce nouvel organisme inquiètent.

Un député UMP en guerre contre le film Hors-la-loi, sélectionné à Cannes

par Stéphanie Lerouge (AFP) – 22 avril 2010


Le film du franco-algérien Rachid Bouchareb, Hors-la-loi, fait déjà des vagues avant sa présentation au festival de Cannes, le député UMP Lionnel Luca dénonçant avant même de l’avoir vu une « falsification » de l’histoire dans son évocation du massacre de Sétif.

« Bouchareb est un partisan [...] un irresponsable qui met le feu aux poudres de manière insupportable », a déclaré jeudi le député des Alpes-Maritimes à l’AFP. « Autant Indigènes (le précédent film de M. Bouchareb, ndlr) était dans un esprit positif de réhabilitation, autant celui-ci est dans un esprit négatif et négationniste. Ça ne va pas se passer comme ça », a-t-il menacé.

Hors-la-loi, une production algéro-franco-belge en sélection officielle à Cannes sous pavillon algérien, retrace le parcours de trois frères ayant survécu aux massacres de Sétif de mai 1945 et qui, arrivés en France, s’engagent pour l’indépendance de l’Algérie.

Plusieurs milliers d’Algériens ont été tués au cours de ces massacres, déclenchés en répression de manifestations pro-indépendantistes dans l’est algérien qui avaient dégénéré et fait plus de cent morts parmi les Européens.

Une des ambitions du film est de « faire la lumière sur ce pan de l’histoire commune aux deux pays » et de « rétablir une vérité historique confinée dans les coffres », a affirmé au journal algérien El Watan le réalisateur, qui n’a pu être joint jeudi par l’AFP.

Mais avant même la projection du film, Lionnel Luca conteste vigoureusement la vision proposée par M. Bouchareb. Le député, alerté par des interviews du réalisateur, et craignant que le film ne soit sélectionné sous les couleurs françaises à Cannes, avait saisi courant 2009 le secrétaire d’Etat à la Défense et aux Anciens combattants, Hubert Falco.

Ce dernier avait demandé au service historique du ministère de la Défense (SHD) un « avis historique » sur le projet de M. Bouchareb. Le général de division Gilles Robert, chef du service historique de la Défense, a passé au crible le scénario de Hors-la-loi et rendu en septembre un rapport, consulté par l’AFP, qui relevait des « erreurs et anachronismes [...] si nombreux et si grossiers qu’ils peuvent être relevés par tout historien ».

Concernant les événements de Sétif il notait : « le réalisateur veut faire croire au spectateur que le 8 mai 1945 à Sétif des musulmans ont été massacrés aveuglément par des Européens, or, ce jour-là, c’est le contraire qui s’est produit [...] cette version des faits est admise par tous les historiens [...] c’est en réaction au massacre d’Européens du 8, que les Européens ont agi contre des Musulmans ». Le député se fonde sur ce rapport pour dénoncer une « falsification » de l’histoire par M. Bouchareb. « Mon intention n’est pas de contester que les Français aient commis un acte condamnable. Mais la veille, ils avaient été tirés comme des lapins ! », a expliqué M. Luca.

Le député s’insurge aussi contre la manière dont Rachid Bouchareb ferait des « porteurs de valise » des « héros ». Pour lui, ces sympathisants du FLN chargé du transport de fonds et de documents confidentiels à l’intérieur de la métropole sont des « traîtres ».

M. Falco a demandé à voir le film, mais une projection prévue le 19 avril a été annulée par le producteur et le réalisateur, selon son entourage. Le ministère attend une autre date.

M. Bouchareb avait concouru à Cannes en 2006 avec Indigènes, un film qui éclairait déjà un épisode de l’histoire douloureuse de la France et de ses colonies, et dont les acteurs avaient remporté un prix d’interprétation collectif.

 


Extraits de presse


Chronique d’une polémique annoncée

[Extrait de parismatch.com, le 23 avril 2010] [4]



« J’ai posé des questions sur le financement. Le film bénéfice d’une aide technique du Centre National de la Cinématographie, qui est presque automatique, mais pas d’une aide du gouvernement français », précise-t-il [Lionnel Luca]. Concédant qu’il n’a pas vu le film fini et qu’il souhaite que « Hors-la-loi » soit plus fin et plus juste dans sa représentation que son scénario ne le laisse supposer, le député UMP espère surtout que La Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie qui sera présidée par Claude Bébear sera rapidement mise en place, afin de mieux approcher la vérité et la réconciliation entre les peuples.

Un député revanchard et un général de division l’attaquent

[Extrait du Quotidien d’Oran, 24 avril 2010]  [5]



Le député UMP justifie les massacres commis par l’armée et les milices colonialistes qui ont fait des milliers de victimes parmi la population « indigène » de Sétif, Guelma et Kherratta. Selon les propos puants de ce glorificateur des bienfaits de la colonisation, le réalisateur est coupable de ne pas avoir donné une justification des carnages. Cette démarche d’autojustification, l’Etat français, lui-même, semble – ou semblait – l’avoir abandonnée tant elle est intenable.


En avril 2008, l’ambassadeur de France, Bernard Bajolet, a évoqué à Guelma, les « épouvantables massacres » et la « très lourde responsabilité des autorités françaises de l’époque dans ce déchaînement de folie meurtrière… ». Il soulignait que ces massacres, « ont fait insulte aux principes fondateurs de la République française et marqué son histoire d’une tache indélébile » et « aussi durs que soient les faits, la France n’entend pas, n’entend plus, les occulter. Le temps de la dénégation est terminé ». Avant Bajolet, l’ambassadeur français Hubert Colin de la Verdière avait déjà qualifié les massacres du 8 mai de « tragédie inexcusable ». [6]




Hors-la-loi dérange

[Extrait d’un article de O. Hind, L’Expression, 26 avril 2010] [7]




« Hors-la-loi retrace le parcours de trois frères dont la famille a été chassée et qui ont survécu aux massacres de Sétif en 1945. Ils se retrouvent ensuite en France et s’engagent dans la révolution. La bataille de Paris, qui oppose le FLN à la police française, va les broyer, les déchirer pour conquérir le droit d’être des hommes à part entière » confie, dans un entretien, le réalisateur Rachid Bouchareb dont le film Hors la loi a été sélectionné en compétition officielle au Festival de Cannes qui aura lieu du 12 au 23 mai prochain. Or, voila qu’un homme politique français s’en prend au film sans l’avoir vu. Le député UMP, Lionnel Luca, l’accuse en le qualifiant de « film révisionniste, une falsification de l’histoire », il n’a pas mâché ses mots dans le journal français Nice Matin : « C’est un film qui revisite l’histoire et qui au lieu de pacifier les relations, va raviver les blessures ». [...]

Son producteur et lui [Rachid Boutareb] ont refusé de soumettre le 19 avril dernier une copie du film au secrétaire d’état français à la défense et aux anciens combattants, Hubert Falco. Car seuls les membres du jury, sont aujourd’hui habilités à juger de la qualité du film, le 21 mai prochain, jour de sa projection [au festival de Cannes].



Le film de Rachid Bouchareb déclenche l’ire de l’extrême droite

[courrierinternational.com, le 28 avril 2010]


Hors la loi, le nouveau film de Rachid Bouchareb qui sortira en septembre 2010 sur les écrans français, retrace la vie de trois frères algériens – du massacre de Sétif, le 8 mai 1945, jusqu’à l’indépendance, en 1962. Sa sélection pour représenter l’Algérie au prochain Festival de Cannes a provoqué la colère des nostalgiques de l’Algérie française. Un comité intitulé Pour la vérité historique – Cannes 2010 a décidé de « lancer des actions spectaculaires contre la présence algérienne à Cannes et l’équipe du film du réalisateur algérien », rapporte le quotidien d’Alger L’Expression. Le comité reproche entre autres à Bouchareb de rouvrir les blessures de la guerre et de fausser l’Histoire. Il compte organiser une grande manifestation patriotique française à Cannes, pendant le festival.



La Bataille d’Alger... vous vous rappelez ?


La bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo raconte le soulèvement des Algérois contre l’occupation française dans les années 1954-1957 [8]. Lion d’or au Festival de Venise, en 1966, le film ne recevra son visa d’exploitation pour la France qu’en 1970. Interdit pour « troubles à l’ordre public » après des manifestations de l’extrême droite, il faudra attendre 1971 pour le voir en salles. Mais le film restera pratiquement inédit en France jusqu’en 2004, année où il fut diffusé à une heure de grande écoute sur Arte.


[1Extrait de « Le film Hors-la-loi de Bouchareb livré à la vindicte : Les sales restes de l’esprit colonialiste » : http://www.elwatan.com/Le-film-Hors.... Voir également, « Hors-la-loi, c’est pour rétablir une vérité historique ! », entretien avec Rachid Bouchareb publié dans El Watan le 21 juin 2009
http://www.elwatan.com/Rachid-Bouch....

[2Selon l’AFP, le général de division Gilles Robert, chef du service historique de la Défense, après avoir passé au crible le scénario de Hors-la-loi, y aurait trouvé de « grossières erreurs [qui] peuvent être relevées par tout historien ».

[3Voir cette page.

[4« Hors-la-loi, chronique d’une polémique annoncée », http://festival-de-cannes.parismatc...
23 Avril 2010.