les fils de harkis sont invités à rentrer à Alger, mais à s’excuser

publié le 17 octobre 2005 (modifié le 28 décembre 2007)

par Florence Beaugé, Le Monde, daté du 17 septembre 2005.

La question des harkis s’installe dans la campagne pour le référendum sur la réconciliation nationale du 29 septembre en Algérie. Moins d’une semaine après que le président Bouteflika a fait un geste significatif à l’égard de ces supplétifs musulmans de l’armée française, en regrettant publiquement « les haines entretenues à leur égard depuis l’indépendance », l’un de ses ministres vient d’opérer un revirement spectaculaire.

« La majorité du peuple algérien est contre la venue des harkis en Algérie car ce sont des traîtres à leur pays et à leur nation. Quant à leurs enfants, ils seront les bienvenus à condition qu’ils reconnaissent de facto les crimes de leurs parents » , a déclaré, mardi 13 septembre, à Oran, Saïd Barkat, ministre de l’agriculture, qui passe pour être un proche du chef de l’Etat. Sous les ovations nourries du public, Saïd Barkat a ajouté qu’à ses yeux, les harkis étaient « des vendus et de vieux gradés de la honte ».

Le 8 septembre, le président Bouteflika avait pourtant créé la surprise. Lors d’un rassemblement populaire à Oran, il avait déclaré que le traitement du dossier des familles de harkis après l’indépendance était « l’une des plus graves erreurs commises dans le passé » qui avait « porté préjudice au pays » et qu’« une bonne partie de la crise - guerre civile des années 1990 - est dûe à cette erreur ».

Le lien fait par le pouvoir algérien entre islamistes armés et harkis ne date pas d’hier. Au plus fort des années de terrorisme, les services de la gendarmerie algérienne estimaient à environ 300 le nombre de fils de harkis engagés au maquis aux côtés du Front islamique du salut (FIS). Sur un effectif d’insurgés d’environ 27 000, ce chiffre était bas. Mais, en jouant sur la fibre nationaliste, le pouvoir de l’époque et les « éradicateurs » (hostiles à tout dialogue avec le FIS), tentaient de discréditer les islamistes en les assimilant à des fils de harkis revanchards. Aujourd’hui, le président Bouteflika semble donc reprendre à son compte ce lien entre fils de harkis et rébellion islamiste, sans en faire un usage « éradicateur ». A plusieurs reprises depuis le début de sa campagne pour le référendum, il a évoqué les harkis et invité leurs enfants « à regagner l’Algérie » et à « prétendre devenir algériens à part entière. »

Le revirement brutal, mardi, de Saïd Barkat a été relevé en Algérie, mais sans soulever d’émotion, encore moins de compassion. Les familles des anciens supplétifs musulmans qui ont échappé aux massacres, au lendemain de l’indépendance, et sont restées sur place, ont toujours eu à traîner l’image de « collaborateurs ». En juin 2000, lors de sa visite en France, le président Bouteflika avait d’ailleurs traité les harkis de « collabos ».

En France, les déclarations successives et contradictoires du pouvoir algérien sur ce dossier suscitent incompréhension et amertume, quand elles sont connues. Ainsi, Azni Boussad, président du Comité de liaison national de liaison des harkis, n’est pas au courant des derniers rebondissements. « Nous voudrions bien voir le président Bouteflika adopter une ligne claire et définitive sur ce sujet » , déclare-t-il.

Fatima Lancou-Besnaci, présidente de l’association Harkis et droits de l’homme, suit, quant à elle, par le menu tout ce qui se dit à Alger. Pour elle, il est choquant que l’on demande aujourd’hui aux enfants de harkis de s’excuser pour les « crimes » de leurs parents. « L’attitude du pouvoir algérien est incohérente. Saïd Barkat met le président de la République en porte-à-faux, ou bien il a agi en service commandé, souligne-t-elle. Ses propos m’ont en tout cas refroidie et même glacée. »

Florence Beaugé

Et les fils d’Ottomans ?

par Akram Belkaïd, Le Quotidien d’Oran du 29 septembre 2005

Il a deux prénoms, l’un français, l’autre arabe. Le premier lui a été donné à sa naissance par l’assistante sociale qui s’occupait tant bien que mal de la centaine de familles qui vivaient dans le camp où ses parents ont échoué après leur fuite d’Algérie. Son second prénom, c’est à un acte de révolte de sa mère – ou plus rarement de son père - qu’il le doit. La France voulait gommer ses origines, l’assimiler lui et les siens par la force et par les représailles bureaucratiques : c’était le sens de ce prénom imposé. Mais sa mère a réussi à garder un lien avec la culture et la terre des ancêtres même si cette dernière était devenue interdite par la force des événements et du sang versé. Vous l’avez compris, c’est d’un fils de harki dont je vous parle. Ou d’une fille. Il n’y a aucune différence, ils ont été maltraités de la même manière. Des gens que je ne connais pas, que je n’ai jamais rencontrés et dont je connaissais vaguement l’existence jusqu’au jour où le hasard a mis entre mes mains un livre qui m’a fait découvrir un autre aspect des lendemains de la guerre d’indépendance.

Ils sont des milliers à être nés et à avoir grandi dans des camps sinistres du sud de la France pour lesquels la République n’a toujours pas fait amende honorable. Misère matérielle et morale, saleté, maladies, mortalité infantile élevée, couvre-feu, voilà quel fut le lot de leurs familles soumises au bon vouloir des chefs de camps, le plus souvent des pieds-noirs racistes et revanchards nommés à ces postes parce que, pour l’administration française, ils savaient comment y faire avec « ces gens-là ». Certains de ces camps n’ont été fermés qu’au début des années 1990 et dans toutes les familles
de harkis, ces univers concentrationnaires sont encore dans la tête. Parmi leurs fils et leurs filles, peu nombreux sont ceux qui s’en sont sortis. Les rares statistiques sont sans appel. De toutes les communautés qui vivent dans l’Hexagone - contrairement aux immigrés, les harkis sont de nationalité française -, c’est parmi eux que l’on trouve des taux impressionnants en matière d’échec scolaire, de délinquance, de toxicomanie et de suicide.

Ecchah, bien fait pour eux, me dites- vous ? Est-ce vraiment là une façon de réagir digne d’un musulman ? En tant qu’Algériens peut-on vraiment rester indifférents au sort fait à des enfants qui, qu’on le veuille ou non, ont des racines qui plongent dans le même sol que nous ?
L’Algérie officielle dénie le droit aux jeunes générations d’évoquer la question des harkis. Soit. Mettons-la donc de côté même si, en ce qui me concerne, j’estime que nous avons un travail historique et politique à faire sur ce dossier. A l’inverse, personne n’a le droit de nous empêcher de parler des enfants de harkis vis-àvis desquels l’Algérie, nous tous, pouvons faire preuve de générosité et de clairvoyance. Qu’ils reviennent au pays de leurs pères quand et comme ils le souhaitent et, bien sûr, sans contrainte.

Mais certains exigent que les fils de harkis ne puissent revenir en Algérie qu’à la condition qu’ils demandent pardon à la place de leurs pères. Voilà bien une idée fulgurante ! Appliquons ce principe de la responsabilité collective et familiale et l’Algérie entrera vraiment dans la modernité... Depuis quand un enfant est-il responsable des actes de ses parents ? Allons-nous redonner vie à ces pratiques d’autres temps où toute une famille était passée par le fil de l’épée pour punir un seul individu ? Au moment où le mot pardon est sur toutes les bouches, avancer pareille condition n’honore pas l’Algérie. Pire, elle sacralise la vengeance, cette vengeance qui en appelle d’autres et qui s’inscrit dans cette culture de la violence dont nous avons si chèrement payé le prix.

Mais allons jusqu’au bout de l’absurde. Si nous demandons aux fils de harkis de demander pardon, pourquoi ne pas le faire avec les enfants de colons, de militaires ou de thuriféraires passés de la colonisation ? Pourquoi ne pas le faire avec les enfants de ceux qui ont combattu nos pères ? Ainsi, ce type de citoyen français, même s’il est né après 1962, devrait être obligé de demander pardon avant de se rendre en Algérie. La démarche pourrait avoir lieu dans nos consulats. Le demandeur du visa prononceraitson mea culpa devant deux fonctionnaires et son nom serait enregistré dans la mémoire d’un ordinateur central, ce qui lui évitera d’avoir à redemander pardon. Mieux, exigeons de tous les Français qu’ils se plient individuellement à la demande de pardon en attendant qu’un jour, une haute autorité politique veuille bien le faire au nom de son pays (ne rêvons pas...).

Mais il ne faut pas s’arrêter aux seuls Français. J’ai un collègue turc, fan de Galatasaray. Avec lui, je discute parfois des similitudes entre nos deux langues et lorsque je l’entends parler au téléphone avec ses parents restés au pays, je comprends pourquoi l’algérois est si guttural, si heurté. Je sens néanmoins que mes rapports avec lui vont se détériorer puisque, au nom de cette nouvelle directive en matière de mémoire algérienne, je vais lui demander de s’excuser les quatre siècles de domination ottomane que nous avons subie. Excuses qui intégreront la culpabilit de la Régence pour son incapacité à défendre Alger et avoir trop vite capitulé devant les troupes du maréchal de Bourmont.

Il me vient d’ailleurs à l’idée qu’il existe un ressortissant français qui devra quant lui s’excuser à deux reprises. Il s’agit d’Edouard Balladur, l’ancien Premier ministre, qui voulut, en son temps, prendre le boulot de son vieil ami de trente ans. Certes,
pour brouiller les pistes, il se dit opposé à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne mais il avoue quand même, du bout des lèvres, qu’il est « d’origine ottomane ». C’est largement suffisant pour exiger de lui un double repentir. Il faudra que nous soyons intransigeants ! Et d’ailleurs, puisque c’est ainsi, c’est de toute la planète que nous sommes en droit d’attendre des excuses. Pour quelles raisons ? En cherchant bien, nos esprits éclairés, qui n’ont d’obsession que les malheureux fils et filles de harkis, entrouveront facilement.

Akram Belkaïd [1]

[1Akram Belkaïd est l’auteur du livre « Un regard calme sur l’Algérie » aux éditions du Seuil.