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communiqué de la LDH

les autorités françaises ont été contraintes de renoncer à l’expulsion des 54 Afghans

vendredi 28 novembre 2008

Début novembre 2008, cinquante-quatre Afghans avaient été arrêtés, suite à une "chasse à l’homme" près de Calais. Arrangé entre le ministère de l’Immigration français et les autorités britanniques, leur rapatriement était prévu par un "charter" d’expulsion franco-anglais devant s’envoler le 18 novembre 2008 à destination de Kaboul.

Mais les autorités françaises ont été contraintes par la Cour européenne des droits de l’homme de renoncer à leur intention, et les Afghans ont été libérés du centre de rétention de Coquelles.

Ci-dessous un communiqué de la LDH, suivi d’une déclaration d’Atiq Rahimi, prix Goncourt 2008, et de deux articles où Jean-Pierre Alaux du Gisti détaille l’évolution d’une situation déshonorante pour notre pays [1].

[Première mise en ligne le 12 novembre 2008 ;
page revue et complétée le 28 novembre]

Communiqué LDH

Goncourt et chasse à l’homme

Jeudi 6 novembre 2008 : sur ordre du ministre de l’Identité nationale, le préfet déclenche la chasse aux réfugiés afghans autour de Calais. Hélicoptères munis de projecteurs, battues organisées dans les forêts… Pendant que le gibier est ainsi rabattu, les journalistes prévenus par des militants associatifs sont eux-mêmes encerclés par la police sur le parking de l’hoverport de Calais.

Vendredi 7 novembre 2008 : nouvelle traque, retour des hélicoptères, des projecteurs et des chiens policiers pistant l’odeur des Afghans. Le président de l’association Salam est ceinturé, mis torse nu, menotté et placé en garde à vue… pour « outrage », un délit qui submerge décidément les tribunaux ces temps-ci. La chasse a été bonne : 54 Afghans de plus sont placés en rétention à Coquelles.

Lundi 10 novembre 2008 : le prix Goncourt est décerné à Atiq Rahimi, écrivain afghan, qui a dû s’exiler au Pakistan en 1984 avant de demander l’asile en France.

Mardi 11 novembre 2008 : la France et le Royaume-Uni font avancer l’Europe de l’expulsion en affrétant un charter pour Kaboul. Destination : un pays dont les familles de soldats français savent à quel point, comme le soutient Monsieur Hortefeux, il est un « pays sûr ». Parmi les derniers Afghans reconduits à Kaboul par l’Australie, certains ont été mutilés puis décapités.

La Ligue des droits de l’Homme salue le choix des jurés du prix Goncourt qui honore et la littérature et la France. Elle considère que l’envol du charter prévu aujourd’hui pour Kaboul déshonorerait notre pays.

Paris, le 11 novembre 2008

Déclaration d’Atiq Rahimi

11 novembre 2008

Informé de l’arrestation dans la région de Calais de dizaines de jeunes Afghans qui tentent de passer en Grande-Bretagne, de leur placement en rétention au CRA de Coquelles et des menaces d’expulsion par charter qui pèsent sur eux, l’écrivain franco-afghan Atiq Rahimi, prix Goncourt 2008 fait la déclaration suivante :

« La présence en France de ces 54 jeunes afghans témoigne de la situation que connaît actuellement l’Afghanistan.
Les renvoyer dans leur pays c’est les condamner à un avenir incertain, c’est prendre le risque de les laisser aux mains des fondamentalistes qui détournent le désespoir de cette jeunesse à des fins religieuses extrémistes.
Pour combattre l’obscurantisme , les armes à notre disposition sont multiples ; mais la plus sûre et la plus efficace est l’éducation. En offrant l’asile à ces jeunes, comme elle le fit pour moi en 1985, la France les aidera à poursuivre leurs études et à ne pas tomber dans l’abîme de l’ignorance. »

Atiq Rahimi
Lauréat du prix Goncourt 2008

Reprise des charters : la France sacrifie les Afghans

par Jean-Pierre Alaux (Gisti) [2],
publié le 6 novembre 2008 sur le site Rue89

Combien des jeunes Afghans que la France et la Grande-Bretagne s’apprêtent à expulser par "charters" vont-ils mourir ? Quand succomberont-ils et comment ? Telles sont les questions incontournables qui se posent à quelques jours du décollage, en direction de Kaboul, du premier "vol groupé" franco-anglais depuis 2005.

Officiellement informé de l’imminence de l’opération, le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a discrètement manifesté des réticences dans son langage châtié habituel :

"Les personnes ayant besoin d’une protection internationale au titre du statut de réfugié de la Convention de Genève de 1951 ou d’autres formes de protection complémentaire ne devraient pas être expulsés vers l’Afghanistan."

Près de Calais, des rafles sélectives

Qu’à cela ne tienne : dans le Calaisis, les rafles sélectives d’Afghans ont été déclenchées. Rapidement vidé de ses autres occupants, le centre de rétention de Coquelles a soudain "accueilli" une soixantaine d’Afghans qui ne se doutent encore de rien. C’est que l’affrètement d’un "charter" coûte cher et que, pour rentabiliser son "investissement", le ministère français de l’Immigration veille à remplir l’appareil.

A ce souci de la gestion des deniers publics, s’en ajoute un autre -contradictoire : celui du respect apparent du droit international qui interdit les "expulsions collectives".

Comme d’ordinaire en pareilles circonstances, Brice Hortefeux s’efforce donc de maquiller à l’aveuglette l’illégalité à coups d’autant de décisions individuelles stéréotypées d’éloignement qu’il y a des sièges disponibles dans l’avion. En bon Etat de droit d’opérette, la France se doit de sauver... les apparences.

Massacrés au pays après avoir été expulsés d’Australie

Les apparences peut-être. Certainement pas tous les jeunes Afghans du voyage, dont on ne saura pas de quoi quelques-uns vont inévitablement mourir. Seront-ils abattus, voire décapités, comme, il y a un mois, le furent plusieurs expulsés par l’Australie ?

S’ajouteront-ils à la liste des 1 445 civils afghans tués depuis le début de l’année 2008, selon le dernier décompte de l’ONU qui relève la multiplication par six du nombre des victimes non combattantes en Afghanistan au cours des derniers mois ?

Ou bien vont-ils tout simplement mourir de faim dans un pays sur lequel diverses institutions internationales ont récemment émis des alertes à la famine passées inaperçues, par exemple l’USAID, selon laquelle, dans 15 des 34 provinces d’Afghanistan, la pénurie alimentaire fait craindre un hiver meurtrier, tandis qu’elle serait "moyenne" dans huit autres, y compris Kaboul ?

De ces condamnations à mort, le gouvernement français se moque. Pour lui, le principal est ailleurs. Sept ans après la fermeture, en décembre 2002, du camp de Sangatte décidée par le ministre de l’Intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy, il faut à tout prix tenter encore de nettoyer le Calaisis des centaines d’exilés, parmi lesquels beaucoup d’Afghans, qui continuent à essayer d’y survivre, cachés dans leurs "jungles".

Par leur présence, ils narguent les autorités françaises qui avaient imprudemment annoncé que la fin du camp entraînerait leur disparition. Sauver la face au prix de quelques vies afghanes ? Qu’à cela ne tienne...

Jean-Pierre Alaux

Un charter annulé, mais des exilés traités comme des chiens

par Jean-Pierre Alaux (Gisti) [2],
publié le 20 novembre 2008 sur le site Rue89

Le "charter" d’expulsion franco-anglais, prévu pour s’envoler le 18 novembre 2008 à destination de Kaboul n’a donc finalement pas embarqué les Afghans de France détenus dans le centre de rétention de Coquelles, près de Calais.

Ils sont aujourd’hui "libres", c’est-à-dire rendus à une survie inhumaine dans les "jungles" (squats, bois, forêts, trous d’obus des guerres du passé) du Calaisis et, plus largement, du nord-ouest de l’Hexagone où ils avaient été arrêtés. La veille, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) avait dit non. Elle avait "décidé d’indiquer au gouvernement français (...) qu’il était souhaitable (...) de ne pas expulser" les requérants.

Ce n’est pas le "charter" tout entier qui était ainsi interdit. Mais nul n’aurait compris que les dangers auxquels la Cour avait interdit d’exposer les seuls plaignants soient considérés comme inexistants ou négligeables pour les autres. Il va de soi que cette interdiction de la CEDH vaut avertissement pour toute idée éventuelle de nouveau charter vers l’Afghanistan dans l’avenir. A bon entendeur...

Une victoire d’intérêt général

Onze Afghans, sur la cinquantaine des retenus, ont donc remporté une victoire d’intérêt général. Ils n’ont pu y parvenir que grâce à une forte mobilisation en leur faveur et à une intelligente collaboration entre différentes associations. Sans les informations recueillies jour après jour par les militants et sans leur pression, il n’aurait sans doute pas été possible de procéder au travail juridique qui a permis de saisir la Cour.

Et maintenant ? Va-t-on encore longtemps accepter que, comme depuis la fermeture du camp de Sangatte en 2002, des centaines d’Afghans, d’Erythréens, d’Irakiens, de Soudanais -parmi lesquels quantité de mineurs- continuent à errer dans les villes et les campagnes de Normandie, du Pas-de-Calais, du Nord ? L’Union européenne va-t-elle continuer longtemps à les traiter comme des chiens en Grèce, en Italie ou dans l’Europe de l’Est ? Telles sont les questions qui appellent une réponse urgente après la salutaire injonction de la CEDH à la France.

Jean-Pierre Alaux

[1Le site Combats pour les droits de l’homme propose un dossier très complet sur ce sujet.

[2Jean-Pierre Alaux est permanent au Gisti. Et co-auteur des ouvrages Immigration : fantasmes et réalités, la Découverte, 2008 et de Egalité sans frontière : les immigrés ne sont pas une marchandise, Syllepse, 2001.