les Roms, plus importante minorité transnationale d’Europe

publié le 1er janvier 2008 (modifié le 11 septembre 2010)

Ils sont environ 7 millions en Europe, dont les deux tiers en Europe centrale et orientale. L’Union européenne fait pression sur les Etats pour les sortir de la pauvreté et de la délinquance.

(Le Monde du 12 décembre 2007)
Précision (11 septembre 2010) : pour la France, parmi les 400 000 Gens du voyage, on évalue à 15 000 le nobre de Roms de nationalité roumaine ou bulgare.

Les Roms sont des citoyens comme les autres

par Thomas Ferenczi, Le Monde du 16 novembre 2007


La situation des Roms - plus connus en France sous le nom de Tsiganes, de Gitans, de Manouches ou encore de Bohémiens - est devenue un sujet de préoccupation pour l’Europe tout entière. Les mesures d’expulsion prises en Italie contre des immigrés venus de Roumanie ont montré que la question rom, qui mobilise depuis plusieurs années les associations de défense des droits de l’homme en Europe de l’Est, suscite aussi une attention accrue en Europe de l’Ouest. On attend en particulier de l’Union européenne qu’elle intervienne plus efficacement pour sensibiliser les opinions publiques aux discriminations dont les Roms sont victimes et pour inciter les Etats à favoriser leur inclusion sociale.


Bulgare d’origine rom, Ivan Ivanov est de ceux qui, à Bruxelles, font le siège des institutions européennes pour les convaincre d’accroître leurs efforts et d’aider les Roms, par tous les moyens dont elles disposent, à lutter contre leur mise au ban de la société. Cet ancien médecin reconverti dans la défense des droits de l’homme sait de quoi il parle. Il dirige depuis deux ans, dans la capitale belge, l’Office européen d’information sur les Roms (ERIO, selon son acronyme anglais), après avoir travaillé pendant cinq ans, à Budapest, au Centre européen des droits des Roms, une association au travail reconnu fondée en 1996.

« Avec l’élargissement, explique-t-il, les dirigeants européens ont compris que le problème des Roms allait concerner l’ensemble de l’Europe, et non plus seulement les anciens pays du bloc communiste. Mais ils manquent d’informations en profondeur sur la communauté rom. » Le rôle de l’Office est de leur en fournir, en prenant appui sur un vaste réseau d’associations dans les différents pays. A ce travail d’information s’ajoute un lobbying actif en faveur de la cause des Roms. « Toutes les minorités, ou presque, sont représentées à Bruxelles, souligne M. Ivanov. Nous faisons comme les autres. »

L’Office a adressé à la présidence portugaise de l’Union une série de « recommandations » destinées à combattre les discriminations dans le domaine de l’éducation, de la santé, du logement, des droits des femmes et des enfants. Il souhaite que l’année 2008, baptisée « année européenne du dialogue interculturel », soit l’occasion de lutter contre l’exclusion des Roms. Un rapport, commandité en 2004 par la Commission européenne, sur « la situation des Roms dans une Union européenne élargie », envisage même une directive spécifique pour promouvoir leur intégration. L’Union a adopté une loi contre les discriminations et finance des politiques de soutien.

M. Ivanov juge ces efforts insuffisants. Il considère que la pression de l’UE sur les nouveaux Etats membres s’est relâchée après leur adhésion. Il prône des actions ciblées en faveur des Roms afin de leur permettre de bénéficier des programmes généraux de lutte contre la ségrégation. Pour le moment, dit-il, les progrès ont été faibles, d’abord parce que les mesures sont restées fragmentaires et surtout parce que les Roms eux-mêmes n’ont été associés ni à leur élaboration, ni à leur mise en oeuvre, ni à leur évaluation.

Andras Biro, qui fut à Budapest l’un des fondateurs et le premier président du Centre européen des droits des Roms, aime à rappeler que ceux-ci constituent aujourd’hui « la seule communauté transnationale authentiquement européenne ». Venus d’Inde il y a cinq ou six siècles, étrangers à toute forme de nationalisme, ils ont désormais pour patrie, par-delà les pays où ils sont installés, l’Europe elle-même. Par un étrange paradoxe, ils en sont devenus aussi « la minorité la plus vulnérable ». Victimes des persécutions nazies, ils sont trop souvent oubliés des commémorations. Il est temps de leur reconnaître le statut de citoyens européens à part entière.


Thomas Ferenczi



Qui sont-ils ? Appelés Roms, Tziganes, Gipsies, Gitans, Sintés, Kalés, Egyptiens, Yéniches ou Romanis, ils sont arrivés en Europe à partir du XIVe siècle, en provenance du nord de l’Inde. Nomades durant des siècles, ils ont emprunté aux cultures et aux langues des pays dans lesquels ils se sont installés.

Sédentarité. En Europe centrale, ils ont été sédentarisés dans les années 1960. Les Roms sont souvent confondus avec les gens du voyages (personnes ayant choisi un mode de vie nomade), avec lesquels ils sont comptabilisés.

Migration pendulaire. Allers-retours réguliers entre le pays de résidence des Roms et un pays proche. Exemple : les membres d’une famille roumaine séjournent quelques mois en Italie, afin d’y travailler temporairement. Ils partent soit avec un statut de travailleur saisonnier, soit en simple touriste.

Religion. Orthodoxes, catholiques, protestants réformistes, baptistes, adventistes, évangélistes, musulmans...

Langue. Le romani est une langue indo-européenne parlée par la plupart des Roms.




Communautés roms : Bruxelles à la rescousse

par Anne Rodier, Le Monde du 12 décembre 2007


L’adoption dans l’urgence par l’Italie, fin octobre, d’un décret pour faciliter l’expulsion des Roumains, après le meurtre d’une Italienne par un Rom roumain, a provoqué de fortes tensions entre Bucarest et Rome. Le double amalgame Rom-criminalité et Rom-Roumains a donné lieu à une succession de déclarations peu amènes, dont celle du maire de Rome, Walter Veltroni, dénonçant « un péril roumain ». L’Italie est la première destination d’immigration des ressortissants de Roumanie, peuplée de 1,8 million de Roms.

La question de leur intégration s’est, par ce fait divers, imposée à l’Italie et, par ricochet, à l’Union européenne (UE), que les premiers ministres italien et roumain ont appelée à l’aide. Les 7 millions de Roms d’Europe - sa plus importante minorité transnationale - vivent en majorité à la marge de la société.

A Bucarest, Rome ou Madrid, des campements de Roms s’installent en périphérie des grandes villes dans des conditions insalubres et forment souvent des foyers de délinquance. Depuis que Roumains et Bulgares sont devenus membres de l’UE, leur rapatriement pour « situation de dénuement » est devenu fréquent en Europe de l’Ouest, Suisse comprise. En France, le nombre de ces « rapatriements humanitaires » est ainsi passé de 400 en 2006 à 1 239 en 2007, dont 788 pour des Roumains et des Bulgares.

Mais les Roms ne sont pas mieux intégrés dans leurs pays d’origine. Aussi s’efforcent-ils de renforcer leur représentation au sein des instances internationales - à l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), au Conseil de l’Europe, au Parlement. Des programmes visant la promotion de leur culture et l’intégration de leur communauté ont été mis en place dans les Etats où ils se trouvent.

Un bureau européen d’information sur les Roms, ERIO, analyse des informations collectées par les Etats et les organisations non gouvernementales dans différents pays. Ses enquêtes ont permis de mieux cerner l’évolution de la population rom en Europe. La présence d’un nombre de Roms supérieur aux estimations en Turquie, en Ukraine ou en Russie a ainsi été révélée, même si l’absence de statistiques ethniques limite la fiabilité de ces études.

Des programmes cadres ont été adoptés au niveau national, financés par l’Union européenne et la société civile (Open Society Institute, Banque mondiale, Fondation Soros, etc.). Leurs résultats sont tangibles mais inégaux. Avant l’intégration en son sein de la Roumanie et de la Bulgarie, l’UE a dépensé 150 millions d’euros dans un fonds social destiné spécifiquement aux Roms, mais on ne sait pas toujours à quoi cet argent est employé.

Le bilan général reste médiocre. « Les allocations familiales, les allocations logement, les indemnités chômage ou invalidité représentent toujours la source de revenus la plus fréquente des familles roms en Roumanie », indique le rapport 2007 du Fonds d’éducation des Roms à Budapest.

« Déficients intellectuels »

Les pays concernés ont pourtant consenti des efforts pour, à la demande de Bruxelles, lancer des politiques d’intégration des minorités. Ainsi, en 2002, deux ans après l’adoption de deux directives européennes, la Roumanie a décidé la prise en charge par le ministère de la santé de médiatrices sanitaires, elles-mêmes roms. Celles-ci sont chargées d’identifier et de prévenir les problèmes de santé de leur communauté. Le bilan de leur action est relativement positif. « Les enfants roms sont beaucoup mieux suivis médicalement et plus souvent vaccinés », témoigne Florina Busuioc, 39 ans, médiatrice à Bucarest.

De l’avis général, le plus grand frein à l’intégration, outre les préjugés, reste le faible niveau d’éducation, lui-même facteur clé de l’accès au marché du travail. Le taux de chômage des Roms est parfois dix fois supérieur au taux national. En République tchèque, il est de 70 % pour les Roms contre 7,9 % pour l’ensemble de la population. Leur taux de scolarisation chute dès le secondaire. Et, en Europe centrale, de nombreux enfants sont placés en « écoles spéciales pour déficients intellectuels » dès le primaire.

La Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg a jugé discriminatoire, à la mi-novembre, le placement forcé dans ces « écoles spéciales », et a condamné la République tchèque pour cette pratique, également courante en Slovaquie, en Hongrie, en Bulgarie et en Roumanie. « C’est une grande victoire », s’est félicitée Vera Egenberger, directrice du Centre européen des droits des Roms à Budapest, car il crée une jurisprudence.

Incitatrice, coordinatrice, arbitre, l’Europe a permis des avancées significatives, depuis 2005, dans le cadre de la Décennie d’intégration des Roms. Cette initiative a permis de développer des politiques nationales ciblées sur le logement, l’éducation, l’emploi et la santé dans neuf pays (Roumanie, Bulgarie, République tchèque, Slovaquie, Hongrie, Serbie, Croatie, Monténégro, Macédoine). « Des actions doivent être concertées au niveau européen », affirme Jean-Pierre Liégeois, fondateur de Centre de recherches tsiganes, à Paris, dans son dernier ouvrage, Roms en Europe (éd. du Conseil de l’Europe, 2007). Mais, insiste-t-il, « c’est le Rom qui détient les clés de son développement ».

Anne Rodier