le vieux monsieur aurait-il aimé voir ça ?

publié le 16 mars 2008 (modifié le 29 juin 2008)

La mort du dernier “poilu” en France s’accompagne de la mise en place d’un dispositif politico-religieux associant la défense de la patrie à une identité française catholique.
Une nouvelle contribution au grand récit national revisité par le Président de la République : honneur aux “poilus” qui répondirent à « l’appel de la Patrie envahie » [1].

Lundi 17 mars à 11 heures, Nicolas Sarkozy et François Fillon assisteront en l’église Saint-Louis des Invalides à la messe de funérailles de Lazare Ponticelli, le dernier “poilu” français de la Première guerre mondiale mort mercredi dernier à l’âge de 110 ans. Les honneurs militaires seront rendus à l’issue de la cérémonie.

Le Premier ministre demande « un moment de recueillement » permettant aux agents des services publics de s’associer à cet hommage national. Drapeaux en berne sur tous les bâtiments et les édifices publics durant la journée du 17 mars, rassemblement, à 11h00, devant le monument aux morts de chaque commune. Les maires feront sonner le glas dans les églises. [2]

Lazare Ponticelli (Reuters)

Circulaire du Premier ministre adressée à l’ensemble des membres du gouvernement

N° 5283/SG
Paris, le 13 mars 2008

Objet : Hommage national a tous ceux qui ont combattu pour la France durant la Première guerre mondiale.

J’ai l’honneur de vous faire connaître que, conformément a la demande du Président de la République, une minute de silence sera observée le lundi 17 mars 2008, à 11 heures, en hommage à tous ceux qui ont combattu pour la France durant la Première guerre mondiale.

Selon les modalités qu’il vous appartiendra de fixer, vous veillerez à organiser le lundi 17 mars prochain, à 11 heures, un moment de recueillement permettant aux agents des services publics relevant de votre autorité ou placés sous votre tutelle de s’associer à cet hommage.

Les drapeaux seront mis en berne le 17 mars 2008 sur les bâtiments et édifices publics.


L’Elysée étoffe le cérémonial d’obsèques du « dernier des poilus »

par Francis Gouge et Benoît Hopquin, Le Monde du 16 mars 2008

Le vieux monsieur aurait-il aimé voir ça ? L’enterrement de Lazare Ponticelli, lundi 17 mars, aux Invalides, à Paris, va faire l’objet d’un déploiement de fastes comme la République reconnaissante sait si bien le faire.

Le président de la République, le gouvernement, les principales personnalités de l’Etat assisteront à une messe solennelle dans la cathédrale Saint-Louis des Invalides. L’académicien Max Gallo fera l’éloge du dernier soldat français de 14-18, mort mercredi, à 110 ans. Puis les honneurs militaires seront rendus à la dépouille dans la cour principale. La cérémonie sera retransmise par France 2.

De son vivant, le modeste Lazare avait répété son horreur de la pompe. Il avait toujours refusé de participer aux cérémonies officielles. Chaque 11-Novembre, il se rendait simplement à pied au monument aux morts du Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne), en souvenir des camarades qui avaient laissé leur peau dans les tranchées.

En 2005, le Haut Conseil de la mémoire combattante, présidé par le chef de l’Etat, alors Jacques Chirac, décidait d’organiser des « obsèques de portée nationale » pour le dernier combattant de la Grande Guerre. Il avait notamment été évoqué de faire reposer le corps au Panthéon ou au côté du soldat inconnu sous l’Arc de triomphe, à Paris. Ils étaient encore une dizaine de poilus à cette époque.

Lazare Ponticelli s’était montré hostile à l’idée de ce privilège posthume. « Les autres, on n’a rien fait pour eux. Ils se sont battus comme moi. Ils avaient droit à un geste de leur vivant... Même un petit geste aurait suffi », bougonnait-il encore, au Monde, en novembre 2007. L’homme souhaitait être enterré sans fanfare dans le caveau familial, au cimetière parisien d’Ivry-sur-Seine.

« Glorification »

Après la mort de Louis de Cazenave, en janvier, Lazare Ponticelli, resté seul, avait infléchi sa position mais posé des conditions. Il avait accepté l’idée d’une cérémonie officielle aux Invalides. « Uniquement sous forme d’une messe », se souvient Jean-Luc Laurent, le maire du Kremlin-Bicêtre, qui avait noué des liens amicaux avec son plus vieil administré. « Pas de tapage important ni de grand défilé », avait insisté Lazare Ponticelli auprès du Parisien, le 23 janvier.

Sa fille avait porté ce consentement paternel au secrétaire d’Etat chargé des anciens combattants, Alain Marleix, le 13 février. Il avait été décidé en commun du programme. Le matin, un office religieux, en présence de légionnaires et de soldats italiens auprès desquels Lazare Ponticelli avait successivement combattu. Puis la famille devait disposer du corps pour l’enterrer dans l’intimité. L’après-midi, sans le « der des ders », une seconde cérémonie, plus protocolaire, devait être organisée en mémoire de tous les combattants, avec pose de plaque sous le dôme doré et allocution de Nicolas Sarkozy, retransmise en direct sur TF1 et France 3.

Mais le cérémonial de lundi, supervisé par l’Elysée, n’a cessé de s’étoffer ces derniers jours. Officiels au premier rang, oraisons républicaines, revue militaire, caméras : la messe a fini par prendre les atours de grandiloquentes funérailles. «  Il ne s’agit pas d’obsèques nationales mais d’un hommage à l’ensemble des combattants, assure cependant Alain Marleix. Nous avons respecté à la lettre les volontés exprimées par Lazare Ponticelli et par sa famille. »

Reste, au lendemain des élections municipales, le risque de susciter une nouvelle polémique sur la récupération de la mémoire. Nicolas Offenstadt, spécialiste de la première guerre mondiale, regrette cet « usage de l’Histoire ». « C’est une cérémonie d’adhésion, de glorification, plutôt qu’un moment de réflexion, assure l’enseignant de Paris-I. Il y a le même déploiement que dans la lettre de Guy Môquet. » Mardi, Nicolas Sarkozy doit, sur le plateau des Glières, en Haute-Savoie, honorer les héros de la Résistance.

Francis Gouge (Val-de-Marne, correspondant) et Benoît Hopquin

Les derniers poilus refusent des obsèques nationales

par Francis Gouge et Benoît Hopquin, Le Monde du 10 novembre 2007

A 110 ans, Louis de Cazenave et Lazare Ponticelli ont passé l’âge de se faire commander. Fini le temps où on les faisait sortir de la tranchée au sifflet. Les deux derniers poilus français veulent qu’on les laisse finir en paix.

L’un et l’autre ont peu apprécié qu’en 2005 le Haut conseil de la mémoire combattante, présidé par le chef de l’Etat, décide, sans les consulter, d’organiser des « obsèques de portée nationale » au dernier combattant de 14-18. L’idée de faire reposer le der des ders au Panthéon ou au côté du soldat inconnu avait alors germé. Sauf que les deux rescapés n’ont que faire de cette prestigieuse compagnie. Ils ont prévu d’autres dispositions.

Louis de Cazenave veut être enterré avec sa famille dans le cimetière de Saint-Georges d’Aurac (Haute-Loire), où il est né le 16 octobre 1897. Il ne décrochera pas de cette position. Le bonhomme n’a jamais aimé médailles et honneurs : « De la fumisterie ! »

Revenu du front en pacifiste convaincu, il avait fallu insister pour qu’il accepte la Légion d’honneur, dans les années 1990. « Ils peuvent se l’accrocher quelque part », avait-il lancé à son fils. « Certains de mes camarades n’ont même pas eu le droit à une croix de bois », peste-t-il. Alors l’homme n’exprime plus qu’une dernière volonté : « Être tranquille. »

« Un affront fait à tous les autres »

Comme chaque année, si sa santé le permet, Lazare Ponticelli assistera le 11 novembre, à 11 heures, à la cérémonie du souvenir au monument aux morts du Kremlin -Bicêtre (Val-de-Marne), ville où il habite depuis les années 1920. Cet immigré italien, né le 7 décembre 1897, s’est engagé dès 1914 pour défendre cette France qui lui « avait donné à manger ». Mais il estime avoir assez donné à sa patrie d’adoption. « Je refuse ces obsèques nationales. Ce n’est pas juste d’attendre le dernier poilu. C’est un affront fait à tous les autres, morts sans avoir eu les honneurs qu’ils méritaient. On n’a rien fait pour eux. Ils se sont battus comme moi. Ils avaient droit à un geste de leur vivant... Même un petit geste aurait suffi. »

A ses yeux, le travail de mémoire « arrive tard ». « On s’en est foutu un peu. Il a fallu que ce soit Chirac qui commence à bouger quand on n’était plus nombreux et qu’on était fatigués. » Sa fille Janine se veut plus conciliante : « Je souhaite pour papa une cérémonie très simple dédiée à tous les poilus et aux femmes qui ont participé à cette guerre. J’exige aussi que son corps nous soit restitué afin qu’il repose dans le caveau familial. »

Francis Gouge et Benoît Hopquin



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Un « rital » qui s’est battu dans deux armées

par Jean-Dominique Merchet, Libération, le 5 février 2008

Ponticelli a défendu son pays d’accueil avant d’être appelé en Italie.



Le dernier poilu est un immigré italien arrivé en France en 1906. Un « rital » débarqué seul et sans papiers, gare de Lyon, à l’âge de 9 ans, fuyant la misère de son village natal, dans les monts d’Emilie-Romagne. Lazare Ponticelli, qui a fêté son 110e anniversaire en décembre 2007, a de manière assez exceptionnelle participé deux fois à la Première Guerre mondiale : d’abord dans les rangs de l’armée française, puis dans ceux de l’armée italienne. Depuis la mort de Louis de Cazenave, le 20 janvier, Lazare Ponticelli est donc l’ultime survivant des 8,5 millions de soldats français qui prirent part à la guerre de 1914-1918. Il est, malgré lui, devenu un symbole. Après l’avoir longtemps refusé, il a accepté, fin janvier, le principe « d’obsèques nationales, sans tapage important ni de grand défilé, au nom de tous ceux qui sont morts, hommes et femmes ».

S’il souhaite une « messe aux Invalides en hommage à [ses] camarades morts dans cette horreur de la guerre », il préfère, en revanche, être inhumé dans le caveau familial du cimetière d’Ivry (Val-de-Marne). L’idée d’obsèques nationales pour le dernier poilu avait été approuvée par Jacques Chirac en novembre 2005.

Sa date de naissance n’est pas connue avec précision. Officiellement, il s’agit du 7 décembre 1897, mais il est probable qu’il s’agisse d’une erreur. Il aurait été inscrit à l’état civil le 27, puis le chiffre 2 aurait été effacé. Mais sa mère racontait avoir accouché le 24 et se rappelait qu’une tempête de neige qui frappait alors la région avait empêché toute sortie pendant trois jours. L’Italie dans laquelle le petit Lazare voit le jour est un pays où sévit une extrême pauvreté. C’est l’Afrique d’aujourd’hui, sans l’aide humanitaire. Ni école ni médecin, la faim au ventre et l’émigration pour seul horizon. A 9 ans, après la mort de son père, il décide de rejoindre, à Paris, une partie de sa famille - dont sa mère, qui l’a quasiment abandonné. Sa vie va ressembler alors à celle d’un personnage de Charles Dickens. Hébergé par des hôteliers italiens, il trouve des petits boulots, s’en sort sans aucune aide sociale et crée dès 1913 - il a 16 ans - une petite entreprise de ramonage !

En 1914, lorsque éclate la guerre, il souhaite aussitôt s’engager pour défendre le pays qui l’a accueilli, mais il est à la fois trop jeune et de nationalité étrangère. Il finit par rejoindre le seul corps qui l’accepte, la Légion étrangère, comme des milliers de volontaires venus s’enrôler pour défendre la France. Au 4e régiment de marche du 1er étranger, il retrouve par hasard son frère, au milieu de nombreux Italiens, souvent des « garibaldistes ».

En décembre 1914, son unité est engagée sur le front de l’Argonne. Durant trois semaines, il découvre les tranchées et le feu de l’artillerie allemande. Puis son régiment est renvoyé vers l’arrière, pour apprendre qu’il est dissous. Car, en mai 1915, l’Italie entre en guerre au côté de la France. Un accord entre les deux pays prévoit que l’armée française doit renvoyer ses combattants italiens vers leur pays natal. Lazare Ponticelli, démobilisé, refuse, et c’est entre deux gendarmes qu’il sera reconduit à Turin. Il est aussitôt incorporé chez les Alpini, les chasseurs alpins, pour aller combattre les Autrichiens dans le Tyrol. Blessé au visage, il ne sera renvoyé au front qu’en 1918.

Ces souvenirs de guerre - que nous publions ci-dessus - sont-ils l’exact reflet de la réalité ? Plus de quatre-vingt-dix ans après, les faits, racontés oralement des centaines de fois, ont pris la forme de récits légendaires qui témoignent de l’expérience des combattants de la Grande Guerre. C’est sans doute comme cela qu’il faut d’abord les lire aujourd’hui.

Démobilisé en 1920, Lazare Ponticelli revient en France où il se lance dans les affaires avec deux de ses frères. Ils créent une entreprise de chaudronnerie et de constructions métalliques. Installée dans le XIIIe arrondissement de Paris, elle va rapidement prospérer. Naturalisé français en 1939, Lazare participera à des activités de résistance sous l’Occupation, avant de prendre finalement sa retraite en 1960. Le groupe Ponticelli emploie aujourd’hui 4 000 salariés. Le « rital » a bien réussi. Il lui restait à devenir le der des ders. [3]

Le dernier « poilu » allemand, lui, est mort dans l’indifférence

En Allemagne, la mort au début de l’année du dernier soldat de la Grande Guerre, Erich Kästner, à l’âge de 107 ans, est passée quasi inaperçue, reléguée dans quelques rubriques des pages intérieures des journaux. Cet obscur monsieur Kästner était le dernier soldat du IIe Reich à s’être battu dans les tranchées de la guerre de 14-18.

[...] la mémoire « collective » allemande l’a définitivement rayée de son champ de référence.

Pierre Rouchaléou, Rue 89 le 14 mars 2008 [extrait]

[1Communiqué du Président de la République, le 12 mars 2008.

[3A lire : Hommage à Lazare Ponticelli de Raymond Muelle, Philippe Guyot, Clément Ragot et Fabienne Mercier-Bernadet. Editions l’Esprit du livre. 20 euros.