Le traité d’amitié franco-algérien ne devrait pas être signé en 2005

publié le 28 novembre 2005 (modifié le 5 août 2019)

Selon cet article de Florence Beaugé, paru dansLe Monde daté du 26 novembre 2005, la signature d’un traité d’amitié franco-algérien, comparable au traité franco-allemand de l’Elysée (1963), est très peu probable.

Côté français, on en fait de moins en moins mystère : il y a très peu de chances pour que le traité d’amitié franco-algérien - comparable au traité de l’Elysée, conclu entre la France et l’Allemagne en 1963 - soit signé avant le 31 décembre, comme l’avaient annoncé les deux parties. « L’aspect technique est bouclé depuis longtemps. Ce qui bloque, c’est l’habillage politique », reconnaît-on à l’Elysée et au Quai d’Orsay. Dans l’entourage du président algérien, on semble encore miser sur la rencontre qu’auront, dimanche 27 novembre à Barcelone, les présidents Jacques Chirac et Abdelaziz Bouteflika, en marge du sommet Euromed réunissant les 25 Etats membres de l’Union européenne et leurs dix partenaires méditerranéens.

Cet entretien sera-t-il suffisant pour débloquer les choses ? Les responsables français paraissent sceptiques. « La volonté des deux parties d’aboutir n’est pas remise en cause. Bouteflika et Chirac savent qu’ils ont une opportunité historique à saisir, souligne un haut fonctionnaire, mais les ajustements politiques sont délicats. Il faudra peut-être une nouvelle réunion entre les deux présidents, sans doute à Paris. »

L’« habillage politique » est d’autant plus difficile à mettre au point que l’année 2005 a exacerbé les tensions. Alors que la France avait admis le principe de présenter des excuses à son ancienne colonie, la loi du 23 février a tout remis en cause. Initialement destinée à indemniser les rapatriés et les harkis, cette loi comporte un article qui souligne « le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord » et passe sous silence les aspects négatifs de la colonisation. Depuis, les responsables algériens crient leur colère. Le passé colonial a même été l’un des thèmes de la campagne référendaire d’Abdelaziz Bouteflika. Le chef de l’Etat algérien a ainsi parlé des « fours de la honte installés par l’occupant à Guelma » et les a comparés « aux fours crématoires des nazis ». Il a ensuite qualifié la loi française d’acte de « cécité mentale confinant au négationnisme et au révisionnisme ».

Comment, dans ces conditions, faire accepter à la population algérienne la signature d’un traité d’amitié avec la France ? « Le point d’équilibre est difficile à trouver. Nous devons nous assurer que les termes conclus seront acceptables d’un côté comme de l’autre », admettent les négociateurs français, tout en notant que le ton employé par le président Bouteflika a perdu de son caractère acrimonieux.

La loi du 23 février pourrait-elle être abrogée avant la signature du traité d’amitié ? « Impensable dans l’immédiat », ont répondu les négociateurs français à leurs interlocuteurs algériens. L’autre point d’achoppement concerne la question des harkis. Pour éviter d’être accusé, en France, de « repentance unilatérale », Jacques Chirac souhaiterait qu’il soit fait mention de cette tragédie lors de la signature du traité. Entre 15 000 et 25 000 supplétifs musulmans ont été massacrés en Algérie après le départ de l’armée française. Ce dossier demeurant explosif dans son pays, le président Bouteflika hésite à franchir ce pas.

Le retard pris dans la signature du traité n’arrange-t-il pas, en fin de compte, les responsables français, confrontés aux conséquences de la crise des banlieues ? A l’Elysée et au Quai d’Orsay, on s’en défend catégoriquement. On fait valoir que, bien au contraire, « tout ce qui pourrait servir de passerelle avec les Français issus de l’immigration serait bienvenu ».

L’historien Benjamin Stora ne paraît guère convaincu par l’argument. Pour lui, il est « malheureusement certain » que le climat actuel n’est pas propice à cette signature. « Les Français sont-ils prêts à entendre, par exemple, que 30 000 Maghrébins sont morts pour eux pendant la première guerre mondiale ? Et 80 000 autres pendant la seconde guerre ? Qui sait que 50 000 soldats d’origine maghrébine ont péri en Indochine ? Entre la tentation sécuritaire, le repli nationaliste et l’exaltation de la nation française, comment plaider pour l’écoute de l’autre ? » s’inquiète-t-il, avant d’ajouter : « La situation actuelle est catastrophique : plus on abonde dans la radicalité républicaine, plus les saignements de mémoire se poursuivent et plus les discours fantasmés sur l’histoire coloniale abondent. C’est ainsi que se noue le drame. »

Florence Beaugé

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