Histoire coloniale et postcoloniale

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le débat autour du dernier film de Jean-Pierre Lledo (suite)

samedi 22 mars 2008, par la rédaction

Le débat continue à se développer à propos de Algérie, histoires à ne pas dire. Après les points de vue de Gilles Manceron et Benjamin Stora, nous reprenons ceux d’Olivier Barlet et de Brahim Senouci.

Lledo ne fait pas œuvre d’historien mais s’intéresse aux hommes et aux femmes qui partagent une Histoire commune

par Olivier Barlet [1]

Il en va de Jean-Pierre Lledo comme de tout un chacun : nous nous réveillons tous un matin avec des souvenirs marquants que nous ne pouvons évacuer, histoires d’enfance dont nos rêves nous rappellent qu’elles sont encore traumatisantes et qu’il serait utile de les regarder en face pour crever l’abcès de la douleur rentrée et nous permettre d’avancer. Il en va d’un pays comme d’un individu. Lledo reste discret sur sa propre histoire (né à Tlemcen d’une mère judéo-berbère et d’un père espagnol, exil en 93 sous menace islamiste) mais c’est à ce pays qu’il veut donner la parole car c’est aussi ce pays qui va mal. Et donner la parole veut dire trouver ceux qui ont à témoigner. Ce choix est forcément subjectif, issu de ses propres démons (cf. Algérie, mes fantômes, son précédent film), de ses propres interrogations, surgies de son vécu et des tourments de l’Histoire récente.

Que ce choix implique de mettre en avant ceci en négligeant cela est évident, mais c’est bien ce qu’on lui reproche en Algérie. Ce préambule est donc sans doute nécessaire pour évoquer la violente attaque dont ce film est l’objet dans ce pays, au point d’y être encore interdit à ce jour. La désinformation va bon train et le blog de Jean-Pierre Lledo en rend compte précisément, tandis qu’une pétition circule pour demander la levée de la censure.

Que reproche-t-on à ce film qui s’attache à la mémoire de la cohabitation entre communautés avant l’exode d’un million de personnes de souche européenne et/ou juive en 1962, soit 10 % de la population de l’époque ? De ne présenter qu’un bout de la lorgnette : pourquoi n’évoquer que les massacres de l’ALN et du FLN sans parler des atrocités françaises ? pourquoi questionner le terrorisme comme action de libération quand on n’avait pas les moyens de lutter autrement ? pourquoi insister sur des cas de bon voisinage et de solidarité entre les communautés alors que la généralité était la séparation et l’humiliation ? Le film rentrerait ainsi dans le procès fait à la révolution algérienne par une série de films financés par la France et revenant, selon l’écrivain et journaliste Mohamed Benchicou qui s’élève par ailleurs contre la censure du film, à "des entreprises de "déligitimation" et de dévalorisation de la résistance algérienne, soumise à un ignoble parallèle avec la "décennie noire"".

Ces questions sont parfaitement légitimes, même si l’objectivité n’est jamais le fait du cinéma, et ouvrent un intéressant débat. Mais la condamnation ne se justifierait que si Lledo se posait en procureur accusateur. Ce n’est pas le cas : il se contente d’ouvrir un espace de réflexion et de mémoire, de poser des questions sans en apporter les réponses. Aussi est-il important de s’intéresser à sa méthode autant qu’aux contenus du film.

Algérie, histoires à ne pas dire est bâti sur quatre témoignages autour de quatre villes : l’agronome Aziz Mouats dont le père a été tué par les représailles françaises à l’insurrection meurtrière de l’ALN en 1955 à Philippeville (devenue Skikda) mais dont l’oncle Lyazid a épargné des Européens alors que tous étaient massacrés ; Katiba Hocine, qui anime une émission sur la Mémoire à la radio d’Etat, exaltant le nationalisme, mais qui se souvient de sa nourrice française à Alger ; un troisième, tronqué car le témoin ne voulait plus apparaître après les interdictions du film, qui devait évoquer l’assassinat à Constantine de Cheikh Raymond, célèbre chanteur juif de musique arabo-andalouse, dont la mémoire est depuis gommée ; et à Oran, le jeune metteur en scène de théâtre Kheïreddine Ladjam qui retrouve des vieux évoquant la fraternité entre Espagnols et Arabes mais aussi les tueries d’Européens le jour même de l’Indépendance. Ces témoignages chargés d’émotion sont ponctués de la voix magnifique d’Hayet Ayad, qui interprète des chants sacrés dans toutes les langues de l’Andalousie historique.
La voix d’Hayet Ayad ne résonne pas seulement aux douleurs exprimées et aux révoltes, elle est un écho aux images et au rythme de ce film sensible. Car Algérie, histoires à ne pas dire, se démarque nettement par exemple de Le Chagrin et la pitié, ce film qui remua la France de 1969 en brisant le tabou qui entourait la mémoire de la collaboration durant la dernière guerre : Lledo n’a pas la violence de Marcel Ophüls et André Harris qui développaient un regard inquisiteur en jouant du montage et de la caméra, multipliant les gros plans et les plans de coupe, comme s’il s’agissait d’extorquer un aveu, généralisant ainsi le soupçon. Au contraire, Lledo cadre de face ses personnages dans leur environnement, souvent en milieu d’image, en caméra fixe, sans gros plans indiscrets, dans la durée, en de légères contre-plongées qui les campent en dignité. Son commentaire dit d’une voix posée alterne avec les témoignages pour les situer. Sans s’étirer inutilement, le film prend le temps de la remontée de la mémoire, de ces riens de la vie qui enrichissent la parole transmise. C’est une mosaïque qui se met en place, qui nous force à raccorder les bouts, à saisir les tenants des destins, à essayer de comprendre ce qui anime chacun, à nous connecter à leurs interrogations autant qu’à celles du réalisateur.

C’est par ce respect des sujets et du sujet que Lledo échappe à l’accusation de manipulation de la pensée dont on veut l’accabler. Et c’est grâce à ce respect que son film dépasse la singularité algérienne pour interroger deux questions d’une brûlante actualité : celle des conséquences pour son Histoire future des moyens utilisés par un mouvement de libération et celle du nationalisme qui se construit dans une définition identitaire excluant la diversité.

Avec Algérie, histoires à ne pas dire, Lledo ne fait pas œuvre d’historien mais s’intéresse aux hommes et aux femmes qui partagent une Histoire commune, celle d’un pays meurtri qui a, tout comme la France, bien du mal à regarder en face ses contradictions. Un autre devenir aurait-il été possible ? Peut-être, mais ce que semble nous suggérer Lledo est que pour le futur, il est encore temps de remettre la question sur le tapis.

Le 6 mars 2008

Olivier Barlet

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Lettre ouverte de Brahim Senouci à Jean-Pierre Lledo

par Brahim Senouci

Mon cher Jean-Pierre,

Ce mardi 11 mars, j’ai enfin pu assister à la projection de ton dernier film « Algérie, histoires à ne pas dire », au cinéma Reflets Médicis, à Paris. Un débat devait suivre la projection, en ta présence et celle de Jacques Leyris, fils de Raymond Leyris, musicien juif constantinois assassiné en juin 1961. Les courriers que j’avais reçus annonçaient la participation d’Enrico Macias, finalement absent.

Je ne suis pas venu avec un regard complètement neuf. En effet, ce film a suscité des débats très chauds en Algérie. Ces débats ont très largement dépassé l’opposition convenue, attendue, entre les tenants du pouvoir, gardiens d’une version « officielle » de l’Histoire, et l’intellectuel, l’artiste, qui en présente une vision beaucoup plus dérangeante. De ce point de vue, j’aurais naturellement tendance à me ranger dans le camp du second.

Bref, je me sentais troublé d’aller voir un film sur lequel j’avais lu bien trop de choses. En fait, je comptais sur le débat qui devait suivre la projection pour m’éclairer.

J’ai jeté un coup d’œil dans la salle avant de m’installer. Très peu de visages basanés dans le public, probablement constitué en majorité de Français désireux d’en savoir plus sur l’Algérie. Mon inquiétude s’est ravivée. La présentation qui va être faite va-t-elle les éclairer ?

Plus de deux heures plus tard, les lampions se rallument dans la salle et les applaudissements fusent. Je ne me joins pas à l’ovation. Je baigne dans un océan de tristesse et de malaise. Je quitte le cinéma, sans attendre le débat. Qu’aurais-je pu dire en quelques minutes qui aurait pu amener cet auditoire à modérer son enthousiasme ?
Bien sûr, je me reconnais dans les personnages de Kheireddine, de Aziz et Katiba. Ils tiennent somme toute les propos que tiennent tous les Algériens.

D’où vient le trouble alors ?

Il y a d’abord la référence, plusieurs fois reprise, à une "communauté fraternelle", une sorte de paradis perdu, où musulmans, juifs et chrétiens vivaient ensemble dans une joyeuse insouciance. Cette communauté n’a jamais existé. La ségrégation entre juifs, chrétiens d’une part, musulmans d’autre part a été la règle d’airain de l’administration coloniale. Quelques chiffres pour démonter cette assertion dont j’aimerais croire qu’elle n’est que naïve : En 1954, près de 90 % des musulmans sont analphabètes ; ils ont 25 ans de moins d’espérance de vie que les autres communautés. Tous les documents de l’époque s’accordent pour souligner leur immense misère. C’est cette société, abrutie par 132 ans de colonisation, de massacres et d’humiliation, que tu accuses d’avoir poussé pieds-noirs et juifs à l’exode...

Tu as parfaitement le droit de pointer les souffrances, bien réelles, des pieds-noirs et des juifs et la douleur de leur exil. Tu as le droit de mettre en lumière les exactions dont ils ont été l’objet. Cependant, en te limitant exclusivement à cela et en ignorant l’immensité de la tragédie vécue depuis plus d’un siècle par la population musulmane, tu n’offres aucune grille de lecture à l’irruption de la violence. Tu condamnes cette violence dont tu estimes qu’elle était moralement injustifiée. Il aurait fallu, pour être tout à fait en règle avec le devoir de vérité, dire que, pendant des décennies, les musulmans, avec notamment Ferhat Abbas, se sont battus avec les armes de la politique et du droit pour accéder à... la citoyenneté française ! On leur a répondu par le code de l’Indigénat puis par l’octroi d’une citoyenneté de seconde zone qui s’est traduite par l’introduction des deux collèges électoraux, par lesquels la voix d’un musulman valait le dixième de celle d’un non musulman. Il aurait fallu dire que c’est parce que les voies pacifiques se sont toutes heurtées au mépris des autorités coloniales que le recours à la violence a été décidé, recours auquel même le sage et paisible Ferhat Abbas a fini par se rallier.

Et puis, comment diable as-tu pu, après avoir raconté l’assassinat des dizaines d’Européens à Skikda le 20 août 1955, faire silence sur les 12 000 morts musulmans de la terrible répression conduite par Aussaresses ?

Une autre source de malaise est la suggestion forte d’un lien entre l’Armée de Libération nationale et le terrorisme intégriste qui a sévi en Algérie durant la décennie noire. Voilà un procédé extrêmement contestable, voire haïssable dès lors qu’il établit implicitement la violence comme une sorte de caractère sui generis de l’Algérie. Tu rappelles, à juste titre, que 17 religieux chrétiens ont été assassinés par les terroristes islamistes. Pourquoi n’as-tu pas pris la peine d’ajouter que plusieurs dizaines de milliers d’Algériens musulmans ont subi le même sort ? As-tu conscience que l’honnête spectateur qui ignore ce "détail" peut penser que, somme toute, massacrer des chrétiens ou des juifs fait partie des loisirs favoris de ces musulmans barbares ?

Un grand sujet d’étonnement est la quasi absence de référence à la colonisation. Je sais, elle est évoquée, mais si rapidement que cela ressemble presque à l’acquittement d’une obligation qu’à une réelle volonté d’éclaircissement. Il n’y a pas un mot sur les massacres, les enfumades, les emmurements, pas un mot sur les millions de morts qui ont rythmé les 132 ans d’asservissement, d’acculturation, de destruction du peuple algérien. Comme rien, ou presque, n’est dit sur cette violence originelle, la violence des maquisards apparaît comme un déferlement sauvage, sans cause précise, une violence qui n’aurait bientôt pas d’autre finalité qu’elle-même. Non seulement tu ne manifestes pas de compassion pour les souffrances de ton peuple, mais encore tu le mets en accusation pour son refus supposé de l’Autre, du juif, du chrétien. Et que dire de l’absence extrêmement curieuse de référence à l’OAS ? Ainsi, cette organisation n’aurait eu aucun rôle dans le départ des non musulmans ? Ce serait l’assassinat de Raymond Leyris qui aurait précipité le départ des juifs, le massacre des colons de Skikda qui aurait conduit à l’exode des pieds-noirs ? Fais-tu bon marché du refus, largement répandu dans les communautés non musulmanes, d’abdiquer la position dominante et les privilèges exorbitants dont ils jouissaient dans l’Algérie coloniale ? Crois-tu que ces communautés envisageaient d’un coeur léger un avenir où leurs enfants côtoieraient les Arabes dans les mêmes écoles, où ils n’auraient plus la faculté de "griller" les queues, un avenir où l’Arabe cesserait d’être un élément du décor mais un citoyen et un égal ? Si cela avait été le cas, auraient-ils cédé aux sirènes de l’OAS et au slogan "La valise ou le cercueil" ?

C’est bien l’OAS qui a préparé l’épuration ethnique du pays !

Dernière chose. A la fin de la séquence sur Skikda, Aziz se lance dans une diatribe contre l’Algérie, l’indépendance, le 5 juillet... Tous les Algériens, et l’Algérien que tu es le sait parfaitement, insultent au moins une fois par jour leur pays. Du moins, ils font mine de l’insulter. C’est ainsi qu’ils expriment tout à la fois l’amour de leur terre et leur frustration de constater que l’état de leur pays n’est pas à la hauteur de leurs rêves. Il est courant d’entendre, dans des groupes de discussion, une sorte de concours sur le thème "qui dira le plus de mal de l’Algérie".

Il ne viendrait pourtant à l’idée de personne de prendre l’interlocuteur au mot, ni de croire vraiment que ce qu’il exprime est sincère. A titre d’exemple, les spectacles de Fellag, extrêmement corrosifs, sont compris par son public comme une manifestation d’amour pour l’Algérie, et l’humour qu’il manie est celui de l’écorché vif qui partage l’univers de ceux qu’il moque. Ce n’est pas le cas de ton film, Jean-Pierre. Seuls, les Algériens musulmans, extrêmement rares, qui ont approché les non musulmans, qui savent chanter en espagnol, qui dansent le boléro, t’intéressent. Les autres, les paysans sans terre des mechtas brûlées, les femmes de ménage d’Alger, tous ceux qui font tache dans l’univers judéo-chrétien, sont invisibles, pas regardables, rayés d’un revers de caméra. Plus grave, les spectateurs non avertis de ce caractère des Algériens pourraient prendre au pied de la lettre la sortie d’Aziz. Ils pourraient croire, ils croiront sûrement que celui-ci regrette vraiment la fin d’un système qui a assassiné 23 membres de sa famille. Ils seraient d’autant plus fondés à le faire que cette diatribe clôt l’intervention d’Aziz, comme si elle en était la conclusion logique.

Cher Jean-Pierre, il y a quelque chose de malsain dans l’air du temps. Ce quelque chose s’est traduit par le débat en France sur les « bienfaits de la colonisation », par la sortie d’ouvrages, y compris d’auteurs algériens, qui tendent à remettre en cause le principe même de la décolonisation. Pour être honnête, ce débat court en Algérie même. Dans ce dernier cas, la situation dans le pays, la désespérance de la jeunesse, mais aussi l’acculturation née de la période coloniale expliquent comment une frange déclassée de notre peuple rejette l’idée même de sa propre liberté. Les intellectuels ne doivent pas céder à cette facilité. Ils ne doivent pas se contenter de traduire les tendances morbides de leur société mais l’éclairer pour qu’elle fasse taire ces pulsions et renouer avec l’estime d’elle-même.

Il y a fort à craindre que ton œuvre, sans intention maligne, procède du maintien et de l’approfondissement de la haine de soi des Algériens.

Elle risque d’avoir un autre effet, celui de rassurer la population franco-française sur le bien-fondé de la colonisation.

Question : As-tu envisagé, Jean-Pierre, que ton film soit projeté et applaudi par des assistances d’extrême droite qui y verront la confirmation de leurs fantasmes ?

Paris le 13 mars 2008

Brahim Senouci