Le premier essai nucléaire dans le Sahara

Le 13 février 1960 à Reggane : Gerboise bleue

publié le 13 février 2009 (modifié le 2 août 2019)

Le 13 février 1960, à 7h04, au fin fond du Sahara algérien, la France procédait au premier de ses essais nucléaires atmosphériques, dénommé « Gerboise bleue ». Une vidéo replace cet événement dans le contexte de l’époque.
Cette première expérimentation dans l’atmosphère devait être suivie de trois autres, puis de treize essais souterrains à In-Ekker. Certains de ces essais – le plus connu étant Beryl – ont été l’occasion de rejets radioactifs dans l’environnement.

Le désert était habité et, un demi-siècle plus tard, les populations en subissent toujours les effets. Lors d’une journée d’étude organisée récemment à Alger par la Fondation du 8 mai 1945, un chercheur en physique nucléaire, a mis en évidence un lien entre les fausses couches, malformations, cancers et autres maladies rares observées dans la région et les essais nucléaires effectués par l’armée française entre 1960 et 1966. Il a également insisté sur « la nécessité d’ouvrir des centres de recherche spécialisés pour pouvoir traiter les effets de ces essais et prendre en charge médicalement les populations ».

Après que différentes propositions de lois aient été présentées par des parlementaires, le gouvernement a décidé de soumettre au Parlement un projet de loi d’indemnisation des victimes des essais nucléaires français.
Les victimes algériennes seront-elles prises en compte ? On est en droit de se poser la question à la lecture de la version du 30 janvier 2009 de l’avant-projet de loi que nous reproduisons plus bas.



13 février 1960 : Explosion de la bombe atomique
Source : DzCaNaL


Essais nucléaires de Reggane
49 ans après, la tragédie continue

par Mokrane Ait Ouarabi, El Watan du 12 février 2009


Fausses couches, malformations, cancers et autres maladies rares sont très répandues à Adrar, particulièrement à Reggane. Le chercheur Abdelkadhim Al Aboudi, docteur en physique nucléaire, l’atteste et affirme l’existence d’un lien direct entre ces maladies et les essais nucléaires effectués par l’armée française entre 1960 et 1966 dans la région. « On a enregistré 87 fausses couches en une année dans une petite commune de cette région », a-t-il relevé.

Pour lui, cela, comme l’existence de nombreux cas de personnes dont le système immunitaire est affecté, est sans nul doute dû à l’exposition aux radiations. « On nous explique que la destruction de plusieurs cellules du système immunitaire de nombreuses personnes au Sud du pays, à Tamanrasset et Adrar surtout, est induite par une atteinte au virus du sida. Mais je peux vous assurer que l’exposition aux rayonnements radioactifs peut aussi provoquer le même effet », a-t-il soutenu lors d’une journée d’études sur la catastrophe nucléaire de Reggane, organisée hier par la Fondation 8 Mai 1945 à Alger. Le conférencier a affirmé, dans ce contexte, avoir pu amasser des échantillons de sang de 2500 personnes vivant dans cette immense zone irradiée. Travaillant depuis de longues années sur ces essais nucléaires et leurs effets dévastateurs, M. Al Aboudi précise que c’est toute la région du Touat qui est contaminée. Même les populations des pays voisins sont touchées par les rayonnements radioactifs. Les mêmes maladies constatées à Adrar sont, selon lui, répandues aussi bien au Mali qu’au Tchad. Voulant illustrer la gravité de ces essais, M. Al Aboudi a précisé que la masse de nuages provoqués par la première explosion s’est étendue jusqu’au ciel de N’Djaména, la capitale de la République du Tchad. Il ne s’agit donc pas, pour lui, de simples essais, mais d’une grande opération d’ordre militaire aux visées destructrices. « Les dirigeants militaires français de l’époque ne pouvaient pas ignorer les conséquences de tels essais, après avoir vu ce qui s’est produit à Hiroshima et les conséquences d’autres essais dans d’autres coins du monde », a-t-il souligné, comme pour dire qu’ils sont responsables de ce qui s’est passé à Reggane.

Les preuves de ces crimes coloniaux, a-t-il dit, « ce sont nos corps ». Le conférencier a relevé la nécessité d’ouvrir des centres de recherche spécialisés pour pouvoir traiter les effets de ces essais et prendre en charge médicalement les populations de la région. Si le dossier des victimes de ces essais nucléaires n’avance pas, c’est parce que, estime M. Al Aboudi, le lobby français reste très puissant en Algérie. « En 1999, une délégation de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) s’est déplacée à Reggane et a pris des échantillons de terre, d’animaux… pour les analyser et les étudier. Un rapport a été élaboré. Mais suite à des pressions françaises, ce rapport n’a jamais été rendu public », a-t-il indiqué. De son côté, Kheiredine Boukherissa, président de la fondation du 8 Mai 1945, estime que l’affaire est « compliquée » et nécessite un véritable travail de terrain. « Pour pouvoir obtenir des réparations, il nous faut des éléments probants, un dossier complet aux preuves matérielles solides. Or, pour l’instant, rien n’a été fait », lâche-t-il comme pour dire que c’est une cause perdue. Quarante-neuf ans sont déjà passés sur ce drame et aucune donnée palpable n’existe. « Nous n’avons même pas pu déterminer le nombre de victimes de ces essais. Beaucoup de personnes sont mortes sans qu’on puisse prouver que leur décès ou maladie est due à l’exposition aux rayonnements radioactifs », relève-t-il avec amertume.

Le premier essai nucléaire français mené à Reggane, plus précisément dans la localité de Hamoudia, remonte au 13 février 1960. Le tir est aérien, sa puissance est quatre fois supérieure à la bombe d’Hiroshima, indiquent des rapports français. Trois autres tirs – intitulés Gerboise blanche, rouge et verte – ont vite suivi. L’armée française a poursuivi ses essais, au nom d’une clause secrète des accords d’Evian, après l’indépendance et ce, jusqu’en 1967. Ainsi, 13 autres essais, cette fois souterrains, ont été opérés, parmi lesquels le tir dit Beryl qui échoue et libère, le 1er mai 1962, un nuage radioactif contaminant tous les soldats et la population vivant à In Eker, à des centaines de kilomètres au sud de Reggane. Mais tous ces essais, avant et après la libération du pays, restent enfouis dans un silence suspect des Etats algérien et français. Cela même s’il y a eu, au plan discursif, des attaques frontales, des polémiques et des accusations.

La France a conservé toutes les archives relatives aux mesures de radioactivité recueillies à l’époque sur les différents sites, ainsi que les noms des personnels. Comme elle a refusé de lever le secret-défense sur ces essais nucléaires afin de permettre à la justice d’ouvrir des enquêtes. En 2007, Bernard Bajolet, ambassadeur français en poste à Alger, avait déclaré à la presse que l’Algérie n’avait rien demandé à la France en ce qui concerne ce dossier. Une déclaration qui n’a jamais été démentie par Alger. Suite à de vives pressions et réclamations de vétérans de l’armée française, victimes de ces essais et de ceux effectués en Polynésie, le ministère français de la Défense a publié un projet de loi sur les indemnisations des victimes. Un texte de loi qui devrait être débattu par le Parlement français au cours du premier trimestre de l’année en cours. Mais, à moins d’un changement, ce texte ne concerne pas les victimes civiles.


Mokrane Ait Ouarabi


L’Algérie, pour la France c’était de la bombe
Source : bakchichinfo





Version du 30/01/09 de l’avant-projet de loi relatif à la réparation des conséquences sanitaires des essais nucléaires français [1]

Article 1er

Toute personne ayant été exposée à des rayonnements ionisants au cours des essais nucléaires français, souffrant d’une maladie radio-induite résultant directement de cette exposition peut obtenir la réparation intégrale du préjudice subi dans les conditions prévues par la présente loi.

Elle doit avoir résidé ou séjourné
Au Sahara, entre le 13 février 1960 et le 31 décembre 1961 au Centre saharien des expérimentations militaires ou entre le 7 novembre 1961 et le 31 décembre 1967 au Centre d’expérimentation militaires des oasis,
Ou
En Polynésie française, entre le 2 juillet 1966 et le 31 décembre 1998 dans les atolls de Mururoa et Fangataufa ou dans d’autres zones de Polynésie française précisées par décret, entre le 2 juillet 1966 et le 31 décembre 1974.

Si la personne est décédée, la demande peut être présentée par ses enfants, son conjoint, concubin ou partenaire lié par un pacte civil de solidarité.

Article 2

La liste des maladies et les conditions d’exposition de nature à avoir entraîné un risque de développer la maladie sont fixées par décret en Conseil d’Etat.

Article 3

Il est institué auprès du ministre de la défense un comité d’indemnisation chargé d’examiner au cas par cas les demandes individuelles d’indemnisation présentées au titre de l’article 1er.
Ce comité procédera notamment à toutes les investigations scientifiques et médicales nécessaires à cet examen.
Le comité émet un avis sur la demande d’indemnisation.

La décision d’acceptation ou de rejet des demandes d’indemnisation est prise par le ministre de la défense.
La composition du comité d’indemnisation, son organisation ainsi que les modalités d ’instruction des demandes sont fixées par décret en Conseil d’Etat.

Article 4

Toute indemnisation déjà perçue par le demandeur au titre de ces mêmes chefs de préjudices sera déduite des sommes qui lui seront versées.

Article 5


L’acceptation de l’offre d’indemnisation par l’intéressé vaut désistement des actions juridictionnelles en indemnisation en cours et rend irrecevable tout autre action juridictionnelle future en réparation du même préjudice.


[1Avant-projet de loi à la date du 30 janvier 2009, remis le 3 février 2009 aux membres d’une commission parlementaire (Source : AVEN – Association des vétérans des essais nucléaires).

Lire également le communiqué de presse du 10 février 2009 où l’AVEN fait état d’une proposition émanant du Médiateur de la République