la rétention administrative à Perpignan : témoignages

publié le 27 décembre 2008

Le 13 décembre dernier, la CIMADE a inauguré à Rivesaltes une stèle en mémoire des milliers d’hommes et de femmes qui y ont été “retenus” de janvier 1995 à décembre 2007 au motif qu’ils étaient étrangers.

A cette occasion, plusieurs intervenants ont choisi de témoigner.

« Aux milliers d'hommes et de femmes dont le seul tort était d'être étrangers. »


Au nom de quoi la France a-t-elle le droit... ?


Je souhaite vous raconter ce qui m’a le plus marquée au cours de ces 18 mois que j’ai passés au centre de Rivesaltes auprès des personnes à qui nous rendons hommage aujourd’hui.

Avant d’intégrer la CIMADE j’ai travaillé durant quelques mois pour le projet du mémorial du camp de Rivesaltes. J’avais également rédigé mon mémoire de DEA sur ce thème. Je connaissais le lieu et son histoire, d’un point de vue théorique tout au moins. J’avais lu ce qu’il y avait à lire, j’avais enregistré de nombreux témoignages. C’est ainsi que j’ai rencontré Sophie qui était à l’époque l’intervenante de la CIMADE au centre de Rivesaltes. Elle m’a parlé de la vie à l’intérieur du centre, de son quotidien. Elle a essayé d’expliquer la souffrance des personnes, leurs peurs et leurs angoisses. Mais au fond, tout cela restait assez abstrait pour moi, j’étais observatrice et non actrice.

Cela changea le jour où, fraîchement employée par la CIMADE, on m’a ouvert d’abord le premier puis le deuxième et enfin le troisième portail qui séparaient l’univers de la rétention du monde extérieur. J’entrais dans le centre de rétention pour la première fois. C’était propre en surface mais tout était profondément délabré. Les 21 années d’existence du CRA avaient laissé des traces qui sautaient aux yeux : le papier peint ne tenait plus sur les murs, les rideaux étaient délavés et souvent déchirés, les chambres – ou plutôt les cellules – dans un état désolant. Lorsqu’on regardait à travers la fenêtre on voyait d’abord les barreaux, puis les grillages avec leur couronne de barbelés et, derrière, les baraquements du camp... une prison dans une prison. Ce lieu transpirait la peur et l’angoisse, le stress du départ non voulu, le déchirement.

Les personnes que j’ai ensuite rencontrées au fil des mois ne souffraient ni de malnutrition ni de soif. Ils avaient un lit et de quoi se couvrir, avaient accès à un médecin et à la CIMADE. Ils voyaient tous un juge peu de temps après leur interpellation, pouvaient s’entretenir avec leur avocat. Ils pouvaient recevoir la visite de leur famille, de leurs amis, utiliser la cabine téléphonique.

En somme, pouvait-on penser, les conditions de rétention étaient parfaitement acceptables, en comparaison avec la maltraitance systématique et organisée qu’avait connue ce lieu auparavant.

Cependant, cette apparente amélioration ne masquait pas la réalité : ces personnes étaient enfermées, retenues et privées de liberté. Ils étaient au centre contre leur volonté, sur décision préfectorale. Ils devaient partir dans leur pays, enfin plutôt leur pays d’origine. Car leur pays, c’était souvent un pays européen. Je précise bien pays européen, pas la France. Il faut savoir que l’écrasante majorité des personnes retenues à Rivesaltes (et il en est de même aujourd’hui à Perpignan) ne vivaient pas en France, n’ont jamais vécu en France. Certains d’entre eux n’avaient même jamais mis les pieds en France. Les personnes enfermées puis expulsées du centre de Rivesaltes étaient généralement de passage sur le territoire national, ils ne faisaient que transiter. Ils voyageaient en bus de l’Italie vers l’Espagne, de l’Espagne vers d’autres pays européens. Croyant que le rêve de la libre circulation de personnes (et pas seulement des biens...) s’appliquait également à eux, sans papiers.

Arrêtés au Perthus ou à Cerbère, voire à la gare de Perpignan ces gens ont été renvoyés dans leur pays d’origine alors qu’ils ne faisaient que passer.
Au nom de quoi, m’ont-ils souvent demandé ? Au nom de quoi la France a-t-elle le droit de renvoyer une personne dans la misère ou dans un pays en guerre alors qu’elle ne faisait que traverser le territoire national ? Cette question m’a été souvent posée, dans des circonstances toujours différentes, mais toujours avec la même incompréhension, la même souffrance et le même désespoir. Je n’ai jamais su quoi répondre.

« Au nom de quoi ? », je vous le demande aujourd’hui.

Johanna Reyer, CRA de Perpignan




Il n’y a plus de Boubacar, de Kamel, de Ricardo, mais uniquement des numéros : 54B, 37H ou 72b

J’ai choisi de témoigner de la situation actuelle au centre de Perpignan, ouvert il y a un an à peine, succédant au centre de Rivesaltes.

Si vous y allez, vous verrez non loin de l’aéroport au milieu d’une zone industrielle, un centre neuf, composé de plusieurs petits bâtiments, entourés de grillage et de caméras de surveillance. Vous pourrez également apercevoir au travers des ces deux rangées de grillages des silhouettes d’hommes dans la cour... et puis des uniformes, aussi. Les conditions matérielles y sont correctes. Rien, à première vue, ne laisse présager ce qui se passe à l’intérieur.

Et pourtant, moi, qui entre chaque jour dans ce centre, moi qui franchis les différentes portes et rangées de grillage, je voudrais témoigner de la souffrance, de la peur, du désespoir, de la colère et parfois même de la violence liée à l’enfermement.

La procédure engagée contre eux a beau n’être qu’administrative, elle ne s’en applique pas moins à des hommes. Elle a donc des répercussions bien plus profondes qu’une simple histoire de carte de séjour ou de visa périmé.

Ces hommes qui sont retenus au centre ne sont pas que des sans papiers, ce sont des pères, des époux, des frères, des amis qui, brutalement, perdent leur liberté, leur dignité et la maîtrise de leur destin... Quand ils arrivent au centre leur vie est en suspens, leur futur ne leur appartient plus, il est désormais entre les mains de l’administration et de la justice.

C’est dans cette incertitude quant à leur devenir, qu’ils vont devoir supporter l’enfermement.

Dès leur arrivée au centre ils deviennent des « retenus » ; il n’y a plus de Boubacar, de Kamel, de Ricardo, mais uniquement des numéros de chambre : 54B, 37H ou 72b, seul identifiant pendant leur séjour en rétention.

Et les épreuves vont se succéder ; il va falloir supporter d’être menottés pendant les déplacements, d’être fouillés et surveillés toute la journée.
Il va falloir s’habituer aux pleurs, aux cris et à la violence des autres. Il va falloir assister aux départs parfois très douloureux des plus anciens.
Malgré tout, il reste parfois encore un peu d’espoir... l’attente d’une réponse à un recours, à une demande d’asile...

Mais lorsque les rejets tombent, il ne reste plus aucun espoir. ...cette fois, c’est sûr, ils vont être expulsés vers un pays qu’ils n’ont pas revu depuis des années et dans lequel il ne leur reste parfois rien ni personne.
Pas possible de dire au revoir à la famille et aux proches restés en Espagne ou en Italie. NON, le départ est programmé dans les prochains jours. Et pendant que l’administration organise l’expulsion, ce sont des vies qui se brisent au centre de rétention.

C’est étrange quand même, de garder enfermés des hommes dont on ne veut pas. On n’en veut pas, mais on ne les laisse pas partir
d’eux-mêmes, ni s’échapper. NON... on les garde pour mieux les éloigner.
A l’heure où je vous parle, ce sont des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants, qui sont enfermés dans les centres de rétention français, à attendre fébrilement l’avion ou le bateau, qui les ramènera vers une vie qu’ils ont fuie. C’est à eux que je pense à cet instant.

N’oublions donc pas ceux qui sont passés dans ces centres ; pensons à ceux qui s’y trouvent aujourd’hui et surtout restons attentifs au sort qui leur est réservé, afin que tout ce que nous avons fait hier et aujourd’hui ait un sens et serve pour l’avenir.


Marie-Estelle Calmette, CRA de Perpignan
Inauguration de la stèle de Rivesaltes.