Histoire coloniale et postcoloniale

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de nouvelles demandes adressées aux autorités françaises

la reconnaissance du travail forcé dans l’empire colonial

vendredi 12 avril 2019

Dans une tribune publiée par "Le Monde", le 11 avril 2019, intitulée « Le travail forcé colonial dans l’empire français doit être reconnu comme un crime contre l’humanité », Olivier Le Cour Grandmaison, politiste, et Aminata Traoré, ancienne ministre de la culture malienne, rappellent l’extraordinaire brutalité des grandes compagnies et de l’administration coloniale dans l’empire français. Légitimé et défendu, sous la IIIe République, par de nombreux responsables politiques, juristes et professeurs d’université, le travail forcé n’a été aboli que le 11 avril 1946. Nous reproduisons également l’article publié par le premier de ces auteurs pour les 70 ans de cette abolition.

« Le travail forcé colonial dans l’empire français doit être reconnu comme un crime contre l’humanité »

par Olivier Le Cour Grandmaison (politiste) et Aminata Traoré (ancienne ministre malienne), publiée dans Le Monde du 11 avril 2019. Source

Dans Discours sur le colonialisme, publié en 1950, Aimé Césaire écrivait : « On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemins de fer. Moi, je parle de milliers d’hommes sacrifiés au Congo-Océan. Je parle de ceux qui, à l’heure où j’écris, sont en train de creuser à la main le port d’Abidjan. Je parle de millions d’hommes arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la vie, à la danse, à la sagesse. »

Voici néanmoins une statistique : 17 000 morts « indigènes » pour 140 kilomètres de voie ferrée. Tel est, en 1929, le bilan partiel de la construction du chemin de fer Congo-Océan destiné à relier Brazzaville, la capitale de l’Afrique équatoriale française, à Pointe-Noire, située sur la côte atlantique. Essentielle à la « mise en valeur » de ce territoire, comme on l’écrit à l’époque, la réalisation de ce projet doit permettre d’accélérer son développement économique. En vertu d’une convention signée, le 23 juillet 1922, avec les pouvoirs publics du Congo français, c’est la Société de construction des Batignolles, aujourd’hui connue sous le nom de Spie Batignolles, qui réalise les travaux en employant de très nombreux « indigènes » soumis au travail forcé.

Conséquences dramatiques

Précision indispensable : ce travail forcé — tâches de construction, transport de marchandises, entretien des routes et des agglomérations — est imposé aux autochtones des colonies françaises alors qu’ils n’ont commis ni crime ni délit. En effet, les hommes et les femmes visés ne sont pas des individus condamnés à une peine privative de liberté prononcée par un tribunal, à laquelle viendrait s’ajouter celle des travaux forcés ; cette obligation concerne les populations « indigènes » et innocentes de l’empire.

Des « documents officiels » révèlent que des « dizaines de milliers de Sara », par exemple, ont été recrutés de force au Tchad, puis acheminés à pied et en chaland sur les lieux de travail. Ce périple, marqué par la fatigue et la sous-alimentation, suivi de travaux harassants, ont eu des conséquences dramatiques. En 1929, le célèbre journaliste Albert Londres rapporte qu’un « détachement », venu de la région de « Gribingui », a perdu « soixante-quinze pour cent de son effectif » et celui de « Likouala-Mossaka, comprenant mille deux cent cinquante hommes, n’en vit revenir que quatre cent vingt-neuf ».

La locomotive à vapeur « Mikado » sur la voie de chemin de fer Congo-Océan (1931). Pour 140 kilomètres de voie ferrée, on dénombre 17 000 morts « indigènes », selon un bilan partiel établi en 1929. (AFP)

« Moteurs à banane »

En 1933, le lieutenant-colonel Muraz, du corps de santé colonial, dresse un bilan similaire, qu’il attribue à « l’insuffisance de l’encadrement et à l’organisation déficiente des magasins de vivres ». Enfin, les informations, présentées par le ministre des colonies, André Maginot, devant une commission ad hoc de la Chambre des députés, en 1928, révèlent ceci : la mortalité sur le chantier du Congo-Océan est alors de « 57 % ». L’impéritie, le mépris et le racisme des responsables, conjugués aux tâches épuisantes où l’emploi des « indigènes » — surnommés « moteurs à bananes » — supplée à l’absence notoire de moyens mécaniques, expliquent cette situation, selon Albert Londres.

Les faits dénoncés par ce journaliste sont de notoriété publique. Dans son ouvrage Voyage au Congo, paru en 1927, André Gide témoigne lui aussi de l’extraordinaire brutalité des grandes compagnies et de l’administration coloniale, et des conséquences désastreuses du travail forcé. Légitimé et défendu, sous la IIIe République, par de nombreux responsables politiques, juristes et professeurs d’université, entre autres, le travail forcé n’a été aboli que le 11 avril 1946 à la suite de l’adoption, par l’Assemblée nationale constituante, de la loi défendue par le député Félix Houphouët-Boigny.

Soixante-treize ans plus tard, nous demandons aux députés que ce travail forcé colonial dans l’empire français soit reconnu comme un crime contre l’humanité. Nous leur demandons qu’ils votent la proposition législative présentée, le 10 mai 2017, par la députée Cécile Duflot, et nous demandons au gouvernement comme au chef de l’Etat qu’ils soutiennent une telle initiative. L’article 1er de cette proposition est ainsi rédigé : « La République française reconnaît que le travail forcé, perpétré au XIXe et au XXe siècle par les puissances européennes contre les populations colonisées, constitue un crime contre l’humanité. »


Olivier Le Cour Grandmaison est maître de conférences en science politique à l’université d’Evry-Val d’Essonne. Dernier ouvrage paru : L’Empire des hygiénistes. Vivre aux colonies (Fayard, 2014).

Aminata Traoré est une femme politique et essayiste malienne, ancienne ministre de la culture et du tourisme du Mali (1997-2000).


Travail forcé et exploitation coloniale : souvenons-nous !

par Olivier Le Cour Grandmaison, publiée dans Mediapart le 11 avril 2016. Source

Il y a soixante-dix ans, le 11 avril 1946, après de nombreux atermoiements, l’Assemblée nationale constituante votait enfin la proposition de loi de Félix Houphouët-Boigny tendant à la suppression « immédiate » du travail forcé dans les colonies françaises.

« L’exploitation [coloniale] a été perpétrée si souvent (…) avec une telle cruauté, par l’homme blanc sur les populations arriérées du monde, qu’on fait preuve (…) d’une insensibilité totale si on ne lui accorde pas la place d’honneur chaque fois que l’on parle du problème colonial. »
Karl Polanyi (1944)

Il y a soixante-dix ans, le 11 avril 1946, après de nombreux atermoiements, l’Assemblée nationale constituante votait enfin la proposition de loi de Félix Houphouët-Boigny tendant à la suppression « immédiate » du travail forcé dans les colonies françaises. Quelques jours auparavant, ce député était intervenu à la tribune pour dénoncer la situation des « indigènes » toujours soumis à des formes exceptionnelles et particulièrement brutales d’exploitation. Usant d’une anaphore qui lui a permis de brosser un tableau précis des pratiques coloniales, il déclarait : « il faut avoir vu ces travailleurs usés, squelettiques, couverts de plaies, dans les ambulances ou sur les chantiers ; il faut avoir vu ces milliers d’hommes rassemblés pour le recrutement, tremblant de tout leur corps au passage du médecin chargé de la visite ; il faut avoir assisté à ces fuites éperdues (…) vers la brousse ; (…) il faut avoir vu ces théories d’hommes, de femmes, de filles, défiler silencieusement, le front plissé, le long des chemins, qui mènent au chantier. (…) L’indigène ne peut plus comprendre ni admettre ce servage, cent cinquante après la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et cent ans après l’abolition de l’esclavage. »

Précision essentielle : ce travail forcé — tâches de construction, transport de marchandises, entretien des agglomérations… — est imposé de façon autoritaire et souvent violente aux autochtones qui n’ont commis ni crime ni délit. En effet, les hommes et les femmes visés ne sont pas des individus condamnés à une peine privative de liberté prononcée par un tribunal, à laquelle viendrait s’ajouter celle des travaux forcés ; cette obligation concerne les populations civiles de l’empire dont les membres sont « sujets indigènes », soit l’écrasante majorité des individus. Légitimé et défendu, sous la Troisième République, par de nombreux hommes politiques, juristes et professeurs d’université notamment, le travail forcé a, sous différentes formes, été la règle dans les possessions françaises jusqu’à son abolition tardive le 11 avril 1946.

Ainsi fut construit, par exemple, le chemin de fer destiné à relier Brazzaville à Pointe-Noire, sur la côte atlantique. Bilan de cet « exploit », réputé témoigner de la glorieuse « mise en valeur » du Congo français : 17000 morts « indigènes » pour la réalisation des 140 premiers kilomètres et un taux de mortalité sur ce chantier de 57% en 1928. Qui a livré ce dernier chiffre ? Un anticolonialiste farouche ? Non, le ministre des Colonies, André Maginot, dans une déclaration faite devant une commission ad hoc de la Chambre des députés. L’entreprise chargée des travaux ? La Société de construction des Batignolles dont la prospérité est en partie liée aux nombreux contrats remportés dans les possessions françaises. Son héritier et successeur n’est autre que le groupe bien connu aujourd’hui sous le nom de SPIE-Batignolles. En 2013, Jean Monville, ancien PDG de ce groupe, rappelait benoîtement « la fierté de ce qu’on avait fait dans le passé, de notre professionnalisme et de notre engagement dans nos “aventures” d’outre-mer ». (Le Monde, 21 mai 2013). Nul doute, les descendants de ceux qui sont morts à l’époque apprécieront la délicatesse de ces propos.

Réformé mais jamais véritablement supprimé, le travail forcé a ainsi perduré sous la Troisième République, le régime de Vichy et dans les colonies passées aux côtés de la France libre. A preuve, les orientations soutenues par Félix Eboué, gouverneur général de l’Afrique équatoriale française, pendant la Seconde Guerre mondiale. Souvent présenté comme un grand humaniste, qui a toujours défendu les droits de l’homme, Eboué, comme la majorité de ses pairs, ne s’est jamais prononcé dans ses écrits pour l’abolition immédiate du travail forcé. De même les résistants prestigieux qui, à partir du 30 janvier 1944, se réunissent à Brazzaville pour définir la politique à mettre en œuvre dans les territoires d’outre-mer.

Inaugurée par le général de Gaulle, cette conférence doit prendre une décision relativement à cette forme particulière de labeur. En raison de « l’effort de guerre », les représentants de la France libre, rassemblés dans la capitale du Congo français, décident de prolonger le travail forcé pour une durée de cinq ans ! En métropole, ils n’ont de cesse de dénoncer le Service du travail obligatoire (STO) établi par les autorités de Vichy le 16 février 1943 ; dans les colonies, ils trouvent normal d’imposer aux « indigènes » de vingt à vingt-cinq ans reconnus aptes, mais non incorporés à l’armée, un Service obligatoire du travail (SOT). Subtilité des sigles et triomphe du relativisme politico-juridique. De là ces indignations sélectives et hexagonales cependant que dans les possessions ultra-marines la condamnation cède le pas à l’acceptation.

Rares sont ceux qui, comme la philosophe Simone Weil, ont dénoncé « les déportations massives » des « indigènes » et le recours meurtrier au travail forcé en Afrique française et en Indochine. En dépit de ses protestations, exprimées dès 1943 alors qu’elle a rejoint la Direction de l’Intérieur de la France libre dans la capitale du Royaume-Uni, S. Weil n’a pas été entendue. Tout comme André Gide et Albert Londres une quinzaine d’années auparavant. Voilà qui aide à comprendre les lenteurs de l’Assemblée nationale constituante à la Libération.

Joli tableau, n’est-il pas, de la très glorieuse colonisation française toujours présentée, par de nombreux contemporains, comme une entreprise généreuse destinée à apporter la civilisation aux peuples qui en ignoraient jusque-là les bienfaits. Cette sinistre réécriture de l’histoire prospère avec la caution de quelques faiseurs de livres – A. Finkielkraut, P. Bruckner et E. Zemmour, notamment – qui prennent leur ignorance et leurs audaces prétendues pour de brillantes découvertes. Ils n’hésitent pas à se dire amis de la connaissance et de la vérité ; sur ces sujets, comme sur beaucoup d’autres, ils ne sont que de vulgaires idéologues qui traitent les faits établis en chiens crevés. Demeurent de pauvres écholalies qui réhabilitent un discours impérial-républicain forgé sous la Troisième République. Audaces intellectuelles ? Stupéfiante régression et grand retour du roman national.