Histoire coloniale et postcoloniale

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la polémique injustifiable autour de “Hors-la-loi” : une instrumentalisation politique de l’histoire

vendredi 21 mai 2010, par la rédaction

Vendredi 21 mai 2010, Rachid Bouchareb a présenté à Cannes son nouveau film, Hors-la-loi, dans lequel il raconte le parcours de trois frères dont la famille a survécu aux massacres de mai 1945 à Sétif.

La matin même, entre 1000 et 1500 personnes s’étaient réunies devant le monument aux morts de Cannes. D’après nicematin.com, ces manifestants, âgés en moyenne de 70 ans, s’étaient mobilisés en réaction au film, pour un hommage aux « victimes françaises » de la guerre d’Algérie et des évènements de Sétif. Ils répondaient à l’appel du député UMP des Alpes-Maritimes Lionnel Luca qui, sans avoir vu le film, avait accusé Rachid Bouchareb de "falsifier" l’histoire et de "raviver les blessures" de manière "irresponsable". Un rassemblement auquel participaient d’autres députés UMP – Bernard Brochand, maire de Cannes, Michèle Tabarot, Jean-Claude Guibal, Jean Leonetti (Alpes-Maritimes), Elie Aboud (Hérault, président du Groupe d’études parlementaire sur les rapatriés), Richard Mallié (Bouches-du-Rhône) –, Colette Giudicelli, sénatrice UMP des Alpes-Maritimes [1] , ainsi que des anciens combattants, des associations de harkis et des membres du Front national. Les manifestants arboraient des pancartes où l’on pouvait notamment lire « Non à ce film anti-français » et ils ont entonné la Marseillaise et le Chant des Africains.

Ci-dessous, un dossier publié dans Le Monde sur ce nouvel épisode de la “guerre des mémoires”.

France-Algérie : réconcilier les mémoires ?

par Isabelle Mandraud, Le Monde du 21 mai 2010


Bien avant sa projection au Festival de Cannes, vendredi 21 mai, le film Hors-la-loi, de Rachid Bouchareb, sélectionné en compétition pour représenter l’Algérie, a soulevé une de ces polémiques familières que les historiens nomment la "guerre des mémoires". Dès le mois d’octobre 2009, l’hebdomadaire Valeurs actuelles, marqué très à droite, lançait les hostilités en dénonçant "deux heures trente de plaidoyer pro-FLN à 20 millions d’euros".

Le nouveau film du réalisateur d’Indigènes – qui attira l’attention, en 2006, sur le sort des anciens soldats des colonies engagés dans la seconde guerre mondiale – raconte l’histoire de trois frères sur fond de guerre d’Algérie. Il s’ouvre sur les massacres de Sétif, lors du défilé du 8 mai 1945 qui tourna à l’émeute entre Algériens et Européens (la répression de la population algérienne par l’armée française à Sétif et dans plusieurs villes de la région fit des milliers de morts, le chiffre faisant l’objet d’une polémique).

Quelques minutes de trop pour les détracteurs du film. Comme si, un demi-siècle après, rien n’avait été réglé. "C’est une histoire qui n’a pas voix au chapitre. Une histoire perçue comme lointaine, comme si l’aventure coloniale n’avait été qu’une parenthèse refermée par la décolonisation. C’est là le signe manifeste d’un blocage. Ou, pire encore, d’un déni", affirme un collectif d’historiens, dans Ruptures postcoloniales, un livre très complet, paru le 12 mai (La Découverte, 540 p., 26 euros).

L’histoire par voix législative. Pour le gouvernement, cet épisode tombe mal, alors qu’il s’apprête à lancer une Fondation pour la mémoire de la guerre en Algérie, des combats au Maroc et en Tunisie. Ce projet, inscrit dans la loi controversée du 23 février 2005 consacrée à la "reconnaissance de la nation aux Français rapatriés", resurgit cinq ans plus tard, dans un contexte de tensions entre Paris et Alger. Et, comme souvent, le passé sert de révélateur à la crise. Ainsi, répondant à la loi de 2005, des députés algériens ont agité la menace d’une proposition de loi pour "criminaliser" le colonialisme.

La future fondation doit anticiper un autre événement, plus redouté encore : le cinquantième anniversaire, en 2012, de l’indépendance de l’Algérie. Elle sera dotée d’un budget de 7,2 millions d’euros et installée aux Invalides. Présidé par l’ancien grand patron Claude Bébéar, son conseil d’administration sera composé de dix-huit membres, dont cinq représentants de l’Etat. Principales bailleuses de fonds, trois associations d’anciens combattants siégeront aux premières places : les "gueules cassées" financeront 2,5 millions d’euros, la Fondation de la ligne Maginot (1,2 million d’euros) et le Souvenir français (500 000 euros). Un collège scientifique complétera le tour de table, destiné à rassembler des historiens (le général Frédéric de Guelton, directeur du département recherche et prospective du service historique de l’armée de terre est pressenti pour le piloter).

"Il est temps de savoir". Puis viendront, moyennant un ticket d’entrée fixé à 500 000 euros, les "amis" de la fondation. "Elle ne sera pas habilitée à écrire l’histoire, son objectif premier sera de collecter, authentifier, conserver et mettre à disposition tous les matériaux, témoignages, ouvrages, enregistrements, que l’on peut transmettre", certifie Hubert Falco, secrétaire d’Etat aux anciens combattants, dont les déclarations n’ont pas toujours été aussi apaisantes. "Il est temps de savoir, poursuit-il. On ne va pas encore traîner cette histoire troublée dix, vingt ou trente ans."

Tout deviendra officiel après le conseil d’administration des "gueules cassées", prévu le 11 juin. Née en 1921, la puissante association tire l’essentiel de ses ressources de son statut de premier actionnaire, après l’Etat, de la Française des jeux et revendique 6 000 blessés de guerre ou veuves de combattants. Elle a longtemps hésité à se lancer dans le projet : "Nous avons été contactés lorsque Nicolas Sarkozy, candidat à l’élection présidentielle, voulait se rapprocher des harkis, puis nous l’avons été une nouvelle fois par la suite, mais, à vrai dire, nous étions assez soulagés que les choses traînent", rapporte le général Bertrand de La Presle, son vice-président. "Entre l’Allemagne et la France, la réconciliation s’est faite par la volonté politique au plus haut niveau, explique-t-il. Aujourd’hui, l’impulsion politique est beaucoup moins claire. Cette fondation ne peut pas être le moteur de la réconciliation."

Hésitations dans les rangs des anciens combattants "Soumis à des pressions", les responsables de l’association ont fini par se laisser convaincre après que Claude Bébéar – qui n’a pas souhaité s’exprimer – eut expliqué son intention de situer sa mission dans une perspective historique plus large que la guerre, plus large même que la présence française en Algérie. Une façon de relativiser l’héritage colonial. "Si on commence par Sétif le 8 mai 1945, on fait tout exploser", approuve le général de La Presle.

La Fédération nationale des anciens combattants en Algérie, (Fnaca, la plus importante, avec 358 000 membres revendiqués) se tient prudemment à distance du projet, qu’elle compare à une "patate chaude". "On jugera sur pièces, mais nous avons une certaine suspicion, déclare son président, Wladyslas Marek. Dans nos propres rangs, certains considèrent qu’il ne faut pas parler de nos adversaires, mais une proportion non négligeable estime au contraire qu’il faudrait peut-être le faire."

De nombreux historiens ont porté ce débat, tout en dénonçant une instrumentalisation politique de l’histoire, de part et d’autre de la Méditerranée. En France, constate Benjamin Stora, auteur de nombreux ouvrages sur le sujet, la mémoire de la guerre d’Algérie occupe un espace croissant depuis les années 2000, mais "le travail de deuil n’est toujours pas fait".

Les petits pas opérés - comme la restitution en 2007 du plan des mines posées par l’armée française pendant la guerre aux frontières avec la Tunisie et le Maroc, ou bien le discours, la même année, à Constantine, de Nicolas Sarkozy, dans lequel le chef de l’Etat avait qualifié le système colonial d’"entreprise d’asservissement et d’exploitation", "injuste par nature" – ont été annihilés par des signaux envoyés en sens inverse.

Dans l’attente d’un geste de réconciliation "L’affaiblissement du gaullisme en France fait que les idées d’extrême droite ont pu pénétrer le principal parti de droite, analyse M. Stora. L’élection de Nicolas Sarkozy a changé la donne." "Le combat s’est déplacé du Front national vers la droite républicaine et gouvernementale, écrivent Nicolas Bancel et Pascal Blanchard, dans Ruptures postcoloniales. Ce n’est pas, en effet, qu’une frange extrême de la droite s’est emparée de ce territoire, mais bien qu’un nouveau thème fédérateur à droite (et même sur une partie de la gauche) a émergé [...]. Le passé colonial et la sauvegarde de "l’honneur de la France" sont devenus les éléments majeurs du discours de l’UMP."

La réconciliation, qui s’impose comme une évidence du fait des liens qui unissent les deux pays, passe sans doute par des révisions et un geste politique, indispensable. Du moins l’historien Pascal Blanchard le voit-il ainsi : "Un jour, un président de la République sortira une feuille et fera ce qu’a fait Jacques Chirac en 1995 (lors du 53e anniversaire de la rafle du Vél’d’Hiv), et, comme par enchantement, la page sera tournée."

L’historien Benjamin Stora, spécialiste de l’Algérie et auteur de l’ouvrage La Gangrène et l’oubli (La Découverte) – bien que n’ayant pas encore vu le film, qui sortira en salles le 22 septembre – revient sur le contexte des massacres de mai 1945 en Algérie.

Benjamin Stora : « en France, certains n’ont toujours pas accepté la décolonisation »

propos recueillis par Caroline Venaille, LEMONDE.FR, le 21 mai 2010


  • Dans quel contexte historique a lieu le massacre de Sétif ?

Dès 1940, l’Algérie voit la France vaincue. Quelques mois avant les événements, l’Algérie est en proie à une famine. Le 23 avril 1945, Messali Hadj, grand leader algérien, est arrêté et déporté à Brazzaville, au Congo. Cette arrestation suscite une grande émotion dans les rangs des nationalistes algériens. Le 1er mai ou le 8 mai sont l’occasion pour un certain nombre d’Algériens nationalistes de demander la libération de Messali. Les plus radicaux demandent l’indépendance par la lutte armée.

  • Quel a été le bilan des victimes de ces événements ?

Du côté européen, il n’existe aucun doute : il y a eu 103 morts. En ce qui concerne le nombre de morts algériens, les historiens européens s’accordent à compter entre 8000 et 15 000 morts à partir des archives militaires. Quels que soient les chiffres, la proportion est énorme. Les Algériens ont avancé dès l’été 1945 le chiffre de 45 000 morts pour des besoins politiques. Ce chiffre existe encore en Algérie.

  • Quelles ont été les conséquences en Algérie des massacres de Sétif ?

Les événements du mois de mai 1945 ont poussé une radicalisation du mouvement. Les autonomistes sont devenus indépendantistes. La lutte armée devient un principe politique central. Cela ouvre ce que l’on appellera neuf ans plus tard la guerre d’Algérie. La question de la violence va se développer dans les deux communautés. Sétif marque le coup d’envoi d’une nouvelle période qui est celle de la décolonisation. En 1946, c’est la guerre d’Indochine. En 1947, la révolte de Madagascar. En 1952, le soulèvement de la Tunisie et en 1953, celui du Maroc. La défaite de Dien Bien Phu sonne le glas de l’empire colonial en mai 1959.

Le 8 mai est devenu fête nationale en Algérie. Chaque année, il y a des marches et des colloques d’organisés. Depuis 40 ans, cette date figure dans tous les manuels scolaires. C’est un moment fondateur de la guerre d’indépendance algérienne. Sétif reste ancrée dans la mémoire collective comme une grande blessure.

  • Pensez-vous qu’un jour, l’histoire franco-algérienne pourra dépasser ces débats ?

Que ce soit dans un documentaire ou dans un film, ce qui compte c’est la figuration d’un événement. Or, c’est la première fois que l’on présente Sétif dans un film de fiction. En Algérie, c’est un fait admis. En France, il semble que certains n’aient toujours pas accepté la décolonisation. Dès qu’il est question de la guerre d’Algérie, il y a des batailles de mémoires. Il faut rappeler qu’il y a eu des victimes européennes et aussi mesurer l’ampleur de la tragédie algérienne.

Mohammed Harbi, historien à l’université Paris-VIII et ancien responsable du FLN, aborde la situation des historiens en France et en Algérie.

Mohammed Harbi : « Nous sommes victimes des jeux politiques propres à chaque Etat »

propos recueillis par Isabelle Mandraud, Le Monde du 21 mai 2010


  • Une réconciliation des mémoires algérienne et française est-elle réaliste ?

La priorité est d’établir la vérité historique. C’est le rôle des historiens. On ne peut rien construire sur l’oubli. On se doit de dépouiller les relations entre les deux pays des interprétations nationalistes chauvines et ne pas craindre la vérité, si cruelle fût-elle.

  • Plus le temps passe, plus cela semble difficile... Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

Nous sommes encore victimes des jeux politiques propres à chaque Etat. On est dans le registre émotionnel, on rejoue la guerre. Les acteurs politiques qui ont intérêt à ce que la vérité ne s’ouvre pas un chemin ont un poids démesuré dans les institutions par rapport à celui qu’ils ont dans l’opinion.

En Algérie, ce ne sont pas les historiens qui occupent le devant de la scène. On leur refuse, par divers procédés, l’accès aux archives. Les Algériens se passionnent pour le rapatriement de leurs archives qui sont encore en France et à quelques voix près, on omet de dire que les archives disponibles en Algérie sont sous scellés.

On condamne les historiens à l’autocensure et on les accuse cyniquement de lâcheté comme l’a fait récemment l’ancien président du HCE (Haut Comité d’Etat), le colonel Ali Kafi. Depuis l’indépendance, l’histoire est sous surveillance. Les pouvoirs successifs croient pouvoir consolider le lien social en occultant nos déchirements passés et présents et en taisant nos errances et nos crimes, ce qui permet à nos adversaires de les mettre sur le même pied que ceux de la colonisation.

  • Abdelaziz Bouteflika avait dit son souhait de parvenir à une réconciliation. Cette volonté politique existe-t-elle encore ?

Lorsqu’il a pris le pouvoir, le président Bouteflika a levé certains tabous avant de s’arrêter brusquement en chemin. Je dois dire que ses ouvertures n’étaient pas toujours appréciées par la nomenclature. Certes la loi de février 2005, en France, a bloqué le dégel mais on se tromperait en laissant croire qu’elle est seule en cause.

  • Bernard Kouchner a-t-il raison de penser que cela ira mieux après la génération de l’indépendance ?

Bernard Kouchner se trompe. Son intervention légitime les crispations. Que les jeunes aient un autre regard sur le passé que leurs aînés ne fait pas de doute mais cela ne va pas jusqu’à sacrifier la mémoire. La légende noire des Algériens dans la culture coloniale les en dissuaderait et cette légende noire est aujourd’hui portée à la connaissance de la jeunesse universitaire.

Récemment, on m’a sollicité pour un colloque à l’université de Skikda. J’ai proposé comme thème "Nation, nationalismes et mondialisation". L’université a préféré celui de "L’image des Algériens sous la colonisation". Il était clair d’après des échanges que j’ai eus que des directives en ce sens venaient d’en haut.

  • Est-ce le signe d’un nationalisme croissant ?

Le nationalisme algérien se cristallise actuellement sur les rapports avec la France et avec le Maroc. En France, le réveil d’une droite hostile à l’Algérie empêche ce pays de reconnaître ses responsabilités. Ajoutons à cela qu’il est difficile de toucher à l’institution militaire française. J’en veux pour preuve la mise au placard du travail confié au professeur Charles Jauffret par le Service historique de l’armée de terre (SHAT). Deux tomes sont déjà parus. Le troisième est bloqué depuis plus d’une décennie.

La responsabilité des historiens algériens et français est de ne pas céder aux exigences des nationalismes d’Etat et de coopérer entre eux. Leur travail en direction de l’opinion finira par prévaloir. On voit de plus en plus des inspecteurs de l’enseignement, des historiens, plaider pour l’intégration de l’histoire coloniale à l’histoire de France.

C’est aussi pour cette raison que la loi de 2005 a défendu l’option d’une histoire officielle à l’école, réhabilitant la colonisation.


[1L’ancien sénateur-maire de Nice, Jacques Peyrat, a défilé coiffé du béret de la Légion étrangère.