la page algérienne « chargée » de Maurice Papon

publié le 20 février 2007 (modifié le 21 février 2007)

Entre Papon et l’Algérie, la relation, marquée du sceau de la force et de la répression, s’étale sur deux décennies. Le fonctionnaire a d’abord été préfet de Constantine (de 1949 à 1951). Il y reviendra de 1956 à 1958, comme préfet IGAME (Inspecteur général de l’administration en mission extraordinaire) pour la région de l’Est algérien. De là, il sera promu préfet de police de Paris, ordonnateur de quelques pages sombres de l’histoire de France : la répression sanglante de la manifestation du 17 octobre 1961 et la tragédie du métro Charonne, le 8 février 1962.

Ci-dessous, un dossier de S. Raouf, publié le 19 février 2007 dans Le Quotidien d’Oran, suivi d’un bref compte-rendu de l’inauguration symbolique d’une station de métro 17 octobre 1961, à Gennevilliers.



Livré, depuis 1981, à la vindicte du prétoire et de l’histoire pour son rôle dans le transfert de juifs français vers les camps de la mort, Maurice Papon n’est plus.

Il est décédé, samedi, sur son lit d’hôpital à l’âge de 96 ans.

Mais son CV et les allures de sa carrière feront de son identité un nom familier des chroniqueurs judiciaires et historiens.

S’il a été condamné pour sa complicité dans la dérive antisémite de Vichy, l’ex-fonctionnaire n’a pas rendu compte, comme il se devait, de son passé algérien. Un passé qui, de son bureau préfectoral de Constantine à celui de la préfecture de police de Paris, s’est taché de sang algérien. A la différence de nombre de politiques et fonctionnaires de sa génération, l’homme a surfé longuement sur l’histoire contemporaine de France. Son irruption précoce dans l’administration et la longévité de sa carrière en ont fait un acteur aux dimensions historiques multiples. Il a servi dans la IIIe, IVe et Ve République plus la parenthèse de Vichy.

Entre Papon et l’Algérie, la relation, toujours marquée du sceau de la force et la répression, s’étale sur deux décennies. Le fonctionnaire a servi comme préfet dans les départements algériens à deux reprises. Il a été nommé une première fois à Constantine en 1949 dans la foulée de la répression de mai 1945 qui avait ensanglanté des territoires entiers de l’Est algérien. De 1956 à 1958, il retrouvera à nouveau Constantine dans les habits d’inspecteur général de l’administration de l’intérieur pour l’Est algérien. De là, il sera promu comme préfet de police de Paris où il restera jusqu’à 1967, en connaissant, entre autres épisodes, l’enlèvement de l’opposant marocain Mehdi Ben Barka.

Conséquence de l’amnésie post-1962 et de la chape de plomb qui en a résulté, la tragédie d’octobre a disparu de l’espace hexagonal. Il aura fallu attendre le début des années 1991 pour la voir amorcer un retour - timide mais irréversible - dans l’espace public. A l’origine de cette irruption, l’activisme d’enfants de l’immigration, désireux de revisiter le passé de leurs parents. Sans la hargne des enfants de l’immigration et sans les effets collatéraux du procès de Bordeaux pour son rôle dans le transfert des juifs de Gironde à Auschwitz, Papon ne serait pas apparu dans sa page « algérienne » tel qu’on le connaît aujourd’hui. C’est le sentiment de nombre d’historiens français à pied d’oeuvre sur le sujet « Algérie ».

Le témoignage de Jean-Luc Einaudi, auteur d’un travail précurseur sur le 17 octobre, au procès de Bordeaux a valu au chapitre « algérien » de l’ex-fonctionnaire une médiatisation inespérée. La confrontation entre l’auteur et l’ex-préfet suscite réactions et polémiques. Soumis à une revendication de condamnation des ratonnades anti-algériennes, le gouvernement Jospin fait quelques concessions. Il promet, en vain, l’ouverture des archives pour faciliter les travaux sur cette période. Sous la pression, Jean-Pierre Chevènement, le ministre de l’Intérieur dont dépend la préfecture, commande, en mai 1998, un rapport sur l’état des archives sectorielles inhérentes au sujet. Son auteur, Dieudonné Mandelkern, conclut à un bilan de 32 morts contre 3, selon les chiffres officiels de l’époque. Un an plus tard, un second rapport, élaboré à l’initiative de la garde des Sceaux, Elisabeth Guigou (PS), recense 246 « Français musulmans » tués « au cours de l’année 1961" dont 48 le 17 octobre. Sensible par rapport au bilan officiel initial, la révision gouvernementale restait très en deçà des 200 morts estimés par le livre de Jean-Luc Einaudi.

Depuis l’automne 1997 et le procès de Bordeaux, pas un mois d’octobre ne passe sans que les états de service de Papon en Algérie et contre les Algériens de Paris ne s’invitent aux débats. En octobre 1998, la publication d’une tribune libre de Jean-Luc Einaudi dans les colonnes du Monde fait apparaître le Papon « algérien » sous des habits nouveaux. L’auteur livresque qualifiait la répression parisienne de « massacre » perpétré par « des forces de police agissant sous les ordres de Papon ». Il n’en fallait pas plus pour provoquer l’ex-préfet et lui coûter, en février 1999, un procès en diffamation.

Débouté, Papon a récolté, en plus du verdict, une action et un débat militant à charge. Du dépôt de sa plainte au jugement, l’ex-préfet a assisté, défait et impuissant, à une campagne féroce contre son passé algérien. Mouvement pétitionnaire en faveur d’Einaudi, témoignages et opinions ont fleuré à travers les colonnes. A l’époque des faits, le préfet n’avait pas été très prolixe. Les historiens qui ont travaillé sur le sujet recensent deux éléments de langage. Le 2 octobre 1961, à l’occasion des obsèques d’un policier abattu par le FLN - à l’origine du couvre-feu -, Papon déclarait : « Pour un coup reçu, nous en porterons dix ».

En octobre 1997, devant la cour d’assises de Bordeaux, il avait qualifié de « farfelues » les chiffres d’Einaudi. Au président du tribunal qui l’interpellait sur cette page, il avait répondu : « On a fait du 17 octobre un tableau polémique et évidemment exclusivement tourné contre moi ». Au printemps 1999, lors du procès en diffamation contre l’auteur de « La bataille de Paris », il réfutait le qualificatif de « massacre », lui préférant celui, plus policé, de « malheureuse soirée ».

Des victimes officiellement annoncées en 1961 par son cabinet, il s’en tiendra constamment à ce qu’il avait toujours dit : des militants du MNA de Messali Hadj, victimes des « règlements de compte » du FLN. L’ex-fonctionnaire ne changera pas d’un iota son discours sur les tenants et les aboutissants du 17 octobre. Conséquences de troubles à l’ordre public et effets des mesures de sécurité prises pour assurer la sécurité de la capitale et protéger « la population, y compris les Algériens exposés aux rapines et aux exactions du FLN ».

Seul changement, le préfet admettait, lors du procès contre Einaudi, « une trentaine de morts ». De même qu’il s’était employé, par la même occasion, à limiter ses responsabilités dans l’engrenage automnal. « Les mesures » de répression, dira-t-il, « étaient décidées en haut lieu. Le préfet de police est soumis aux directives du ministre de l’Intérieur, voire du Premier ministre ou du chef de l’Etat ». Isolé lors des procès de Bordeaux et de Paris (Einaudi), Papon a été mis au box des accusés par des historiens, militants algériens de la Fédération de France, porteurs de valises, journalistes ayant couvert les manifestations, hommes politiques de gauche. Tous lui avaient imputé la responsabilité de ce qui s’est passé, de la décision du couvre-feu aux recommandations de sévérité. L’engrenage s’est nourri de « l’oukase raciste », allusion au couvre-feu imposé aux « Français musulmans », rappelle le directeur de Marianne, Jean-François Kahn, à l’époque jeune reporter de « Paris Presse ».

Seuls Alain Peyrefitte, l’ancien ministre gaulliste, et Pierre Messmer, son homologue des armées, avaient volé au secours de l’ex-préfet. De Gaulle, selon le premier, « a dû estimer que Papon avait fait son devoir en réprimant fermement une manifestation qui pouvait être dramatique dans ses conséquences ». D’où l’absence de sanction à l’égard du fonctionnaire. « On ne peut pas imputer la responsabilité des événements à un préfet de police lorsque le gouvernement lui a donné des ordres précis. Qu’on le veuille ou non, il y avait la guerre en Algérie », expliquera, pour sa part, Messmer.

Mémoire à deux vitesses



Maurice Papon laisse, au débit du conflictuel passé franco-algérien, un sentiment de grande frustration mémorielle. Au grand dam des militants « contre l’oubli du 17 octobre 1961", l’ancien préfet de police de Paris s’éteint sans avoir légué la moindre excuse, ni le moindre regret sur les douleurs algériennes.

Avec le sens de la pertinence dont elle est coutumière, Marie-George Buffet n’a pas résisté à la tentation de s’en plaindre à la limite de l’offuscation. A contre-courant des réactions ambiantes, la candidate du Parti communiste à la présidentielle a exprimé son irritation. Celle de voir Papon s’éclipser sans s’être donné à quelque mea culpa, fût-il du bout des lèvres.

L’ancien fonctionnaire et ancien ministre, dit-elle dans un communiqué, disparaît alors que la France « n’a jamais eu le courage de reconnaître sa responsabilité » comme préfet de police dans le massacre des Algériens le 17 octobre, ni dans la répression de la manifestation (communiste) du 8 février 1962 dans le quartier du métro Charonne. A l’heure où la condamnation posthume de l’ex-fonctionnaire s’exprime, pour l’essentiel, sur ses seuls forfaits girondins, la dirigeante du PCF rappelle la France à ses ratés mémoriels. Vendredi soir, au moment où la nouvelle sur la fin de parcours de Papon faisait le tour des monitors d’agences, c’est aux victimes algériennes des journées sanglantes d’octobre que Buffet pensait. Et plaidait : « justice doit encore leur être rendue ».

Lourds de sens, les propos de la candidate communiste le sont dans toute leur profondeur sémantique. Qu’on les lise entre les mots ou entre les lignes, ils suggèrent bien l’idée d’un exercice de repentance et d’un inventaire mémoriel à deux vitesses. D’un côté, des citoyens juifs qui ont fini par obtenir - ce n’était que justice - une réparation judiciaire, doublée d’une reconnaissance mémorielle, à leurs souffrances. De l’autre, une immigration algérienne - dont des pans entiers sont français - laissée sur le carreau de l’histoire et de la mémoire.

Un jour d’automne 1997, sortant d’un débat sur les événements du 17 octobre, le regretté Mourad Oussedik, nationaliste et militant du barreau, pestait à la fois contre la « France officielle » et l’ »Algérie officielle ». Il accusait la première d’avoir fait de la tragédie d’octobre 61 une séquence accessoire du procès de Bordeaux contre Papon.

Il chargeait la seconde d’avoir réduit le travail d’histoire et de mémoire à la commémoration protocolaire à travers ses instantanés improductifs de « dépôt de gerbe de fleurs » et de « minute de silence ». Avec tout ce que cela coûte comme méconnaissance et amnésie sur les pages nationalistes dont celle du 17 octobre.

Episode douloureux de la « guerre d’Algérie » ou « révolution de novembre » - selon la définition en usage de part et d’autre de la Méditerranée -, la page du 17 octobre 1961 constitue un cas d’espèce expressif du rapport de la France officielle à son « passé algérien ». Elle témoigne, à elle seule, de la difficulté de Paris à mener à son terme le travail de mémoire sur l’Algérie. Comme elle l’avait fait pour la séquence de Vichy en 1995, peu après l’arrivée de Chirac à l’Elysée.

En France - et en Algérie -, la page du 17 octobre doit ses avancées historiennes à la société civile. Dans le premier pays, au début des années 1990, l’association « Au nom de la mémoire » s’est fait un devoir de sortir les « ratonnades » de la chape de plomb dans laquelle elles étaient plongées depuis 1962. A coup de combat militant et d’activités multiformes, elle a inscrit la « vérité sur le 17 octobre » au coeur des revendications citoyennes. Son plaidoyer a trouvé écho auprès de nombreuses figures municipales de gauche qui, comme Bertrand Delanoë (PS), ont inscrit cette date dans l’espace public.

En Algérie, l’association du « 8 Mai 1945 », rompant avec le rituel des gerbes de fleurs, a engagé un travail de fond sur le double terrain historien et judiciaire. Colloque sur colloque, elle a contribué à nourrir la connaissance académique pour une meilleure remise en perspective du sujet. Sur le terrain judiciaire, assistée par Me Nicole Dreyfus, elle a engagé des actions fécondes.

S. Raouf

Gennevilliers : inauguration symbolique d’une station « 17 octobre 1961 »



Dimanche 18 février 2007, une station de métro en construction à Gennevilliers a été baptisée « 17 octobre 1961 », en hommage aux Algériens tués ce jour-là lors de la répression d’une manifestation interdite du FLN.

Prévue de longue date, cette cérémonie s’est déroulée le lendemain de la mort de Maurice Papon, alors préfet de police.

« Nous avions prévu cette manifestation depuis longtemps mais la mort de Maurice Papon prouve que les acteurs de cette histoire sont en train de disparaître et qu’il nous faut aujourd’hui nous souvenir, créer un trait d’union entre les générations pour la mémoire et contre l’oubli », a expliqué Mourad Slimani porte-parole l’Union d’associations pour la diversité et l’égalité (Unadé), organisatrice de la cérémonie. [1]

[1Pour en savoir plus http://www.metro17octobre1961.net/.