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la justice sanctionne des dérives racistes en Corse

mercredi 25 octobre 2006

Mardi 17 octobre 2006, la cour d’assises spéciale a condamné à des peines de prison ferme les membres du groupe Clandestini Corsi, pour les attentats visant des Maghrébins commis à Bastia en 2004.

La Ligue des droits de l’Homme était partie civile. Comme l’a déclaré Michel Tubiana, président d’honneur de la Ligue des droits de l’Homme, « ce procès concerne le racisme », ajoutant « je ne veux pas en faire le procès d’une Corse raciste, car je refuse la stigmatisation de l’île » [1].

Vous trouverez ci-dessous le communiqué du 2 octobre 2006 de la LDH, suivi d’une grande partie du dossier publié par Libération sur ce sujet, le 18 octobre 2006.

COMMUNIQUÉ LDH

Paris, le 2 octobre 2006

Lutter contre le racisme partout en France

Douze jeunes corses sont renvoyés devant la Cour d’assises des mineurs, dans une formation d’exception, pour avoir commis plusieurs attentats dont certains directement dirigés contre des personnes d’origine maghrébine. Il pèse sur eux cette double accusation d’actes de violences et de racisme. C’est l’affaire dite des membres de « clandestini Corsi ». Dès le début de ces attentats, la LDH, par sa structure régionale, a résolument condamné ces actes, déjà intolérables en tant qu’actes de violence, mais encore plus en raison de leur dimension raciste.

Ces faits ne sont pas bénins. Ils révèlent une réelle volonté d’alimenter une démarche raciste. L’Arabe, le Maghrébin sont désignés comme source de nombre de maux, incapables de s’intégrer et polluant une société qui les rejetterait.

Si la LDH regrette que cette affaire vienne devant une juridiction spéciale où les juges des enfants sont au nombre de deux, alors que des mineurs au moment des faits sont concernés, elle entend aussi maintenir sa vigilance à l’égard du racisme, ce pourquoi elle se constituera partie civile.

Elle regrette en même temps que certains aient cru devoir menacer son représentant en Corse, sans trop émouvoir les services de police et le procureur d’Ajaccio chez qui les enquêtes s’éternisent. Elle s’étonne, tout autant, que d’aucuns croient devoir relativiser les faits reprochés aux accusés, en comparant leur sort à celui prétendument plus favorable des émeutiers de banlieues.

Juger ces douze accusés permet de rappeler l’interdit que constituent le recours à la violence et l’expression du racisme. Mais si juger suffisait à faire reculer ce dernier, l’application de la loi de 1972 depuis bientôt 35 ans aurait dû y suffire. Tel n’est à l’évidence pas le cas partout en France. L’enjeu n’est pas de réprimer à outrance, comme cela arrive trop souvent, et de créer artificiellement des victimes. L’enjeu de ce procès est celui du regard critique que toute société doit porter sur elle-même. En Corse comme partout en France.

______________________________

Dans le dossier de Libération - le 18 octobre 2006

Ils affirmaient vouloir « stopper l’immigration qui ronge l’île depuis trop
d’années »
et menaçaient « la communauté maghrébine en Corse
d’éliminations physiques »
dans des communiqués truffés de fautes d’orthographe.
Composée de magistrats professionnels, la cour d’assises spéciales
des mineurs
 [2], qui a siégé à huis clos pendant deux semaines, a condamné hier soir les douze membres présumés du groupuscule corse Clandestini Corsi (« CC ») [3] à des peines de prison ferme : parmi les
plus lourdes condamnations, trois d’entre eux ont été condamnés à
sept ans de prison, trois à six ans, et trois autres à cinq ans
dont deux avec sursis. Les accusés, aujourd’hui âgés de 19 à 31
ans, répondaient de sept attentats commis à Bastia et ses environs
entre mars et septembre 2004, des faits que les Clandestini Corsi
ont en grande partie reconnus pendant l’instruction. Ces « actions »
visaient des biens (pizzeria, voiture, banque ou épicerie)
appartenant à des personnes d’origine maghrébine.

« Faits graves ». Ces peines sont proches des réquisitions prises vendredi dernier par l’avocate générale Delphine Dewailly. Elle avait en effet requis trois peines de huit ans d’emprisonnement ferme, trois peines de sept ans et trois peines de cinq ans. Pour les trois accusés restants, elle avait demandé des peines plus faibles de six mois ferme. Des réquisitions assez lourdes pour des faits qualifiés de « graves » par la représentante de l’Etat, qui avait aussi insisté sur la « communauté d’immaturité » unissant les accusés.

En choisissant la voie de la condamnation, la cour d’assises spéciales a retenu la thèse de l’acte raciste, suivant les conclusions du juge d’instruction antiterroriste Gilbert Thiel,
qui, dans son ordonnance de mise en accusation, écrivait que « la nature des cibles choisies était la démonstration éclatante de ce que leur choix obéissait d’abord à une idéologie raciste travestie une fois l’action commise sous les habits trompeurs de la
lutte contre la drogue ».

Jacky Durand

Les actes racistes et xénophobes semblent se conjuguer avec les problèmes sociaux

« C’est le comportement insulaire qui veut ça »

[Bastia, Corte - envoyé spécial ]
Le petit local d’Ava Basta est bondé ce soir à Bastia (Haute-Corse). On a rajouté des chaises. C’est un endroit où l’on vient en confiance entre représentants de différentes associations bastiaises pour aborder un sujet délicat : le racisme sur l’île. Une retraitée qui fait du soutien scolaire raconte : « Je voudrais vous parler d’une famille de Marocains dont j’ai suivi les enfants. Je me suis aperçue que certains profs avaient
des attitudes racistes avec eux. A partir du moment où je suis allée aux réunions parents-profs, tout a changé. »

L’association lutte contre toutes les formes de racismes depuis vingt et un ans, avec un nom qui claque comme une indignation : « Ava Basta », « maintenant ça suffit » en corse. La quinzaine de personnes présentes ont pris l’habitude de se retrouver depuis
qu’il y a deux ans la Corse, et plus particulièrement Bastia, a enregistré un pic d’agressions antimaghrébines : 81 actes racistes ont été commis dans l’île en 2004, soit 48 % du total des actes xénophobes en France, selon les Renseignements généraux (RG) [4].

« Envieux ». La réunion entend jauger le climat de la ville alors que se déroule à Paris le procès des Clandestini Corsi ­ les « CC », comme on dit à Bastia. Ce soir-là, on parle beaucoup de la rue Droite, où, le 19 mars 2004, les CC ont placé leur première bombe. La rue Droite est une artère pentue de façades hautes et
décrépites du vieux Bastia où logent des familles modestes, en majorité d’origine marocaine. Entre 2002 et 2004, elle a été l’épicentre de heurts entre bandes de jeunes « corso-corses » et d’origine maghrébine. Peu avant le premier attentat de Clandestini
Corsi, deux adolescents « corso-corses » avaient été agressés. En représailles, une centaine de collégiens et de lycéens s’en étaient pris à des élèves d’origine marocaine. A l’époque, Paul [5], 17 ans aujourd’hui, était au collège : « Les heurts entre jeunes Maghrébins et jeunes Corses, c’était l’histoire de tout le monde. Ça pouvait partir pour un regard. » Cet adolescent posé ne fait pas mystère des sentiments contrastés que lui ont inspiré les CC : « On les connaissait. Ils étaient plus vieux que nous, mais ils avaient tous redoublé deux ou trois fois. » Quand le premier attentat a été connu, Paul s’est « senti réconforté, soulagé de savoir qu’au moins certaines personnes n’avaient pas laissé les choses se dégrader ». Il poursuit : « Ça ne me dérange pas que les Maghrébins se déplacent en bande, mais à un moment on les a sentis plus envieux et ils ont affirmé leur statut. Quand ils font du bruit avec leur scooter, qu’ils parlent mal aux filles, c’est quelque chose que l’on n’apprécie pas ici. » Mais très vite Paul a tourné ces attentats en dérision. « Je pense qu’ils n’avaient pas besoin de faire tant de bruit. » Paul dit encore : « J’ai une conviction : l’habitant prime sur l’immigré. Je sais que ce genre de phrase peut être raccroché à l’idéologie d’extrême droite, que je ne partage pas du tout. C’est le comportement insulaire qui veut ça. C’est normal qu’à CV et qualification égaux, un Corse soit prioritaire pour un emploi. »

« Picotement ». Deux ans plus tard, lors de la réunion d’Ava Basta, on évoque des « bruits », des « rumeurs », mais pas de faits précis sur un regain de tension que provoquerait le procès des CC. A Ajaccio, Noëlle Vencizini,
ancienne résistante et déportée, présidente et fondatrice d’Ava Basta, expose la courbe de température d’une île qui compte officiellement 10 % d’immigrés, dont une majorité d’origine marocaine : « En 2004, il y a eu une mobilisation citoyenne très
importante face aux actes xénophobes. En 2005, la situation s’est apaisée. En ce moment, il y a un petit picotement urticant provoqué par deux causes : le débat sur l’immigration et le procès des Clandestini Corsi. »

Le jugement des CC était d’autant plus attendu que c’est la première fois que siège en France une cour d’assises spéciale de mineurs compétente dans le dossier de terrorisme. Cette nouveauté fait le plein d’opposition sur les bancs de la défense comme de
l’unique partie civile qu’est la Ligue des droits de l’homme (LDH) : « Pourquoi une procédure de terrorisme sur une affaire de racisme ? demande André Pacou, délégué de la LDH en Corse. Ici, c’est vécu comme une forme de stigmatisation. » Pour Noëlle Vencizini, « c’est ridicule de les juger devant une cour d’assises
antiterroriste. Ce sont des jeunes paumés. Les jeunes comme les
Clandestini Corsi ont un sentiment de corsitude ventral, d’instinct, qui peut les pousser au fascisme, au racisme. On ne va pas changer leur tête en leur faisant faire de la prison. »

Le 7 novembre 2004, huit jours avant le début de leurs interpellations, les CC tenaient nuitamment une conférence de presse dans le plus pur cliché insulaire au cours de laquelle les journalistes présents notaient « leur impression de légèreté et de
puérilité ». « Ce sont des gosses qui ont biberonné toute leur enfance aux
conférences de presse des natios,
analyse Antoine Albertini,
journaliste du mensuel Corsica Magazine. Les CC vivent dans une
sorte de mythologie de l’action clandestine mais se sont illustrés par leur amateurisme. A
l’époque du grand FLNC, ça n’aurait pas tenu deux heures. »
Jean-Claude Morizon, 40 ans, est éducateur spécialisé. Il intervient rue Droite et déroule une colère froide contre les CC : « C’est à cause de gens comme eux que nous, Corses, on est
obligés de répéter qu’on n’est pas racistes. »
Responsable de la formation dans le diocèse d’Ajaccio, Gaston Pietri estime qu’« il y a dans l’île une xénophobie latente qui va de pair avec de belles expressions d’hospitalité, de convivialité »  :
« Comme prêtre, je peux le dire, j’ai été scandalisé par des slogans comme "la Corse est chrétienne". En même temps, je vois des gens qui viennent me raconter comment dans leur village un jeune Maghrébin s’est mis à parler corse beaucoup plus naturellement que le fils du gendarme continental. Dans beaucoup de discours, l’Arabe
devient un mythe, un épouvantail à partir du moment où il est en
nombre. »
L’écrivain Gabriel-Xavier Culioli [6] décrit des « barrages dans la société corse qui sont plus de l’ordre de la pauvreté que culturels »  : « A l’époque de mon grand-père,
c’était les bûcherons italiens que l’on emmerdait. Aujourd’hui, la Corse est une société qui
ressemble à celles des cités, avec ses bandes, son quart-monde, ses non-intégrations. »

Télescopage. Noëlle Vencizini soutient que « la question identitaire est d’autant plus forte en Corse que son histoire est faite d’envahissements et de résistance à l’envahissement ». Et les actes racistes de 2004 sont intervenus
en « pleine poussée » de la question sociale en Corse, selon André Pacou : « La pauvreté, la précarité, le logement sont au centre des débats. La question sociale et la question identitaire se télescopent. Certains dénoncent les associations antiracistes, les médias ­ qu’ils accusent d’être la police de la pensée ­ et les musulmans dont la prétendue invasion provoquerait la minorisation de la culture corse. Le mouvement nationaliste est porteur depuis quarante ans de la question de l’identité. Cela dit, je ne vois pas pourquoi les nationalistes auraient une responsabilité plus forte que les politiques. Toute la société corse doit réfléchir. »


[1Libération, mardi 3 octobre 2006.

[2C’était la première fois que siégeait en France une cour d’assises spéciale compétente dans les dossiers de terrorisme impliquant des mineurs. Elle est composée d’un président et de sept assesseurs professionnels, dont deux juges des enfants. Seule partie civile dans ce procès, la Ligue des droits de l’homme (LDH) a regretté que cette « affaire vienne devant une juridiction spéciale » qu’elle a, par ailleurs, toujours dénoncée.

[3Clandestini Corsi est apparu le 22 mars 2004 à 9 h 40 en revendiquant, depuis une cabine, l’attentat à l’explosif commis le 19 mars au pied d’un immeuble abritant des familles d’origine maghrébine, rue Droite, dans le vieux Bastia.

[4Le chiffre était retombé à 24 actes en Corse en 2005, soit 27 % du total national.

[5Le prénom a été modifié.

[6Dernier livre : le Chant des saisons (DCL éditions).